Chapitre 38 - Partie 3
Dès qu’il disparaît, c’est comme si on m’avait enlevé une camisole.
Mon bras s’écarte de la chaise de Maud, vient se placer près du sien, sur la table. Mon parrain en impose. Et je m’attends à ce que son meilleur ami aussi se relâche en son absence. Qu’il montre son vrai visage, ses vrais sentiments pour Maud. Pour qu’il voit qu’il ne fait pas le poids.
Maud et moi c’est unique. Je veux être le seul qui compte. Parce que je suis le seul à la voir. Chaque geste. Chaque expression. Chaque nuance dans son regard. Mon coeur n’a rien oublié, même après tous ces mois de séparation.
La façon dont elle penche la tête quand elle réfléchit. La manière dont ses yeux se plissent lorsqu’elle sourit. La petite ride qui se creuse entre ses sourcils quand elle s’énerve. Ses lèvres qu’elle mâchouille quand elle est concentrée.
Tout ça… Je veux que ça soit à moi. Et à personne d’autre.
Je glisse ma main sur la sienne, léger, presque timidement au début, puis avec plus d'assurance.
Réagis, hypocrite.
En face, son meilleur ami continue de parler, de rire, comme si de rien n’était. Mes doigts remontent sur sa peau glacée, effleurent sa paume, l’intérieur de son bras, mais je reste en alerte. Au cas où le rouquin se déciderait à montrer les dents. Ce que moi j’aurais fait à sa place il y a un bon moment.
Mais rien. Pas de réaction. Pas de tension. Pas même un regard appuyé dans ma direction. Il continue son histoire, attrape son verre, relance Jona. Comme si… il n’y avait rien à défendre.
Elle avait raison.
C’est un peu frustrant. Presque vexant. Et en même temps… Ça me libère.
Mon pouce caresse sa peau, plus franc. Je m’en fous en fait de prouver quoi que ce soit. Ce que je veux c’est sentir notre connexion. Je fais mine de suivre la conversation, mes doigts distraits sur son poignet, et découvre qu’elle porte un bracelet. Surprenant. Je ne l’ai jamais vue avec le moindre bijou. Parcourant les fibres entrelacées, j’essaie d’en distinguer le motif… jusqu’à accrocher quelque chose de dur, froid. Métallique.
Pendant une seconde, je ne comprends pas. Mon cerveau refuse de faire le lien, trop improbable. Alors je regarde. Et mon souffle se bloque.
C’est mon anneau.
Je me doutais qu’elle le conserverait. Mais pas comme ça. Je n’aurais pas imaginé qu’elle le garderait sur elle. Je fixe ce petit cercle d’aluminium, accroché à elle. Le bruit autour devient lointain. Les voix, les rires, le mouvement du bar… tout glisse. Il ne reste plus que la chaleur de sa peau sous mes doigts, et ce lien discret entre nous.
Je finis par relever les yeux vers elle.
Et dans son regard… il n’y a pas de surprise. Juste quelque chose de calme. D’assumé. Une évidence. Comme un coup en plein sternum.
Alors, sans vraiment réfléchir, je resserre mes doigts autour de son poignet. Le geste suivant vient tout seul. Je porte sa main à mes lèvres.
- Vous voulez un autre verre ? lance Ben tout à coup.
Je relâche doucement Maud. Même si c’est un réflexe que nous avons toujours eu, ce baise-main… Ça a peut-être dépassé ce qui est raisonnable. Pas dramatique, mais suffisant pour me rappeler que nous ne sommes pas encore “entièrement nous”, que chaque contact doit rester mesuré.
Jona et moi prenons un Coca.
- Je vais aller nous chercher ça au comptoir. Ça ira plus vite, suggère Maud en se redressant.
Son meilleur ami l’imite :
- Ok, je viens avec toi.
Je les regarde s’éloigner, un peu trop complice. Il n’y a rien entre eux. Pourtant, je ne peux pas m’empêcher d’être jaloux. De leur proximité naturelle alors que moi je dois encore marcher sur des œufs.
- Eh bah… il vit greffé à elle, ou quoi ?
- Attends… t’es sérieux là ? C’est toi qui dis ça ? s’esclaffe mon ami.
Je le regarde, sans comprendre.
