Chapitre 37 - Partie 2

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Qu’on soit clair, je ne pourrais pas me barrer, même si je le voulais. C’est un parc intérieur. Un truc prévu pour les rencontres avec les proches avec des grilles tout autour. Rien à voir avec celui où j’ai revu Maud pour la première fois. Avant la cure. Et puis, je ne suis pas seul : une infirmière est là, à quelques mètres.

Je me tourne vers les portes automatiques lorsqu’elles s’ouvrent. Je la vois avancer, d’un pas tranquille. Elle va mieux, ça saute aux yeux. Pas “bien”. Pas “guérie”. Mais plus stable que la dernière fois. Et ça, c’est énorme. Elle a l’air différente. Plus droite dans sa manière de tenir son corps, mais aussi plus dure dans le regard. Une dureté née de la lucidité, pas de la colère.

Alors que mes phalanges portent encore des traces des coups que j’ai jeté dans les murs. Je dois avoir une sale gueule. J’avais imaginé toutes ses réactions possibles : qu’elle me jauge, qu’elle pleure, qu’elle me saute dans les bras…

Mais elle ne fait rien de tout ça.

Elle reste debout, à ma hauteur. En temps normal, elle est minuscule à côté de moi. Mais là, debout sur la pelouse, alors que je suis assis sur ce banc, y a presque plus de différence. D’une main timide, elle attrape une miette qui traîne sur la table et la jette par terre.

  • Je sors demain, lâche-t-elle.

Elle me renvoie un regard grave. Elle part. C’est comme une claque. Pas vraiment douloureuse. Pas une surprise. Mais ça reste désagréable. Malgré l’isolement et sa lettre, j’espérais encore une guérison côte à côte.

Je me racle la gorge.

  • Et… tu vas faire quoi, du coup ?

Ma voix est calme, mais à l’intérieur, ça gronde.

Où est-ce qu’elle va aller maintenant ? Je ne la vois pas retourner vivre avec Nate. Ils sont séparés. Pas sûr qu’ils aient envie de retourner sous le même toit. Chez ses parents, c’est mort. Chez les miens ? Ma mère l’adore, mon père aussi, à sa manière. Ça serait un peu tordu quand même...

Elle sourit un peu, sans me regarder.

  • J’en ai parlé avec Ben. Il va m’héberger.

Je cligne des yeux. Un peu trop vite. Je sais pas si je suis vexé, triste, ou juste paumé. Vieux réflexe, je hausse les épaules, comme si ça glissait sur moi. Pour cacher mes émotions. Quand je m’en rends compte, je rectifie le tir :

  • Ça va pas être… compliqué ?
  • Ça va aller. Bon, je vais avoir une heure de route pour venir aux sessions mais on va les espacer. Et j’ai la chance d’avoir un emploi du temps assez souple.
  • Non, je veux dire… C’est… bizarre, non ?
  • Comment ça ?
  • Ce mec ressent clairement quelque chose pour toi. Fais attention.

Elle me regarde avec tendresse, puis son regard vrille. Et elle sort :

  • Je te dirais bien qu’il est comme un frère pour moi, mais… Ça me paraît déplacé.

Je la fixe. C’est dit sans détour. Sans drame. Juste comme une évidence. De l’auto-dérision bien noire. Tout à fait mon style. Pas du tout le sien. Et malgré le choc, je sens un putain de courage dans cette phrase.

  • Tu fais de l’humour caustique, toi, maintenant ? je demande, fasciné par cette nouvelle facette.
  • Ça m’arrive.

Et là, elle rigole. Pas un rire nerveux. Un vrai. Son rire de fée. Familier. Fabuleux. Ça me réchauffe.

  • Tu vas te sentir bien, là-bas ? Chez lui ? je reprends, plus doux.
  • Je crois. Il m’a laissé carte blanche. Une chambre pour moi. Ma salle de bain. Un coin bureau. On a toujours parlé d’être en coloc sans le faire. Il est comme un fou, il a tout aménagé.
  • C’est… bien. C’est bien qu’il soit là. Que tu ne sois pas seule. Mais… Bon, ça me soule un peu, aussi, j’avoue. Je… J’aime pas… L’idée que tu sois proche d’un mec aussi vite.

Je m’entends parler, et je sais que c’est sincère. Mais la vérité, c’est que je préférerais qu’elle parte avec moi. C’est pas pour tout de suite – peut-être même pour jamais.

J’ai conscience que je dois lui dire ce que je pense vraiment. Lui montrer que moi aussi je progresse.

  • Je… Je suis jaloux, ok ?

