Chapitre 36 - Partie 1
Il est presque midi. Plus tout à fait le matin. Pas encore l’après-midi. Pas assez proche de l’heure fatidique.
On a fini par lancer une dernière partie de dés hier soir. Quelques rires. Des vannes. Puis chacun est monté se coucher, comme si tout était réglé. Moi, j’ai fixé le plafond pendant des heures, à compter les minutes, à attendre un sommeil qui s’est contenté de me frôler.
Ce matin, la maisonnée s’est réveillée au compte-goutte. Des portes qui grincent. Une cafetière qu’on lance. Des voix encore pâteuses. J’ai suivi le mouvement, sans vraiment y être.
Quand mon agitation est devenue trop forte, je me suis réfugié là où ça marche toujours : la cuisine. Mon père a été surpris alors j'ai vaguement dit que j'avais un rendez-vous à quatorze heures. Il n’a pas cherché plus loin.
Couper, émincer, assaisonner. Me concentrer sur des gestes précis. Pendant un moment, ça a suffi. Mon corps s’est calé sur le rythme. Mon esprit a suivi. Mais dès que les plats ont été prêts, que tout était sous contrôle, c’est revenu. Pire qu’avant.
J’ai essayé de me distraire autrement. Lire. Impossible. Regarder un film. J’ai coupé au bout de dix minutes. J’ai fait les cent pas dans le salon, ouvert le frigo, refermé. Trop tôt pour une bière, même ici. Alors j’ai bu deux cafés. Puis un troisième. Trop forts. Inutiles. Contre-productifs même – ils ne font que me rendre plus nerveux. Mais au moins, ça reste socialement acceptable. Je ne peux pas m’enfiler trois shots de Gin au lever du jour…
Là, on est tous à table, à attendre que ma mère rentre pour le déjeuner. Le couvert est mis. La conversation roule. Thomas parle, Nate répond, mon père rit, je hoche la tête aux bons moments. Tout est normal. Et c’est précisément ça qui me met hors de moi.
Je regarde l’horloge au-dessus du buffet. Elle avance trop lentement. Chaque seconde est une petite pique qui m’est personnellement destinée. Je tapote la table du bout des doigts. Arrête. Je croise les bras. Change de position. Rien n’y fait. J’ai l’impression d’avoir trop d’énergie sous la peau et nulle part où la déverser.
Je suis un lion. Enfermé dans une cage dont la porte n’est pas verrouillée… et pourtant impossible à ouvrir.
Mon pied tape contre le sol, mon esprit bondit d’un détail à l’autre, et le temps semble s’étirer à l’infini. Et Nate ne me lâche pas des yeux.
- Si tu continues à la marteler comme ça, la table aussi va finir avec un trou.
Je ne sais pas s’il se délecte de ma nervosité parce qu’il sait que Maud m’a répondu… ou parce qu’il espère que je suis encore en attente.
On a beau avoir mis les choses à plat hier, tout n’est pas résolu. La vie, c’est pas le monde des Bisounours. Il reste du ressenti. De l’amertume. Des deux côtés. Peut-être que ça passera. Peut-être pas.
Vers midi et demi, le bruit de la porte d’entrée se fait – enfin ! – entendre, signe que ma mère est rentrée du travail. Je bondis de mon siège, allume les plaques, relance les cuissons tandis qu’elle remonte le couloir jusqu’à nous. En découvrant que tout est déjà prêt, elle rouspète. Je ressors l’excuse – véridique – du rendez-vous à quatorze heures. Elle n’insiste pas, camouflant à la fois son admiration et sa déception derrière une moue boudeuse et une bise sur ma joue.
Dès que les plats sont chauds, je dépose tout sur la nappe. Je mange trop vite. Je ne mâche pas : j’engloutis. Comme si ça allait m’aider à avancer dans le temps.
