Chapitre 36 - Partie 2
- Je passe mon temps à te dire de me parler. Tu me dis toujours que je me fais des films dans ma tête mais t’es pas mieux !
Chaque phrase est ponctuée d’un coup de poing dans mes abdos ou ma poitrine. Je la laisse se vider. J’encaisse. Je refuse de me défendre.
- Je vois que tu vas mal ! Je sens que tu vas mal ! Laisse-moi t’aider putain !
Elle pleure. Elle crie.
- Qui t’es pour prendre des décisions pour moi ? Tu choisis dans ton coin et moi je subis, c’est ça ? Je subis toujours de toute façon.
Elle martèle mon ventre et mon torse. J’ai beau absorber, ça fait mal, putain. Mais je le mérite.
- C’est ça, le truc, pas vrai ? Tu sais que personne ne viendra prendre ma défense ! Alors t’en profite, espèce de salaud !
Hein ?
- Tu crois que je vais encore me laisser faire ? Tu crois que tu peux me faire du mal comme ça et que je ne vais rien dire ?
Cette fois son poing s’écrase sur mon visage. Je tombe en arrière. J’ai mal. Je sens un goût bizarre dans ma bouche. Quelque chose coule sur mon menton. Je m’essuie. C’est rouge. Je saigne. Elle m’a éclaté la lèvre.
Je remarque qu’elle ne parle plus. Je la regarde. Elle ne bouge plus non plus. Les larmes roulent sur ses joues. Elle me fixe. Ou plutôt ses yeux sont rivés sur ma lèvre. Pas de papillonnements pour une fois. Et puis elle s'effondre. Littéralement. A genoux en boule sur le sol, elle entoure son corps de ses bras et pleure et crie comme j'aurais souhaité de jamais l'entendre faire.
Sa souffrance et ses démons sont totalement exposés. Et comme un zoom qui devient net, je vois enfin. C'est Maud qui est par terre mais c'est moi que je vois à travers elle.
C’est comme ça que je me sens à l’intérieur depuis des années. Depuis que mes potes de lycée m’ont lâché. Parce que c’est comme ça que ça s’est vraiment passé. J’ai essayé de garder le contact. Pas eux. Je proposais qu’on se voit, ils ne répondaient pas. Où prétextaient ne pas pouvoir. Et j’apprenais plus tard qu’ils avaient fait un truc dans leur coin. Sans moi. Comme si je ne comptais pas. Comme si je n’étais rien. Ça a toujours été comme ça. Dans toutes mes relations.
J’ai commencé à boire par ennui. Pour tuer le temps. Parce que je n’avais rien de mieux à faire. Je buvais pour occuper l’espace. Pour remplir le vide de ma vie. Et pour éloigner cette angoisse. D’être oublié. Invisible. Que ma vie ne change rien. Pour personne. Au final, c’est moi qui me suis isolé. Pour ne pas qu’on me renvoie cette trouille à la gueule. En repoussant les gens, ça devenait mon choix d’être seul. Pas la conséquence de leur indifférence.
La noirceur que je dissimule. Le désespoir que je renferme. Toutes ces choses qu’elle disait voir, qu’elle disait comprendre... Je refusais de croire qu’elle en était capable. Je sais aujourd’hui que tout était vrai. Elle sait parce qu’elle est comme moi. C’est le mal-être qu’elle cachait qu’elle reconnaît chez moi. Une détresse que, moi, je n’ai pas su repérer chez elle avant aujourd’hui.
Un auto-sabotage qu’elle a tenté d'enrayer. Parce que pour elle c’était différent. Elle ne me considérait pas comme inutile. Ou comme un truc insignifiant dans un coin. C’était pas de la charité ou de la pitié.
Elle a essayé de m’aider. Pas pour me sauver ou pour me réparer. Juste parce que je comptais. J’étais quelqu’un. J’étais important pour elle. Et je ne peux qu’espérer qu’après mes conneries ce soit toujours vrai.
Je me redresse pour m'approcher. Je me permets de faire ce que je crève d’envie faire depuis des mois. Lorsqu’elle est entre mes jambes, je l'attrape par les épaules et la serre contre moi.
- Pardon. Tu avais raison. Je te vois, moi aussi.
Je la tiens fermement contre moi. Son odeur de pivoine et d’amande me frappe instantanément. Ça fait des semaines que je ne l’ai pas sentie. Et au milieu de tout ce bordel émotionnel, c’est ce qui me bouleverse le plus. Mes yeux commencent à piquer.