Je détourne les yeux, une fraction de seconde. C’est sorti et ça me gêne. Elle me regarde, un peu trop longtemps. Et puis elle penche la tête sur le côté et dit :

  • Tu parles de ce que tu ressens, toi, maintenant ?

L’imitation me fait sourire.

  • Ça m’arrive, je la copie.

Elle rit à nouveau. Et je me laisse aller à rire aussi. Un rire un peu amer. Un peu doux. Un truc entre deux eaux. Comme nous.

Elle pose une main tranquille dans mes cheveux.

  • Tu n’as aucune raison de t’en faire, assure-t-elle. Ben et moi, c’est… la définition même de la platonicité. Si elle existe.

Je soupire et souris malgré moi. Je fais passer une jambe de l’autre côté du banc pour être bien en face d’elle. Je prends ses doigts dans les miens. Et le baise-main rituel revient d’instinct.

Quand je relève les yeux, son regard a changé. Elle ne lâche pas mes doigts. Au contraire. Elle s’y accroche, fait un pas, puis un autre. Et elle s’assoit sur moi. Ses genoux de chaque côté des miens. Elle est légère, mais sa présence m’écrase. Je ne sais plus quoi faire de mes mains. Alors je les pose sur sa taille. Elle glisse les siennes autour de mes épaules et sur ma nuque. Ça décoince un truc chez moi. Mes bras s’enroulent autour de son corps. Mon nez se love dans son cou. Elle ne tremble pas. Moi non plus.

C’est notre premier vrai contact depuis cinq semaines. Pas un frôlement de doigts. Pas un rapprochement timide. Un truc franc. Sans filtre, ni peur. Une trêve physique dans cette guerre intérieure qu’on mène chacun de notre côté.

Son parfum de fleur et de sucre déclenche des envies contradictoires. Pleurer. Rire. L’embrasser. La plaquer contre moi. Partir en courant.

Elle tourne légèrement la tête et son nez vient frôler mon oreille. Un frisson remonte le long de mon dos. Et quand je sens la chaleur de ses lèvres se poser dans le creux de mon cou, exactement là où je l’avais embrassée la première fois, je me fige. Juste une seconde. Pas par rejet. Par surcharge. Je ferme les yeux, la serre davantage. Pour me contenir. Ne pas réclamer encore plus.

  • Refais ça, je gronde, à peine audible, et je te laisse pas partir.

Je ne plaisante qu’à moitié. Elle le sait. Son rire m'effleure dans un souffle puis elle se redresse et plante son regard dans le mien :

  • La prochaine fois.

Je comprends le sous-texte : “on n’est pas assez stable pour que ça marche aujourd’hui”, “on doit vivre l’un sans l’autre avant”. Et j’acquiesce.

  • Je suis fier de toi, tu sais.
  • Tu peux être fier de toi aussi. Moi je le suis.

Je ne peux pas m'empêcher de la regarder. De lorgner sur ses lèvres. Et elle fait pareil.

Le gravier crisse derrière nous. L’infirmière s’est avancée d’un mètre, comme un rappel à l’ordre. Je soutiens ses yeux une seconde. Puis je reviens à Maud. Elle aussi a compris.

Je la libère. Elle glisse de mes genoux sans un mot et s’assoit juste à côté de moi. Sa tête se cale sur mon épaule. Je pose ma tête sur la sienne. Et je ferme les yeux. Comme on le faisait sur le canapé dans cette maison à la plage. On ne se touche pas plus que ça.

Mais sa présence me calme. Ça ne m’apaise pas — ça serait trop simple — mais ça ralentit quelque chose à l’intérieur. Comme si jusque là je respirais à travers un masque et que je venais de le retirer. On parle un peu de sa thérapie, de ce que ça change chez elle. Comme si je ne le voyais pas déjà. Et je lui dis que j’essaie aussi de faire le travail. Même si c’est super dur. Et chiant. Ça la fait sourire.

Quand on se sépare, ça me bouleverse. Je ne pleure pas. Mais en dedans, ça remue fort. Je ne mets pas les mots dessus tout de suite. C’est en thérapie, le lendemain, que tout sort.

J’explique que j’ai eu peur, pendant des jours, de ce moment. Et que quand il est arrivé, j’ai pas eu besoin de jouer un rôle. Ni d’en faire trop. Ni de me cacher. Revoir Maud, ça m’a pas fait me sentir entier ou vivant. Juste… présent. Pleinement là. Sans penser à ce que je devrais faire ensuite.

Je peux vivre sans elle. C’est pas une condition de ma guérison. Mais si c’est possible… alors je veux construire quelque chose avec elle. Pas tout de suite. Ni elle, ni moi ne sommes prêts. Et puis elle part alors que moi je reste… Mais un jour. Peut-être. Si on est toujours en phase là-dessus.

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