Chapitre 38 - Partie 1
Décembre, Janvier, Février… Les mois ont défilé sans que je m’en rende compte. Oh, j’ai bien remarqué les coups d'œil de ma famille aux fêtes de fin d’années. Les regards à moitié gênés quand ils servaient le champagne ou qu’ils ouvraient une énième bouteille de vin.
J’ai eu droit au même cirque il y a quelques semaines pour mon anniversaire. J’ai hésité à ramener une pancarte “ne vous empêchez pas de vivre pour moi” ou “je ne vais pas me transformer en bête sauvage si j’entends l’alcool couler” histoire de relâcher la pression. J’ai juste pris sur moi. Et je me suis appuyé sur Stéphane.
Depuis quelques semaines, j’ai emménagé dans un petit appart-hôtel de deux pièces. Pas grand‑chose, mais à moi. Le centre, Stéphane et Claire ont validé la location, et c’est officiel : je ne dépends plus entièrement d’eux pour mes repas, mes horaires, ma vie. C’est un cadeau que je me suis fait pour mon anniversaire, symbolique et concret.
Mes journées sont calmes. Je me lève quand je veux, je m’occupe de la lessive, je cuisine, je lis, je joue, je me promène. Pas de travail pour l’instant ; l’été sera là pour ça, avec le bar, le bruit, les horaires à rallonge. Pour l’instant, c’est le rythme tranquille qui m’aide à rester sur le bon chemin. Stéphane passe de temps en temps pour vérifier que je tiens le cap, discuter ou m’aider à anticiper la suite.
Jona m’a recontacté de façon informelle pour me proposer de retourner bosser en Grèce. Je n’ai pas encore répondu. Pas seulement parce que je ne sais pas si je suis prêt. Mais aussi parce que, si je retourne là-bas, il devra savoir ce que je ne lui ai jamais dit : mon été dernier, la cure, le fait que j’ai été alcoolique… le risque que je représente.
Ça fait presque six mois qu’on ne s’est pas vu. Alors je lui ai proposé de passer quelques jours chez moi. L’occasion pour lui de souffler un peu entre Daphnée et Matteo, mais surtout de tout lui dire. J’aurais tout aussi bien pu lui envoyer un nude vu sa réaction…
Je lui ai donné mon adresse il y a trois jours de ça. Il a pris un billet dans la foulée. J’ai suggéré de le récupérer à l’aéroport, mais il a insisté pour qu’on se retrouve direct à mon appart. Stéphane est là aussi, à ma demande, appuyé sur le plan de travail de la cuisine. Mon filet de sécurité silencieux au cas où ça se passerait mal.
Trois coups sec à la porte. J’inspire à fond et ouvre. Jona est là, sac sur l’épaule, sourire facile comme toujours.
- Gattino !
Avant que je ne puisse répondre, il me prend dans ses bras. Une accolade large, presque excessive, un mélange de familiarité masculine et de chaleur un peu “trop” qui me déstabilise un instant. Je me laisse faire quelques secondes et me dégage. Je vais mieux, je laisse de la place aux gens dans ma vie, mais faut pas pousser…
- Salut. Bon allez, rentre.
Il dépose son sac près du canapé et regarde autour de lui.
- C’est donc là que tu vis quand t’es pas chez nous ?
- Non. Ça c’est temporaire… Je t’expliquerai. D’ailleurs, j’ajoute en me tournant vers mon parrain, je te présente Stéphane.
- Tu me fais des infidélités ? glousse l’italien.
Je le fusille malgré moi du regard.
- Je plaisante ! Bonjour. Jona, dit-il en lui tendant la main.
- Enchanté.
La poignée de main est simple. Franche. Mesurée.
- Tu… Vous voulez boire un truc ?
- T’as du café ?
J’acquiesce, me tourne vers Stéphane. Il hoche la tête, suit le mouvement. Je file dans la cuisine.
Quand je reviens, trois cafés fumants dans les mains, ils se sont installés. Je pose les tasses sur la table basse. L’odeur monte doucement. Chaude. Douce. Presque boisée. Depuis la cure, tout est plus précis. Les goûts. Les odeurs. Les émotions aussi.
Je m’assois. Mes mains restent autour de la tasse. Je cherche mes mots.
- Bon… Il faut que je te dise un truc.
Ma voix accroche un peu. Je me racle la gorge.
