Chapitre 36 - Partie 3

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Quand finalement Thomas se pointe, il ne me repère pas tout de suite. Je lui fais signe et il vient vers nous. Il plisse les yeux, l’air un peu perdu. Son sourire s’efface un instant. J’imagine qu'il s'interroge. Qu’est-ce que je fais ici ? Collé à Maud comme ça ? Pourquoi j’ai besoin de lui ? Mais il ne fait aucune remarque.

Maud se redresse, alertée par mes mouvements, et se met debout pour le saluer. Une bise franche, un sourire - timide pour elle, confus pour lui. Et puis c’est mon tour.

J’ai l’impression de peser cent kilo de plus tant j’ai de mal à me lever, mais j’y parviens. Je fixe Thomas et je sors l’info avant qu’il ne la demande :

  • Ne pose pas de questions. Emmène-moi en désintox.

Il a un infime mouvement de recul, à nouveau pris de court. Il hoche la tête et pose une main sur mon épaule. Je me tourne vers Maud, caresse sa joue, replace une mèche invisible derrière son oreille. Et puis, je prends son visage en coupe.

La main de Thomas quitte mon épaule. Et je peux presque entendre ses questions dans l’air. Je m’en fous. J’ai besoin d’elle, de la sentir. Exactement comme il le pense. Sauf que je ne peux pas me permettre de l'embrasser. Pas encore. Je lis la même envie et le besoin de retenue dans les yeux de Maud.

Alors je la serre contre moi, une main dans ses cheveux. Son corps se fond dans le mien. Elle répond à mon étreinte, enfin. Elle se cramponne. Comme si j'étais la seule chose qui comptait.

Je la lâche à regret, le ventre retourné, mais garde mes mains de chaque côté de son visage. Et je la regarde. Vraiment. J’essaie de tout imprimer : ses yeux, son odeur, la façon qu’elle a de se mordre les lèvres quand elle retient une émotion ou une parole de trop. Je penche la tête et je pose mes lèvres sur son front. Longtemps. Comme si je pouvais laisser une trace. Comme si ça allait suffire à me porter pour ce qui m’attend.

Puis je m’écarte. Sinon, je vais flancher. Et je ne peux pas.

Quand je me redresse, elle garde les yeux fermés une seconde de plus, puis les rouvre. Elle ne dit rien. Elle me lit. Puis, elle attrape mes poignets, là où mes mains encadrent toujours son visage, et elle les presse à peine. Comme pour dire “Vas-y.”.

Je recule enfin, d’un geste lent. Mesuré. Et, sans réfléchir, je lui tends mon anneau. Ce truc que je porte comme un signe de mon addiction. Tout le monde le voit. Personne à part elle et moi ne sait ce que ça veut dire. Je le glisse dans sa paume, referme ses doigts dessus. L'automatisme revient : j'embrasse ses jointures. Cette fois-ci, c'est plus qu'un rituel. C'est une marque de confiance, de reconnaissance mutuelle. Une promesse, peut-être. Celle que je reviendrai. Clean.

Je sens Thomas près de nous. Immobile. Silencieux. Toujours à essayer de rassembler les pièces. Je ne le regarde pas. J’inspire à fond et je me tourne enfin vers lui :

  • Okay. Allons-y.

Il acquiesce. Un peu trop vite.

C’est moi qui avance le premier. Mon souffle se hache. Mes tempes cognent. J’ai chaud, j’ai froid. Le sol tangue, un peu. Le manque monte, plus sourd que violent, mais insistant.

Il pose une main maladroite dans mon dos. Comme s’il avait besoin de faire quelque chose de ses mains. Il ne parle pas, et c’est parfait. Il me jette juste un coup d’œil de côté, de temps en temps. Il ne comprend pas tout, mais il a capté l’essentiel : il se passe un truc avec Maud. Sérieux. Et un autre plus grave : j’ai demandé à aller en cure.

On atteint l’entrée de l’aile. Deux portes automatiques. Des vitres floues. Et d’un coup, mes jambes freinent. La panique monte. Je m’arrête.

  • Non… attends. C’est peut-être pas une bonne idée.

Thomas me regarde sans rien dire. J’ai l’estomac qui se retourne.

  • J’ai… peut-être exagéré. J’ai pas besoin de ça. Je peux gérer. Je… je vais gérer.

Et là, Thomas devient l’exacte raison pour laquelle je lui ai dit de venir. Une lueur de compréhension passe dans ses yeux. Il ne me juge pas, mais il percute.

  • Cédric, tu m’as appelé pour ça. On ne fera pas demi-tour.

C’est pas accusateur. C’est neutre. C’est factuel. Et c’est ce qu’il me faut. Je hoche la tête, un peu honteux. J’essaie de calmer ma respiration. Je serre les poings. Quelque chose manque. L’anneau. Je revois le visage de Maud. Alors je me fais violence et j’entre dans ce foutu centre.

L’air a ce parfum de désinfectant et de renfermé, mélange rassurant et vaguement écœurant. Thomas reste muet. Il ne regarde même pas autour. Il est tendu, mais pas fuyant. Juste un peu à côté. Il a la tête du gars qui sait qu'il vient de sauter à pieds joints en plein bordel, sans préparation, mais qui fera quand même ce qu'il faut.

Je me dirige vers l’accueil. Une femme lève à peine les yeux vers moi. Elle tapote sur son clavier, l’air d’attendre la fin de son service.

  • Bonjour… Je viens pour une admission. Pour un sevrage. Volontaire, je précise.

Elle relève enfin la tête.

  • Vous avez vos papiers ? Carte vitale ? Pièce d’identité ?