Tout son corps est secoué de sanglots et tremble entre mes bras. Lentement, presque maladroitement, je glisse mes mains sous ses jambes et la soulève comme une enfant. Je m’installe en tailleur, les genoux écartés et la positionne sur moi. Elle ne résiste pas, repliée sur elle-même, ses doigts blanchis par l’effort. Je passe mes bras autour d’elle et je la serre aussi fort que je l’ose. Je sais que ça n'effacera rien de sa douleur. Mais c’est tout ce que je peux faire. Elle pleure toujours, des sanglots qui me brisent, profonds, incontrôlables.
- Je suis désolé.
Sa respiration saccadée résonne contre moi. Chaque soubresaut est un coup de poignard, une preuve de tout ce que j’ai créé. Et de tout ce que j’ai nié.
Je la berce doucement. Mon cœur bat si fort que je me demande si elle peut l’entendre. Je baisse la tête et dépose un baiser sur ses cheveux, ignorant la brûlure vive de ma lèvre fendue. Une fois. Puis une deuxième fois, presque sans m’en rendre compte.
- Je te tiens, je dis, ma voix plus basse, presque rauque.
Je l’embrasse encore, cette fois sur le haut de sa tête, plus longuement. Ses larmes continuent de couler, mouillant mon t-shirt, mais je m’en fiche. Je pleure aussi maintenant. Je ne cherche même pas à m’en cacher. Je l’accompagne dans sa souffrance, pressant mon front contre le sien.
- Je suis là.
Elle secoue la tête, presque imperceptiblement, et agrippe mon t-shirt. Comme si elle craignait que je m’échappe, ou que je fuis encore. Ça n’arrivera pas.
- Je t’aime, je répète, plus doucement.
Et je continue de l’embrasser. Ses cheveux. Son front. Son nez. Ses joues. Encore et encore. Entrecoupant chaque geste de ces mots qui sont pour moi une évidence. Peu à peu, ses pleurs faiblissent. Son corps se laisse lentement aller contre le mien. Et même si elle ne parle pas, même si elle ne bouge pas, je sens qu’elle commence à m’entendre.
Je l’entends soudain prendre une grande inspiration et lâcher :
- Tu avais raison, toi aussi.
Je fronce les sourcils.
A quelle merde elle fait référence ? A quel moment est-ce que j’ai pu lui dire quoi que ce soit où j’avais raison ?
Je ne dis rien pourtant. Car elle me parle. Elle se livre et c’est ce que j’ai voulu. C’est ce dont nous avons besoin. J’ai l’impression qu’elle me laisse voir un peu plus d’elle à chaque phrase. Qui elle est, cachée, comme je l’étais, derrière ses façades.
- J’ai été monstrueusement égoïste, murmure-t-elle. J’avais besoin de quelqu’un pour m’aimer à ma place, alors j’ai pris ce que Nate m’offrait, en me persuadant que c'était ce que je voulais aussi.
Je n’avais jamais envisagé sa relation avec Nate sous cet angle. Mais je ne vais pas la juger. Je comprends ce qu’elle veut dire. Si je n’avais pas cherché à repousser le monde entier, j’aurais pu agir exactement de la même manière.
Elle continue :
- Et toi… Avec toi, j’ai foncé tête baissée, en sachant que j’allais blesser tout le monde. J’aurais pu arrêter. Mais je ne l’ai pas fait. Je t’ai forcé à me parler, à t’ouvrir, alors que tu ne le voulais pas. Peut-être que… peut-être qu’il aurait mieux valu que je ne croise jamais votre route.
Elle a bien fait de me faire parler. Elle a eu raison de me pousser. J’aurais fini par crever dans mon lit, étouffé dans mon propre vomi si elle n’était pas entrée dans ma vie.
Elle s’assoit plus droite, se détachant légèrement de moi. Je laisse mes bras entourer son corps.
- Tu n’as pas besoin de me dire que tu ressens quelque chose pour moi, ajoute-t-elle. Ne te force pas à dire ou faire quelque chose alors que je ne le mérite pas.
Je vois sa main monter vers moi mais elle se fige à mi parcours avant de la laisser retomber. J’entends dans ses mots la même torpeur, la même défaite que celle qui m’a suivie toutes ces années. Et ça me tue. Je ne vais pas la laisser sombrer dans ça. Je vais l’attraper. Et la tirer hors de ce noir.
