Chapitre 37 - Partie 3
Les choses se sont accélérées par la suite.
Après quatre semaines de cure, ils m’ont proposé d’assister à une réunion des Alcooliques Anonymes. J’ai failli refuser. Le cliché me fatiguait d’avance. Et puis, encore plus de chaises en cercle, de confessions publiques, de phrases toutes faites… Ça ne me disait rien.
J’y suis allé quand même. Par principe. Parce qu’il fallait penser à après. Quand je sortirai.
C’est là-bas que j’ai rencontré Stéphane. Physique lambda. Barbe de trois jours, tatouage un peu passé sur l’avant-bras. Pas bavard. Mais un regard captivant. Lucide.
À la fin de la réunion, il s’est approché et m’a serré la main.
- T’es nouveau.
J’ai hoché la tête.
- Ouais.
- Je m’appelle Stéphane. T’as pensé à te trouver un parrain ?
- Pas encore, non. C’est encore… Nouveau pour moi tout ça.
- Et tu t’en sors ?
- Ça va… pas trop mal.
Il m’a lancé un regard entendu et a lâché :
- Ouais. Et le plus dur c’est pas quand ça va mal. C'est quand ça va un peu trop bien, pas vrai ?
Ça m’a scotché. Je l’ai scanné à nouveau malgré moi. Fin de trentaine. Pas assez vieux pour me donner envie de le défier. Pas assez proche de mon âge pour que ça devienne un pote. Un entre-deux parfait.
- Dis-moi… Cette histoire de parrain… ça marche comment ?
Il a rit dans un souffle :
- Si t’as envie de boire, tu m’appelles.
Il a ajouté, après une seconde :
- Surtout quand t’as pas envie d’appeler.
Je n’ai pas cherché plus loin. On a échangé nos numéros pour qu’il soit là pour la suite. Hors du centre.
A la cinquième semaine, le psy m’a dit que j’étais stable. Que mes constantes étaient bonnes. Que je faisais le travail. Que médicalement, je pouvais envisager une sortie.
Il a dit ça calmement, comme une information neutre. Je l’ai regardé sans répondre tout de suite. L’idée m’a fait plus peur que le manque. J’ai dit que je préférais rester encore un peu. Il n’a pas argumenté. Il a juste hoché la tête, comme si c’était exactement la réponse qu’il espérait.
Je ne sais pas combien de temps je resterai encore. J’avais dit en entrant que je resterais le temps qu’il faudrait.
Ça fait six semaines que je suis là.
Je vois Stéphane tous les mardis, aux AA. Je parle un peu avec les autres membres. Je me dévoile aussi plus en séance dans le centre. Assez pour que les silences ne soient plus des abris. Je dis quand j’ai peur. Je dis quand je pense à boire. Je dis quand Maud me manque — autrement que comme un manque d’alcool.
C’est différent. C’est plus nu. Et ça fait moins mal que je l’imaginais.
Je commence à connaître les habitudes du service. Les horaires du café trop clair. Les blagues répétitives de Karim à l’accueil. La façon qu’a l’infirmière du matin de frapper deux fois avant d’entrer, même quand la porte est déjà ouverte.
Hier, j’ai vanné Pierre sur ses crocs customisées — des dizaines de pins girly alors que le gars pourrait être bûcheron. Il a levé les yeux au ciel et m’a dit que j’étais officiellement réintégré dans la société des gens clichés. Ça m’a fait rire. Un vrai rire. Pas un truc forcé pour donner le change.
Je crois que c’est la première fois depuis longtemps que je ris sans avoir bu.
Aujourd’hui, ma mère vient pour la première fois. Je n’osais pas la regarder en face avant. Je n’étais pas prêt à recevoir son jugement, quel qu’il soit. Je tenais mon père informé, il transmettait les infos. Mais depuis que j’ai accepté de la voir, j’ai la boule au ventre. Je sais qu’elle s’est inquiétée – elle s’inquiète toujours. Ce que j’ignore en revanche, c’est ce qu’elle a vraiment dans la tête. Est-ce qu’elle est déçue ? En colère ? Ou, égale à elle même, et culpabilisant tous les jours où je ne rentre pas ?
A 14h tapante, elle débarque dans sa tenue de travail avec un sac trop plein. Des fruits, des gâteaux que je mangeais au lycée, des chaussettes comme si j’étais parti en colonie.
Avant de prononcer le moindre mot, elle me serre. Trop fort. Enfin, comme d’habitude, mais cette fois ça me paraît plus fort. Et je ne sais pas pourquoi, mais je lui rends la même étreinte.
Quand elle me relâche, sa voix déraille :
- Mon chéri… Je suis désolée. Je n’ai rien vu.
Je savais que ça allait venir. Elle s’en veut. De ne pas avoir été là. De ne pas avoir été assez attentive. De ne pas avoir joué son rôle de mère. Elle s’invente une culpabilité qui n’appartient à personne d’autre que moi.
- C’était un peu le but. A force, j’étais devenu bon pour cacher.