Je sors mon portefeuille. Je n’arrive pas à maîtriser mes doigts. Thomas prend le relais et farfouille à ma place. Il sort ce qu’il faut, les pose sur le comptoir. Je laisse faire.

Elle vérifie. Elle m’inscrit. C’est mécanique. Ça me rassure bizarrement.

  • Installez-vous en salle d’attente. Quelqu’un va venir vous chercher pour l’entretien.

On s’exécute. Quelques chaises en plastique. Un radiateur qui grésille. Un type dort, le bras en écharpe, une odeur de sueur et de vieil alcool qui colle à ses vêtements. C’est le genre de mec que je me suis juré de ne jamais être. Je m’appuie contre le mur. Thomas se met à côté de moi. Il regarde ses chaussures comme si elles avaient des choses à lui dire. Puis, sans prévenir, il lance :

  • Dis-moi… Il se passe quoi exactement… avec Maud ?

Je me redresse d’un coup et le saisis par le col.

  • Tu parles de ça à personne. Tu m’entends ? Personne !
  • Oh, waouh… Cédric ! On se calme.

Il lève les mains. Il se débat juste assez pour me ramener à moi. Je suis beaucoup trop tendu. Putain, pour un peu je l’aurais frappé. Je le relâche illico.

  • Je demandais, c’est tout, marmonne-t-il.

Il me fixe. Plus choqué que fâché. Un peu blessé peut-être. Je m’assois. Avec l’envie de disparaître.

  • Demande pas, je crache. En fait, oublie. T’as rien vu.
  • Ok.

Les minutes s’étirent. Un tic nerveux agite ma jambe. Plus le temps passe, plus je me répète que je suis plus fort que ça. Que je suis là de mon plein gré. Que je pourrais repasser la porte dans l’autre sens. Et je réalise d’un coup que Thomas l’a anticipé. Que lui est resté debout. Entre la sortie et moi.

Une infirmière finit par se poster près de nous. Une blouse verte, des lunettes. Le visage neutre mais pas froid.

  • M. Desquier ?

Je me lève. Mes jambes sont molles, mais elles tiennent. Je me retourne vers Thomas.

  • Tu peux m’attendre là ? Juste… Au cas où ?

Il confirme sans mot. Je suis l’infirmière dans un couloir qui sent le lino chaud. Elle me fait asseoir dans un petit bureau.

  • Vous venez pour un sevrage, c’est bien ça ? Volontaire ?
  • Oui, je murmure.

Elle enchaîne, sans précipitation. Des questions sur ce que je consomme. Depuis combien de temps. La quantité. Ma dernière dose. Si j’ai déjà tenté d’arrêter. Je réponds à tout. J’essaie de pas minimiser. Ni d’exagérer. Je reste factuel. C’est dur. J’ai envie de me défendre, de me justifier. Mais je me force à juste dire. C’est tout. Et puis vient la question :

  • Tentatives de suicide ?

Je reste paralysé quelques secondes. Elle relève les yeux vers moi, patiente. Attend sa réponse. J’ai envie de mentir. Mais je crache le morceau :

  • Oui. Une fois. Aux médicaments. J’ai pensé recommencer. Mais je suis jamais allé au bout.
  • Vous êtes prêt à rester combien de temps ?
  • Le temps qu’il faudra.

Elle prend des notes. Elle semble approuver parfois. Puis à la fin de son questionnaire, elle dit :

  • On a une place. On peut vous garder dès ce soir, si vous êtes d’accord.

Je laisse échapper un souffle, puis un “oui”. Pas de retour arrière. Plus maintenant.

  • Il y a un règlement à signer, explique-t-elle. Vous aurez un médecin référent, et une équipe qui passera régulièrement. On commence doucement, surtout si vous êtes encore en phase de manque. Vous avez des effets personnels ?
  • Non. Enfin… Pas vraiment.
  • On vous prêtera un nécessaire pour commencer. Quelqu’un peut vous ramener vos affaires demain ?

Je pense à Thomas. Je hoche la tête. Elle m’imprime une feuille. Je la signe. Voilà. C’est réel.

On repasse par le hall. Mon frère est toujours debout contre le mur, à côté du distributeur de cafés. Quand il me voit revenir, il se redresse, les mains dans les poches, sans un mot. Je dis rien non plus, pendant une seconde.

  • C’est bon ? demande-t-il.

J’acquiesce. J’ai la gorge sèche.

  • Ouais… Merci d’être venu. Vraiment.

Il hésite quelques secondes. Puis me prend brièvement dans ses bras. Pas mon truc, les accolades fraternelles. Mais là, je lui retourne.

  • Il faudrait que tu repasses par la maison pour me ramener des affaires. Ça peut attendre demain. Ah, et je compte sur toi pour expliquer à maman pourquoi je rentre pas ce soir, je plaisante.

Il secoue doucement la tête.

  • Tu parles d’un cadeau.

Un silence. Puis :

  • Je la rassurerai. Je lui dirai que t’as pris la bonne décision.

Je ferme les yeux un instant. J’aspire un peu d’air. Le sol arrête de tanguer. Juste un peu.

  • Merci, je murmure.

Thomas repart du centre et moi je reviens près de l’infirmière. On traverse un couloir, on monte d’un étage. Elle me montre la chambre — un lit, un lavabo, un placard. Vide, pour l’instant.

  • Vous pouvez vous reposer ici. Un infirmier passera bientôt.

Elle referme la porte doucement. Je reste debout. Je ne bouge pas. Puis finalement, je me pose sur le lit. Mes mains tremblent. Mon cœur cogne. Mais je suis là. C’est fait.

Je suis officiellement alcoolique en sevrage.

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