- Je ne me force à rien, j’assure en saisissant sa main pour la poser contre mon visage. Et si, tu le mérites.
- Tu ne comprends pas… Tu ressens quelque chose pour un mensonge, pour ce que tu pensais que j’étais.
Elle retire sa main, secoue la tête, l’air désabusée :
- Tu ne sais de moi que ce que je t’ai laissé voir, achève-t-elle en baissant le regard.
Cette phrase… C’est la mienne. Mot pour mot. Pourquoi est-ce que j’ai dit ça ? Est-ce qu’elle oubliera un jour ? Est-ce qu’elle me pardonnera un jour ?
Putain j’ai envie qu’elle se remette à me frapper plutôt que de me renvoyer ça à la gueule. La peine et la colère m’envahissent. Je voudrais l’engueuler de penser ça. Même si je ne sais pas tout d’elle. Ou que je ne la connais pas autant que je le voudrais. Je ne peux pas croire que tout ne soit qu’une illusion. Les émotions qu’elle m’a montré à l’instant me le prouvent.
- Et tout à l’heure ? je demande en prenant ses mains dans les miennes.
- Quoi ?
- Quand tu m’as frappé. Quand tu t’es écroulée en larmes. Ça aussi c’était faux ? Ce n’était pas toi ?
- Si, lâche-t-elle. Ça c’était moi. La vraie moi. La colère, la rancœur, la tristesse. C’est ça qui m’anime. Et personne ne veut de ça.
- Ah bon ? Et ton meilleur ami ?
La façon qu’il a eu de la protéger m’agace encore. Il faudra qu’il apprenne à rester à sa place celui-là.
- C’est pas pareil. Ben me connaît depuis toujours. Je n’ai jamais eu à faire semblant avec lui. Il a toujours vu mon vrai visage.
Le silence s’étire jusqu’à devenir gênant.
- Tu as vraiment toujours fait semblant avec moi ? je demande, mal à l'aise dans son rejet. Tu n'as jamais rien ressenti ?
J'ai du mal à l'admettre mais cette possibilité me fait mal. C'est une ironie que j'aurais bien mérité. Mais je refuse de le croire. Ce qu’elle pense être faux est bien réel pour moi. Les moments qu’on a vécu ensemble, c’était forcément elle. Elle n’a jamais agi avec moi comme avec les autres. Et elle semble vouloir l’ignorer.
- Si, murmure-t-elle. Bien sûr que si. Tout ce que tu penses éprouver, je l'ai toujours ressenti en mille fois plus fort.
Tout ce que tu penses éprouver…
Mes sentiments sont réciproques. Même si elle ne l'a pas dit comme ca. Je ne dis rien pendant un moment. Le temps de rassembler mes arguments, de trouver comment formuler ce que je souhaite.
Tu vois que tu n’es pas qu’un rôle ! On est bon l’un pour l’autre, on s’aime, ça ne peut que marcher, non ?
Et puis les mots de son meilleur ami me reviennent : “Toi, tu n’es pas bon pour elle.”. Cette fois, je ne peux pas le contredire. Je vois la vérité. J’ai contribué à la mettre dans cet état. Et je recommencerai un jour ou l’autre.
Maud m’apaise. Elle me comprend, me confronte. Moi, je bois. Je fuis. Je repousse quand ça devient trop intense.
Elle est bonne pour moi. Je suis dangereux pour elle.
Elle commence à peine à se relever. Je ne peux pas en plus lui demander de me porter.
La vraie question c’est donc : qu’est-ce qu’on doit faire si on veut que ça marche ? Qu’est-ce qu’il faut qu’on fasse elle ET moi. Il y a des tas de choses que je ne sais pas sur elle. Il y en a tout autant qu’elle ignore à mon sujet. Il faut qu’elle se reconstruise. Et moi que j’arrête de me détruire.
- On a vraiment pas commencé sur des bases saines, toi et moi, je soupire. J’aurais dû t'écouter. J’aurais dû accepter que tu apprennes à me connaître dès le début. Mais je n’étais pas prêt. Ni toi. Au final, on ne se connaît toujours pas. Ni l’un, ni l’autre. Ni même nous-mêmes.