- Avant tout, sache que peu importe ce que tu entendras, peu importe ta réaction, tu restes le bienvenu. Je veux dire… Je ne t’ai pas fait venir pour te foutre à la porte à peine arrivé…
Jona fronce légèrement les sourcils. Un silence. Je souffle :
- Jona… Je suis alcoolique.
Il ne répond pas tout de suite. Il me regarde et dans ses yeux je vois passer plusieurs choses. Admiration, compassion, soulagement. Son regard glisse vers Stéphane. Puis revient sur moi.
- Merci de me le dire. Je le savais déjà.
Je cligne des yeux. Mon cerveau bloque.
- Quoi ? Depuis quand ?
- Depuis toujours. Tu sais… je t’ai dit que j’ai vu ma soeur mourir… Elle était accro aussi. Pas à l’alcool, mais je voyais tes mains trembler… comme elle quand elle n’avait pas eu sa dose. Alors oui, je savais.
- Pourquoi tu m’as pas empêché de boire ?
- Ça aurait changé quelque chose ?
Non…
- Voilà…, conclut-il comme s’il avait lu mes pensées. Je suis intervenu à la plage, quand j’ai pensé que tu m’écouterais. Avant, c’était inutile.
- Mais… Si tu savais… Pourquoi tu m’as pas viré ?
- Parce que t’as toujours fait du bon boulot. Que même si t’étais accro, t’es jamais arrivé bourré au point de pas pouvoir bosser. T’as jamais volé, menti ou autre. Et les rares fois où t’as pris un verre au bar, t’as payé ce que t’avais consommé.
Il marque une pause.
- Je n’ai pas réussi à sauver ma sœur, mais je pouvais peut-être faire quelque chose pour toi. Te surveiller, au moins un peu.
Je baisse la tête. La honte me pique la nuque.
- Et puis, continue-t-il. Je t’aime bien.
Je ne sais pas quoi répondre. La gratitude me serre la gorge. Le silence revient. Mais il est différent. Moins hostile. Jona boit une gorgée de café. Regarde autour de lui. Hésite. Quand il parle à nouveau, sa voix est plus grave. Plus sérieuse.
- Cédric... Moi aussi j’ai quelque chose à te dire. Elle sait que je suis en France.
Elle.
Je mets une seconde à comprendre qu’il parle de Maud. Il a gardé le réflexe de ne pas la nommer. Comme si le tabou imposé existait encore et que je risquais d’exploser à sa seule mention. Même après tout ce temps, il marche encore sur des œufs. Mon souffle accroche, mes doigts se referment sur les accoudoirs.
Je détourne les yeux vers Stéphane, mon parrain, mon garde-fou. Il n’a pas prononcé un mot depuis le début de la conversation et il ne bronche toujours pas. Son regard est là, posé sur moi, attentif. Ni inquiet, ni envahissant. Présent, juste ce qu’il faut.
Je reporte mon attention sur Jona. J’ai évolué et je veux qu’il le voit.
- Tu peux dire “Maud’.
Il me regarde, surpris. J’enchaîne :
- C’est… réglé entre nous. Sur ce qui compte. Mais, je suppose qu’elle t’en a déjà parlé ?
Il acquiesce.
Évidemment. J’aurais dû me douter qu’ils reprendraient contact. Maud n’est pas du genre à laisser tomber les gens qui comptent.
Jona reprend, plus posé, un sourire discret aux lèvres :
- Donc, Maud m’a proposé qu’on se voie, elle et moi. Je voulais que tu sois au courant, que ça vienne de moi, si jamais tu l’apprenais autrement.
Silence.
- Et… je me demandais si tu voulais venir. Si tu veux, je peux lui proposer.
Un mélange de trucs monte en moi. Rien de clair. Un tiraillement entre l’envie et la trouille. Je reste droit, mais ça cogne à l’intérieur.
S’il lui propose, il y a fort à parier qu’elle voudra me voir. Mais elle pourrait refuser. Et moi ? Est-ce que je suis prêt ?
Stéphane pose une main sur mon épaule. Geste simple, solide. Sa voix aussi :
- C’est toi qui vois. Je peux venir. Tu peux ne pas la voir. Y’a pas de bonne ou de mauvaise réponse. Je suis là, quoi qu’il en soit.
Je ferme les yeux un instant. Je respire. Je compte lentement l’air qui entre, l’air qui sort. Pas de fuite. Pas de déni. Juste maintenant.
Je rouvre les yeux. Je regarde Jona, et je dis :
- Merci de m’avoir prévenu. Je vais réfléchir.

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