- Tu m’as fait peur, tu sais.
Ça, je ne le minimise pas.
- Je sais. Mais il faut pas. Aujourd’hui, ça va.
Quand elle tend une main pour caresser mes cheveux comme quand j’avais dix ans, je l'intercepte. Je presse ses doigts entre les miens.
- Tu veux t’asseoir ?
Et je vois un déclic dans son regard. Je reste son petit dernier. Mais je ne suis plus son petit garçon.
On s’installe de chaque côté de la table, sa main toujours dans la mienne. Elle me raconte ce que j’ai manqué depuis mon admission. La vie à la maison, des petits détails sur la famille, sur le quotidien de chacun – les patients de Nate, les élèves turbulents de Thomas… Elle ponctue tout ça de petits commentaires maternels, tendres. Ses yeux tristes me disent bien plus que sa bouche. Notre avenir la travaille. Nate et sa dépression, Thomas et son célibat, et moi… avec ma dépendance.
On se sépare comme on s’est retrouvé : avec une étreinte trop appuyée pour qu’elle ne transpire pas d’amour et d’angoisse. Cette fois, elle est partagée. La cure, ma guérison, je le fais pour moi. Mais il n’est plus question que j’ai une part de responsabilité dans les ombres qui dansent dans son regard.
Depuis, elle revient me voir presque tous les jours. Parfois en coup de vent avant son service, parfois plus longtemps pour me ramener des vêtements. Quand elle ne peut pas faire le déplacement, elle se débrouille pour me faire parvenir une lettre, un paquet, une corbeille de fruits déjà découpés.
Ça fait deux mois que ça dure.
Au début, ça me faisait plaisir. Sa présence invisible. Cette preuve constante que j’étais soutenu. Et puis j’ai réalisé que ça ne pouvait pas continuer comme ça. Ça ne doit pas continuer comme ça.
Je vais sortir. Ça a été discuté, approuvé par tout le monde. Sauf que ce que j’envisage ne ressemble en rien à ma zone de confort. Ni à son besoin de me couver. J’espère que je tiendrai face à sa tristesse.
La salle est petite, carrée. L’odeur de café se mêle à celle du désinfectant. Je sens le bois froid de la chaise sous mes doigts, le tic familier qui me traverse chaque fois que je suis un peu nerveux. Claire – l’assistante sociale du centre, celle qui coordonne les sorties – nous fait asseoir et annonce rapidement le programme : logement, suivi, rôle de Stéphane. Je hoche la tête, mon cœur qui bat un peu plus vite que d’habitude.
Ma mère serre mon bras. Sa main est chaude, douce. Elle ne cherche pas à me retenir, juste à me soutenir. Son regard, plein de vigilance et d’amour, passe de moi à Claire. Je sens une vague de gratitude et un pincement de gêne en même temps.
- Ta chambre est prête. On attend plus que toi.
J’imagine la maison, le linge propre, le café le matin… Je sais d’avance que mes vieux réflexes reviendront. Les démons aussi. Chez eux, je redeviens le gamin sauvage. Je secoue la tête, la voix ferme mais calme :
- Non, merci. Je vais vivre un temps chez Stéphane. Quand je serai prêt, je prendrai mon propre appart.
Ses sourcils se rapprochent tandis qu’elle presse davantage mon bras.
- Je veux juste t’aider.
- Ça, ça m'aidera. J’ai besoin de ça. D’avancer, pas de retourner à mon ancienne vie.
Elle soupire.
- Tu passeras nous voir quand même ? Même si tu n’en as pas besoin ?
Je sens sa bienveillance, palpable, et ça me réchauffe et m’écrase à la fois. Je détourne les yeux un instant, respirant lentement, conscient que ce contact m’ancre ici mais ne me retient pas.
- Bien entendu. Il se pourrait même que j’en ai envie, je plaisante.
Elle me sourit, complice de ma blague douteuse. Papa, immobile, les mains jointes, me regarde avec calme. Pas de mots, juste une présence solide. Stéphane me sourit aussi, tape doucement mon épaule. Je sens mon corps se détendre imperceptiblement. Un poids se lève.
Claire prend des notes, pose des questions pratiques : rendez-vous médicaux, suivi psychologique, contacts d’urgence. Chaque mot que je prononce me rappelle que je suis celui qui décide. Je sens mes jambes se détendre, mes épaules se relâcher un peu plus à chaque phrase.
On parle de Stéphane : il sera disponible si j’ai besoin, pour m’accompagner jusqu’à ce que je sois prêt à vivre dans mon propre appart. Je ferme les yeux une seconde, ressentant un mélange de fierté et de soulagement : je ne suis pas seul, mais c’est ma vie, ma décision.
Claire ferme son carnet.
- Très bien. Le plan est validé.
Ma mère reste un instant à me regarder, les yeux pleins de bienveillance. Je sens ma poitrine se détendre. La réunion est terminée. Courte, claire, efficace. Je repars avec un cadre concret, prêt à construire ma vie sans retomber dans l’ancienne.

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