Chapitre 38 - Partie 2

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“Je vais réfléchir.”. La blague ! Comme si j’avais la moindre chance de refuser.

On ne se parle toujours pas. Mais on a gardé un contact d’une certaine manière. Les playlists. Elle ajoute régulièrement des titres sur “Zed”. Je fais de même sur “Maud”. Je ne sais pas si elle les écoute, mais j’imagine que oui. Comme moi.

J’ai envie de la revoir. De savoir comment elle va, comment elle avance. Qu’elle voit que je progresse de jour en jour. Bien sûr, j’ai envisagé les possibilités – mes réactions, les siennes –, mais je savais que j’accepterais. La seule chose à laquelle je devais vraiment penser, c'était comment nous protéger.

La présence de Jona, ça ne sera pas assez. Il nous connaît. Il nous a vu ensemble, “en couple”. A l’époque… Je ne me retiendrai pas en sa présence. Il me faut Stéphane. Je lui fais part de ma décision, il se contente de dire “Je m’en doutais”.

Je lui donne les mêmes infos que celles qu’on m’a transmises : rendez-vous dans un bar du centre-ville, vers 17h.

La journée n’est qu’un brouillard d’anticipation. On passe la matinée à glander. Console, café, vannes nulles. Comme nos soirées en Grèce. Mais je suis trop tendu pour gagner ne serait-ce qu’une seule partie.

L’après-midi, Jona veut se balader. Alors, on se bouge. En m’habillant, j’ai l’impression d’avoir 6 ans. Je change 4 fois de tenues – trop stricte, trop simple, trop chic, trop “quelque chose”. Je prétends ne pas voir le sourire moqueur de Jona à chaque variation.

Enfin prêt, j’attrape mes clés et on sort. Mais je dois remonter. Trois fois. La première fois, parce que j’ai oublié mon portefeuille, la deuxième pour récupérer mon téléphone et la troisième, parce que dans la précipitation j’ai carrément laissé les clés sur la porte.

Quand on arrive dans la rue, il était 15h. On marche sans but précis. Une église, deux rues piétonnes, les marches du palais de justice... Il commente tout, comme s’il découvrait un nouveau terrain de jeu. Moi, j’écoute à moitié. Je regarde l’heure. Trop souvent.

  • Regarder l’heure ne la fera pas avancer plus vite, tu sais ? me taquine l’italien.

Je lui envoie un doigt d’honneur et enfonce mes mains dans mes poches, en me jurant de ne plus les sortir jusqu’au bar. Mais mon esprit reste en alerte. Je réfléchis aux chemins à prendre pour qu’on s’en rapproche. Sans que ça soit trop tôt. Ni trop visible.

Après ce qui me semble une éternité, je sens mon téléphone vibrer dans ma poche.


Stéphane : Je suis dans le métro. J’arrive dans 10 min.

16h39. On se dirige lentement mais sûrement vers le point de rendez-vous. A la sortie du métro, j’aperçois mon parrain, droit dans ses baskets et sa veste en cuir. Dès qu’il me voit arriver, il me sert la main et me tape sur le bras dans le même mouvement :

  • Respire. Tu vas nous faire une syncope à rester en apnée.

Il a raison. Je souffle tout d’un coup, déglutis, mais l’adrénaline reste là. On avance, les trottoirs deviennent oppressants. Mon cœur accélère sans me demander mon avis.

Le bar apparaît au bout de la rue. Terrasse à moitié remplie. Quelques tables occupées. Rien d’exceptionnel. Et pourtant, je ralentis, sans m’en rendre compte. Jona, lui, continue de marcher. Stéphane reste légèrement en retrait, comme s’il me laissait l’espace de faire ce pas seul.

Je balaie la terrasse vide du regard, tente d’apercevoir quelque chose à l’intérieur du bar. Une fois. Deux fois.

Je repère les cheveux roux vifs du meilleur ami de Maud et puis…

Je la vois. Son profil, découpé par les reflets de la vitre. Un verre de jus de fruit devant elle. Logique. Je souris malgré moi. Et là, elle se redresse et se retourne. Ses yeux se plantent dans les miens.

Putain, comment elle fait ça ? Comment est-ce qu’elle me sent arriver avant même de me voir ?

Son sourire est plus lumineux que le soleil lui-même. Le reste disparaît un instant. Le bruit, les gens, la rue. Tout devient flou autour. Elle se lève, vient à notre rencontre.

Je me force à mettre un pied devant l’autre, pénétrant à la suite de Stéphane et Jona dans le bar. Tout à coup, j’ai peur d’être submergé, que mes mains se mettent à trembler, alors je les remets dans mes poches.

Devant moi, Maud et Jona se serrent dans les bras l’un de l’autre, comme de vieux amis de longue date alors qu’ils se connaissent techniquement à peine. Stéphane s’avance tout seul et se présente avec une poignée de main franche.

C’est mon tour. Et je ne sais pas quoi faire. Et elle non plus, de toute évidence. Elle se contente de me regarder, avec des yeux trop grands, trop fous, en se mordillant la lèvre. Je n’aurais jamais cru dire ça un jour, mais Jona vient à mon secours :

  • On va vous laisser un peu d’espace.

Mon parrain me presse l’épaule – un signe qui veut dire “Ça va aller, je ne suis pas loin.” – et mes deux compagnons s’éloignent.

Seul à seul avec Maud, mon regard alterne entre ses yeux et le sol. Je suis censé dire quelque chose. Rien ne sort. C’est elle qui rompt le silence la première :

  • Alors… ? Comment ça va ?
  • Bien. Toi ?
  • Ça va. Je vais chercher un appart. Il paraît que je suis prête.
  • Tu te sens prête ?

