Chapitre 37 - Partie 1

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La désintox, c’est… Pire que ce que j’avais imaginé.

Les premières semaines, c’était l’enfer. Pas une métaphore, hein. L’enfer. Les tremblements, les sueurs froides, les nausées, les crampes... J’ai vomi mes tripes pendant des jours. Ça me brûlait la gorge jusqu’au sang. Je voyais des choses qui n'existaient pas. Des ombres, des formes mouvantes qui n’étaient là que pour me hanter.

Je passais mon temps à gueuler ou à pleurer, comme un gosse capricieux. J’aurais fait n’importe quoi pour avoir une goutte d’alcool. N’importe lequel. Même médical.

Et les gens ici le savent. Ils font tout ce qu’il faut pour que ça n’arrive pas. Savoir que je n’aurais pas ce que je voulais, c’était horrible. Mais savoir qu’ils avaient conscience de ma faiblesse, c’était encore pire. Humiliant.

Je ne dormais presque pas. Mon cœur cognait dans ma poitrine comme s’il voulait s’enfuir. J’avais la peau tendue, les muscles crispés, incapable de relâcher la pression. Et la colère… putain. Elle montait d’un coup, sans prévenir. Un regard, un mot mal foutu, et je partais en vrille. Je criais, je balançais des chaises, je frappais les murs jusqu’à avoir les phalanges à vif.

Dans ces moments-là, je me retrouvais seul, plus que jamais. Physiquement isolé. Pour ma sécurité et celle des autres. Enfermé dans une pièce froide, aux murs trop blancs, où le silence pesait comme une chape. Une “chambre d’apaisement” qui faisait tout sauf me calmer. Le sol dur sous mes pieds nus me soufflait que j’étais prisonnier, que personne ne viendrait me chercher. Et c’était un cauchemar éveillé. Ma pire phobie. Imposée pour mon bien.

On me forçait à m'asseoir en cercle. Avec des gens que je n'avais pas envie de connaître. Ou alors tout seul avec un mec payé pour prétendre qu’il en a quelque chose à foutre. “Exprimez vos émotions.” “Qu’est-ce que vous ressentez là, tout de suite ?”.

Je devais parler. Tout le temps. Je détestais ça. Je voulais juste me planquer.

Et puis y avait Maud. Ou plutôt : il n’y avait plus Maud. Bordel, ça, c’était pire que tout. Je ne savais pas comment elle allait. Si elle demandait après moi… J’avais peur de ne jamais sortir de ces murs vert ou bleu pâle. A chaque fois que je déconnais, je prolongeais ce putain de délai avant d’avoir le moindre contact avec l’extérieur. Pas de visite autorisée. Pas de lettre, pas de message, pas d’appel. Parce que, ouais, bien sûr qu’ils m’avaient pris mon portable.

Dès que je la mentionnais, j’avais droit au même sermon. Ils répétaient tous comme un disque rayé que je ne devais pas m’accrocher à Maud. Que c’était dangereux. Une dépendance affective en lieu et place de l’autre. Ils disaient que j'avais besoin de me construire tout seul. Qu’elle ne devait pas être ma béquille. J’étais furax.

“Ma béquille”, ha ! Comme si je ne savais pas vivre sans elle. Avant d'entrer chez les fous, j’avais du travail, des collègues, une famille… La remarque était ridicule.

J’ai quand même dû lui écrire ça, à elle, à la demande de mon psy perso. Que je ne devais pas la voir, ni chercher à lui écrire. J’ai cru que ça signait la fin de tout pour nous. Que j’avais fait tout ça pour rien.

Et puis, j’ai reçu sa réponse.

Zed,

Tu me manques aussi. Peut-être même plus qu’avant qu’on ne se retrouve.

Quand j’ai lu “j’ai besoin de toi”, ça m’a bouleversée. Une partie de moi a aimé lire que je t’étais indispensable. L’autre a eu envie de courir vers le centre. Vers toi. Parce que sans toi c’est plus dur. Parce que je pense à toi tout le temps.

Et je crois que c’est justement ça qui doit nous inquiéter un peu.

Ici, j’ai compris quelque chose qui me dérange encore : il y a une différence entre besoin et amour. J’ai toujours cru que si quelqu’un devenait indispensable, c’était la preuve que c’était fort. En réalité, c’était la preuve que j’étais faible.

Je veux être avec toi. Je veux que ça marche. Mais je ne veux pas avoir besoin de toi, ni toi de moi. Parce que si on a besoin l'un de l'autre pour tenir debout, alors on retombera encore plus fort le jour où l'un de nous vacillera. Et ce ne sera juste ni pour toi, ni pour moi.

Je ne veux pas être indispensable. Je veux être choisie. Et je veux te choisir aussi.

Ça me coûte d’écrire ça. Parce que ça veut dire accepter le risque. Le risque que tu changes. Que moi aussi. Qu’on se retrouve différents… ou qu’on ne se retrouve pas du tout.

Et ça me rend triste, ça me fait peur.

Mais si on veut une chance d’avoir quelque chose de sain, je crois que ça commence par là.

Accroche-toi à ta vie. À ta guérison. Traverse ça pour toi. Pas pour moi.

Je fais la même chose ici.

Si on se retrouve, je veux que ce soit parce qu’on le veut encore. Pas parce qu’on ne sait pas vivre autrement.

  • M

A la première lecture, j’ai cru que je m’étais trompé sur un mot. Que je l’avais mal comprise. Qu’il en manquait un bout. La deuxième, j’ai espéré qu’elle changerait d’avis en bas de page. La troisième, j’ai eu envie de hurler. D’ailleurs, j’ai hurlé. J’ai défoncé un des murs de ma chambre, je me suis pété un doigt.