Je sais ce que je dois faire. Même si ça ne me mène pas à elle. Ça veut dire que je dois annoncer tout ça à ma famille. Que la route va être longue. Que je risque de trébucher, d’échouer. Mais je sais aussi que si je veux avancer avec elle, il faut que j’en passe par là.
- Je vais aller pointer à l’aile de désintox, j’explique avec un sourire contrit.
Elle ne bouge toujours pas.
- Je vais surement passer un moment ici… Peut-être qu'on peut en profiter pour s'apprendre ensemble ?
Cette fois, son regard s’arrime au mien. Ses yeux flottent sur mon visage. A la recherche de je ne sais quelle réponse. De ce qui, peut-être, la ramènera vers moi.
- Même avec mon vrai visage ? murmure-t-elle.
Je la fixe sans faillir.
- Surtout avec ton vrai visage. Si tu es prête à accepter le mien.
Elle garde le silence, mais se tient un peu plus droite, preuve que mes mots ravivent quelque chose en elle. Je porte ses mains à mes lèvres et les embrasse doucement.
- On peut s’en sortir, Maud.
Elle se mord la lèvre, regarde le sol une fraction de seconde avant de revenir vers moi, les yeux papillonnant sur les miens comme jamais, avant de souffler :
- Madeleine. Mon vrai nom, c’est Madeleine. Je n’ai jamais dit ça non plus à personne. Même pas à Ben.
Je laisse le silence s’installer, digérant l’information. Pas parce que ça change quoi que ce soit, mais parce que je devine pourquoi elle a voulu effacer ce prénom, pourquoi elle a choisi d’être quelqu’un d’autre. Et surtout parce qu’elle vient de m’offrir une part d’elle que personne d’autre ne possède. Une vraie part. Une lueur d’espoir.
Je teste doucement, pour voir comment ça sonne entre nous :
- Madeleine…
Elle grimace. Je m’en doutais. Ce prénom porte trop d’échos, trop de cicatrices. De toute façon, pour moi, elle est Maud.
- Je préfère Maud, j’avoue. Ça correspond parfaitement à la femme que je vois en toi. Une personne altruiste, forte, courageuse, d’une volonté de fer, qui suit son instinct, qui ressent tout trop fort et qui assume. Tout ça, c’est toi.
- Apparemment, murmure-t-elle avec une ébauche de sourire. Je préfère Maud aussi.
A défaut de savoir quoi faire d’autre, je lui rouvre mes bras et elle s’y blottit. On reste assis en silence. Longtemps. Son front calé dans le creux de mon cou.
Dans ma tête, un seul truc tourne en boucle : je dois me faire admettre. Passée la grande déclaration, ça me terrifie. J’ai envie de fuir, de boire, de me cacher.
Je ne peux pas demander à Maud de m’accompagner. Si je me dégonfle, je ne veux pas qu’elle voie. Ni à ma mère. La déception qu’elle affichera me tuera. La seule personne qui pourrait faire le taf, c’est mon frère - pas Nate, surtout pas Nate ! -, Thomas.
On n’est pas super proche. Je ne sais même pas si on l’est assez pour prétendre être des frères. Mais on s’entend bien. Et il ne me jugera pas. C’est quelqu’un qui peut m’accompagner sans poser trop de questions. Sans me faire sentir que je suis une merde.
Je pousse un long soupir, la gorge serrée. Maud, toujours sur les genoux, je sors mon téléphone, les doigts tremblants. De cette envie de fuir mes émotions. La sonnerie résonne dans mon oreille.
- Salut. Ça va ? demande-t-il.
- Salut. Pas vraiment… Bon, y a rien de grave, mais… Si tu peux venir à Saint Joseph, ce serait top. Genre maintenant. Et ne dis rien à maman, j’ajoute.
- Euh… Ok. J’arrive dans 10 minutes.
Je raccroche, le cœur battant encore plus vite. Je me tourne vers Maud :
- Thomas va m’emmener.
Elle me fixe, ses yeux font la navette entre les miens. Elle voit.
- Mais… Tu peux… rester avec moi jusqu’à ce qu’il soit là ? je réclame d’une petite voix que je hais déjà.
Elle acquiesce. Sans jugement, sans colère.
Je la libère, la dépose à mes côtés et on attend à même le sol – si je bouge plus que ça, je pars en courant.
Sa tempe sur mon épaule. Ma tête sur la sienne. Tout est tranquille. Notre calme. Notre bulle.

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