J’ai rendez-vous dans une heure. Et j’ai déjà envie de partir. Même si j’arrive beaucoup trop en avance. Quelque part dans ma tête, j’ai cette conviction irrationnelle que peut-être le temps avancera plus vite. Que si je pars plus tôt, le moment de revoir Maud arrivera, lui aussi, plus tôt.
Mon assiette vide, je ne prends même pas de dessert. Je bondis de ma chaise, prêt à sauter tout aussi vite dans ma voiture. Je sais qu’il est encore trop tôt. Mais je n’en peux plus de rester là sous le regard de Nate.
- J’y vais !
- Déjà ? Tu rentres quand ?
Je me sens mal d’inquiéter ma mère alors je lui donne le même niveau d’info que moi :
- Je sais pas.
On pourrait croire que j’aurais foncé à l'hôpital, mais non. Aujourd’hui, ma conduite est exemplaire : respect des limitations, clignotants, angles morts… C’est pas le moment de faire le con. Mieux vaut arriver avec vingt minutes d’avance au lieu des vingt cinq prévues et être entier.
Je me gare, sagement, dans un créneau parfait, sur une place visiteur et puis je marche, comme un robot vers le banc, les yeux rivés sur l’entrée du b âtiment. Je m’assois, le froid de l’assise me crispe quelques secondes.
Je me redresse dès que les portes s’ouvrent espérant voir Maud. Même s’il n’est pas encore l’heure, je scanne chaque personne qui passe – infirmières, patients, visiteurs… peu importe –, chaque visage, chaque mouvement, à l’affût.
Mes sens absorbent le monde autour de moi. Le vent dans les feuilles, les ambulances qui passent dans la rue, la sonnerie d’une école pas loin… et je retiens chacun d’eux comme une attaque.
Mes jambes refusent de rester tranquilles. Je tapote le banc, je fais tourner mes doigts, je relève et baisse la tête. Je jette un coup d’œil à ma montre, pour la énième fois.
Et puis soudain elle est là. Ses grands yeux inquisiteurs s’arriment aux miens. Mon souffle se bloque. Tout autour disparaît. Les cris, les odeurs, les passants. Il n’y a qu’elle. Son pas mesuré, ses cheveux qui volettent autour de son visage, ses mains perdues dans les manches trop grandes de son pull mauve.
Je me lève, un peu trop vite, prêt à l’appeler, à courir pour combler les quatre mètres entre nous… mais elle me stoppe d’une main. Un geste tout simple, ferme. J’obéis. Elle me fait signe de la suivre un peu plus à l’écart.
Sa réaction me désarçonne un instant. Je ne sais pas trop à quoi je m’attendais ? Une fin de cinéma ou elle me tombe dans les bras ? Un flot ininterrompu d’insultes et de questions gênantes auxquelles je me serai forcé à répondre ? En tout cas, elle n’a pas prononcé un mot. Et ça, c’est à des lieux de tous les scénarii…
Elle m’entraîne dans une zone déserte du parc extérieur. Loin du bruit, loin des gens. Je suis son dos, docile, désireux de faire tout comme elle le souhaite, terrifié à l’idée qu’elle ne se retourne jamais, qu’elle décide finalement de partir en courant.
Mais elle s’arrête, me fait face et demande sans préambule :
- C’est quoi cette playlist ? Pourquoi tu m'as envoyé toutes ces chansons ?
Passé la surprise et le bonheur d'entendre à nouveau sa voix, je m'autorise à respirer. C'est plus abrupte que ce que j'espérais, mais c'est ma chance. L'ouverture que j'attendais. Je prononce les mots fatidiques, sans détour :
- Parce que je t'aime.
Sa mâchoire se contracte. Puis elle hausse un sourcil, blasée, et tourne les talons. Cet acte tout simple me fait l'effet d'une douche froide. Ou plutôt d'un électrochoc.
L’impuissance me gagne alors que je vois son dos s’éloigner, souvenir fantôme de mon cauchemar.
Non, non, non… Pas encore.