Je l’ai relue. Encore et encore.

Et puis à un moment, je sais pas lequel exactement, j’ai juste… compris. Je ne vivais pas avant elle. Je dérivais. J’allais de taf en taf. Pas juste “sans attache”, mais sans but. Je repoussais le monde entier, jusqu’à ma propre famille. Comme si ça me préservait d’une douleur hypothétique. Mon seul lien tangible, réel, important, c'était elle.

Et pourtant… je pouvais vivre. J’avais une place en Grèce qui m'attendait, si je la voulais. J’avais ma famille, qui serait ravie que je réduise la distance. J’avais Daphnée, que j’avais retrouvée, malgré les années passées. Jona, aussi, d’une certaine façon, qui tenait à moi.

Mon monde, même petit, ne se résumait pas à Maud. Et c’était une bonne chose.

Cette lettre, je l’ai recopiée à la main, en entier, sur un vieux carnet qui traînait. Mot pour mot. Comme pour forcer mon cerveau à l’imprimer. Chaque phrase me grattait la gorge, mais j’ai tout noté. Comme un pacte que je passais avec moi-même. Avec elle.

En thérapie, j’en ai parlé. Pas tout de suite. Mais un jour où je ne me sentais pas trop minable, j’ai sorti le carnet. Et j’ai lu. D’un trait. Sans trembler. Je lui ai dit les conclusions que j’en avais tiré. Le psy m’a regardé longtemps, puis il a dit un truc genre “C’est un beau pas en avant.”. J’ai haussé les épaules. C’était un compliment dont j’avais besoin. Mais hors de question de le montrer.

Depuis, je garde la lettre avec moi. Je ne la relis pas tous les jours, mais elle est là. Ma copie dans ma poche, l’originale dans mon tiroir. Elle me rappelle que c’est pas parce qu’on aime quelqu’un qu’on doit s’accrocher à lui comme à une bouée. Que l’amour, le vrai, c’est celui qu’on construit sur ses deux jambes.

Et que si je veux la retrouver un jour — pas juste physiquement, mais pour de vrai — je dois être capable de tenir debout sans elle.

C’est à peu près dans ces eaux-là que j’ai commencé à raconter des trucs. Dans ce cercle d’inconnus. Qui n’en étaient plus vraiment tant ils livraient des choses intimes. J’ai posé des mots sur ce besoin de fuir, de contrôler mes émotions. J’ai expliqué comment je m’anesthésiais parce que je foutais tout en l’air dès que je ressentais quelque chose. Je m’attendais à me faire juger. À ce qu’on me regarde comme un cas désespéré. Mais non. Personne n’a eu l’air choqué. Juste… attentif.

Même mes pires confessions ne les ont pas fait broncher. Comme s’ils savaient déjà tout ça, mais qu’ils attendaient que je le dise moi-même. J’ai détaillé mes accès de folie - la rage, le désir -, comment je buvais pour ne plus rien ressentir. Et quand j’ai fini, un gars a juste dit : “Pareil.” J’ai pas répondu, mais j’ai senti un truc qui se décoinçait.

C’était rassurant de voir qu’ils vivaient la même chose que moi. Que c’était pas ma galère. Que si d’autres gens s’en sortaient, je pouvais le faire aussi.

Au fil du temps, j’ai appris à reconnaître la bienveillance dans les instructions des soignantes, leurs encouragements face à mes crises de colère ou de larmes. J’acceptais que mon corps fasse le ménage, comme il pouvait. Que je l’avais bousillé et que ça prenait du temps.

Ça fait trois semaines que j'ai été admis. J’ai passé le cap du sevrage physique. Je suis encore à cran, mais je tiens le bon bout. Suffisamment pour avoir le “privilège” d’avoir des visites. Hier, on m’a dit que Maud avait demandé à me voir. Que, si j’acceptais, ça pouvait se faire, sous condition. On serait encadré, observé, testé. Que ça leur permettrait de voir si je fous tout en l’air dès qu’elle apparaît. Évidemment, j’ai dit oui.

Ils ne l’ont pas verbalisé, mais cette rencontre, ça les inquiète. Ils savent qu’elle a été mon déclic pour me faire admettre, que je parlais d’elle tous les jours au début. Ça pourrait me faire rechuter ou me rendre encore plus accro à elle. Ils ont insisté sur le fait que si à l’idée de cette rencontre, je deviens trop instable, trop collant, trop désespéré, alors la visite serait annulée. Il faut que je sois capable d’être simplement là, sans faire de cette présence un échappatoire ou une bouée de secours. Et surtout : je devrais en parler, avant et après. Mettre une nouvelle fois des mots sur ce que ça m'aura fait, ce que ça aura déclenché.

C’est dur, mais je comprends. Je crois. C’est pour mon bien. Parce qu’après tout, la thérapie, ce n’est pas juste arrêter de boire, c’est aussi apprendre à être seul avec ce que j’ai à affronter.

Alors j’ai dit ce que je ressens. Qu’avec Maud on n’a jamais eu besoin de parler. De ses propres mots : elle me voit.

Le psy a hoché la tête. Temporisé que je dois apprendre à dire ce que je pense. Que même si Maud a l’air de comprendre sans que j’explique, qu’elle n'est pas omnisciente. Qu’elle peut mal interpréter mon non-verbal. Ça a eu l’air logique exposé comme ça, alors j’ai approuvé. J’ai dit que j’allais essayer.

Et là, je l’attends, assis à une table de pique-nique dans le parc.

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