Elle hausse les épaules. J’ai l’impression de me voir dans un miroir.

  • Je ne sais pas. Je… Je n'ai jamais vécu seule. Ça m'intrigue.

Et puis elle redevient elle-même, à parler sans discontinuer :

  • Je ne sais pas ce que c'est d'avoir un endroit à moi. Que je pourrais meubler, décorer, adapter à mon goût. Ça me fait envie. Et ça me terrifie en même temps. Qu'est-ce que je fais si je me rends compte que je ne suis pas capable de vivre seule ? Qu'est-ce que ça veut dire pour moi ? Est-ce que ça veut dire que j'ai échoué ? Est-ce que…

Je pose les mains sur ses épaules et je l’interrompt :

  • Non. Ça veut juste dire que c'est nouveau. Qu'il faut que tu apprennes. Tu as le droit de faire des erreurs. Tu ne sauras jamais si tu en es capable si tu n'essaie pas.
  • C’est gentil.
  • Et puis… Tu ne seras pas vraiment seule. Tu as tes amis, tous les gens pour qui tu comptes. Si tu sens que tu craques, tu pourras toujours les appeler.

Je jette un œil à Stéphane et Jona qui échangent une poignée de main avec le meilleur ami de Maud. Et j’ajoute sans y penser :

  • C’est important de s’appuyer sur les autres.

Quand je reporte mon attention sur Maud, elle me fixe, une lueur amusée dans le regard.

  • Depuis quand t'es aussi mâture?
  • Depuis la cure je pense… Ça m’a permis de comprendre un truc qu'une petite brune a tenté de m’apprendre, il y a toute une vie. Que c’est important de persévérer, ne pas abandonner.

A l’affût de ses réactions, je reprends l'analogie qu'elle a utilisé en Grèce :

  • Comme aller à la pêche sur une île déserte…

Ses yeux lancent des étoiles. Elle se mordille les lèvres, essayant tant bien que mal de dissimuler un sourire satisfait.

  • Elle est perspicace…
  • Tu n’as pas idée.

Elle me regarde. Ses yeux me cherchent. Et je sens à nouveau ce que ça fait d’être vu, reconnu, attendu.

Je veux la toucher, la soulever, l’emporter… Bordel, je ne devrais pas… Stéphane est là, et je sais qu’il observe. Mais merde, c’est Maud.

C’est. Maud.

Chaque centimètre entre nous me provoque. Et je flanche. Mon doigt passe sous son menton, relève légèrement son visage vers moi. Ses pupilles s’élargissent, mangent son visage.

La réalité me rattrape d’un coup. Le bar. Les gens autour. Je me reprends aussitôt, remonte le long de sa joue, prétendant replacer une de ses mèches de cheveux.

  • Voilà.

Je retire ma main. Trop vite. Ou pas assez. Je ne sais pas. Mon cœur cogne. Pas à cause du geste. À cause de l’envie de ne pas m’être arrêté là.

Elle se mord la lèvre à nouveau et murmure :

  • Je… suis contente de te voir.
  • Moi aussi.

Si loin de la vérité. Je ne suis pas “content”. Je suis grisé, à la limite de l’euphorie. Muselée par la pudeur.

On se regarde, sans un mot. Dans ce silence gêné qui n’en finit plus, je me retiens de prolonger, de me pencher, de me perdre dans ses yeux, dans son odeur de gâteau, dans le goût de ses lèvres.

Contrôle, Cédric. Contrôle.

Je reprends la parole pour masquer mon envie :

  • Bon… On va s’asseoir ?

Elle hoche la tête avec la moue adorable que je désespérais de revoir. Je la guide vers la table, frôlant son dos juste assez pour maintenir un semblant de contact, sans dépasser les limites.

On rejoint Jona et mon parrain, attablé, le nez dans la carte du bar. Sur la banquette, en face, le meilleur ami de Maud parle, plaisante, prend de la place avec une facilité qui me dérange plus que je ne veux l’admettre. Je capte la façon dont il la regarde, la manière dont elle lui répond. Ils se comprennent, sans parler. Comme nous.

Elle m’a dit que c’était platonique.

Elle s’installe à sa place, lui jette un nouveau regard affectueux, sans cesser de parler.

Mouais…

Je ne réfléchis même pas. Je tire une chaise et m’installe à côté d’elle. À ma place. Et puis mon bras se pose sur le dossier de sa chaise.

Je participe à la conversation, acquiesce, commente, ris aux blagues de Jona, mais tout est filtré. Chaque geste est calculé, mes doigts effleurent à peine le bois de la table.

Stéphane est là, son regard posé sur moi à intervalles réguliers, vigilant mais discret. Je sais qu’il observe. Je sais qu’il pourrait intervenir si je franchis une limite. Et je ne veux pas qu’il le fasse.

Je sens Maud, juste à côté. Dès qu’elle bouge, son parfum de sucre me frappe. Mon cœur s’emballe, mais je me retiens. Je remarque la façon dont elle incline la tête, ses doigts qui jouent avec son verre, le léger mouvement de ses épaules quand elle rit. Sa présence me captive, me brûle. Je maintiens tout derrière la barrière psychologique qu’impose la présence de Stéphane.

Jusqu’à ce qu’il sorte son téléphone, le regard sévère. Le genre de regard que je n’ai absolument pas envie qu’il me lance un jour. Celui qui dit qu’un de ses filleuls a fait une connerie.

  • Je dois filer, j’ai une petite urgence à gérer. On se voit mardi ? ajoute-t-il à mon intention.

Je hoche la tête, le saluant et le remerciant tout à la fois. Les retrouvailles étaient spéciales. Mais je peux gérer la suite sans lui.

Je le pense pendant quelques secondes. Et je suis vite rattrapé par la réalité.

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