Je dois faire quelque chose, – la rattraper, la retenir –, je dois dire quelque chose – n’importe quoi ! – pour qu’elle revienne, pour qu’elle reste.
Non. Pas n’importe quoi. La vérité.
Un bras tendu vers elle, les mots butent…
- Je… Je suis a… Je suis alcoolique !
La bombe est lâchée. Sa silhouette se fige, à quelques mètres de moi.
Je laisse retomber ma main, hors d’haleine, la gorge en feu, le cœur qui tambourine. J’ai envie de ravaler mes mots, de courir me cacher, qu’elle reste tournée… Mais dans une lenteur extrême, elle pivote à nouveau vers moi. Ses yeux papillonnent sur les miens, plissés jusqu’à n’être plus qu’une mince ligne. Je n’y lis aucun jugement, aucun dégoût. Si ça devait arriver, je crois que je ne tiendrais même plus debout.
Elle me sonde, à la recherche d’une faille, d’un signe que je lui mens encore. Si seulement…
- Tu es la seule à qui j’ai dit ça, je reprends plus doucement. Je n’ai jamais utilisé ce mot avant.
Je vois ses sourcils se froncer et se hausser un coup sur deux. Elle ne me lâche pas des yeux pour autant. Ce serait presque drôle si la situation n’était pas si grave. Ses yeux deviennent plus sombres. Elle ne me croit pas.
Ok, bas les masques.
- Tu vois ça ?
Je lève le pouce pour révéler mon anneau.
- Ce n'est pas une chevalière. Ni même une bague. C'est l'anneau d'une bouteille de Gin. L'alcool qui m'a rendu accro. Celui que je préfère m'envoyer. Les autres n'ont pas le même effet.
Son regard est toujours trouble, mais plus aussi méfiant. Elle semble fâchée, inspire et déglutit.
- Pourquoi tu me dis ça ?
- Pour m’excuser. Pour que tu comprennes.
Je m’attends à ce qu’elle embraye sur une question. Qu’elle se mette à parler du connard que je suis, pour m’éviter d’avoir à le faire. Sauf qu’elle ne le fait pas. Elle reste le regard sévère, à nouveau prostrée dans un mur de silence. Je ne suis pas à l’aise dans le rôle de celui qui parle. D’habitude, c’est moi qui refuse de parler. Je lutte contre l’envie de fuir. Elle est courageuse. Malgré ce qu’elle a traversé, malgré le mal que je lui ai fait, elle a accepté de m’écouter. Je prends donc une grande inspiration, souffle d’un coup avant de me lancer.
- Tout ce que je t’ai dit avant que tu partes, c’était des conneries. J'en pensais pas un mot. Ça faisait des jours que je me battais avec le manque, les galères au boulot, l’anticipation de la pression familiale et comment tout te cacher…
Elle baisse les yeux. Je profite lâchement de ce répit pour attaquer sur la partie la plus dure.
- Quand j’ai vu le message de ta mère, ça m’a rappelé Nate, évidemment. J’ai vu le futur que tu pouvais avoir avec lui et celui que tu aurais avec moi. Tout ce que ça signifiait si on continuait. Tout ce que tu pouvais avoir si on arrêtait. Et ça s’est emballé dans ma tête. Ça n’excuse absolument pas ce que je t’ai dit. Je suis un connard. Je me suis caché derrière ça pour tout arrêter. Je voulais que tu me haïsses. Que tu retournes avec Nate. Je voulais que tu aies le meilleur.
Je ne vois toujours pas ses yeux, mais je vois une larme rouler sur sa joue. Tout mon corps me brûle. Je veux la prendre dans mes bras. Je veux la réconforter. Je m’approche et, mu par l’instinct, ma main effleure sa joue humide. Elle la repousse brutalement et plante son regard dans le mien.
- Je ne voulais pas le meilleur. Je te voulais TOI !
Elle me repousse de ses deux mains. Fort. Ça me déséquilibre et je recule de deux pas. Puis elle attaque.

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