- T’étais pareil ! reprend-il. Tu t’éloignais jamais à plus de 3 mètres d’elle sans l’observer comme un mirador. Un vrai dragon qui garde un trésor. Sérieux, j’ai jamais vu un mec aussi possessif.
- J’étais pas possessif.
- Tu es possessif. Même aujourd’hui. T’es pas avec elle, mais tu te comportes comme si c’était le cas.
Je balaie sa remarque d’un revers de la main.
- N’importe quoi…
- Gattino… Tu marques ton territoire depuis que tu t’es assis. Tu passes ton temps à la toucher. Tu regardes rien d’autre qu’elle. T’as même pas jeté un oeil à la carte avant de commander, ajoute-t-il. Ça a un côté "dark boy" très sexy... Mais fais gaffe, on flirte avec le flippant.
Je secoue la tête. Il se trompe.
Il se trompe… Non ?
Je la regarde rire avec un autre que moi. Et je n’aime pas ça. Même si c’est purement amical. Je ne veux pas qu’on me prenne la seule personne pour qui je suis spécial.
Ça me brûle la gorge quand je me force à dire ce que je pense :
- Je veux pas la perdre…
- Mec, je ne vous donne pas deux semaines pour vous remettre ensemble.
- Non. C’est trop tôt. Il faut qu’on règle nos problèmes perso avant.
Jona soupire, pose une main sur mon épaule et souffle :
- Je comprends. Mais là… C’est comme si tu lui imposais de t’attendre.
Oui. C’est exactement ça. Je travaille encore dessus. Je m’ouvre, un peu. Mais lâcher prise… croire que je peux être choisi… Ça, j’y arrive pas encore. Je veux contrôler. Pour ne pas avoir à me préparer au rejet. Pour me donner une raison de ne pas me renfermer à nouveau.
A quelques mètres de nous, Maud continue de plaisanter avec son meilleur ami. Je respire un instant, repense à son bracelet. Je sais qu’il y a une différence entre “je veux être spécial” et “je veux être le seul”. En théorie…
Peut-être que je n’ai pas besoin d’en faire autant. J’ai déjà une part d’elle, comme elle a une part de moi. Rien n’a été forcé.
Je les regarde revenir, les verres à la main, côte à côte. Fluides. Comme s’ils avaient fait ça toute leur vie.
Quelque part, c’est le cas.
Elle me sourit en s’asseyant. Mon bras retrouve sa place sur le dossier de sa chaise. Je pourrais en faire plus. Marquer. Montrer. Reprendre. Avant la réflexion de Jona, je l’aurais fait sans réfléchir. Mais… Je n’en ai pas envie. Ce qu’on a n’a jamais eu besoin d’être exposé pour exister.
Au contraire. Chaque fois que j’ai voulu forcer ma vision des choses… je l’ai abîmé.
Sois juste là. Ne prends pas plus que ce qu’elle te donne.
La conversation reprend, je m’adresse enfin à Ben. J’apprends qu’il est chef de projet.
- En gros, je suis là pour éviter que tout le monde parte en vrille. Je faisais déjà ça avec Maud quand on était gamins.
Il tourne légèrement la tête vers elle, un sourire tranquille. Elle réplique en lui tirant la langue.
- Ça m’a juste confirmé que c’était quelque chose que j’aimais bien faire… et que j’étais capable de faire.
Je hausse les épaules, un demi-sourire :
- Elle part pas tant que ça dans tous les sens. Faut juste avoir un bon cardio pour suivre.
- Ouais… Et de bonnes épaules. Tu colles pas mal au profil, toi aussi.
Puis il me regarde. Longuement. Et dans ce regard, je ne lis pas seulement de l’amitié ou de l’approbation : il me dit silencieusement qu’il me voit comme quelqu’un qui saura prendre soin d’elle.
Je déglutis dans un frisson de fierté discret. Une part de moi se sent plus légère, une autre plus lourde — il me reconnaît, à moi de me montrer digne de cette reconnaissance. Jona rentre à nouveau dans la conversation :
- Si on y réfléchit bien, on est un peu chef de projet nous aussi. Gérer les gens, les ambiances, anticiper… Il ne nous manque plus que le costume !
Je les laisse débattre, ponctuant leurs échanges d’exclamations et gesticulations en tout genre. Entre deux rires, je regarde Maud. Elle m’observe, me sonde. Un sourire involontaire se dessine sur mes lèvres. Je me demande si elle voit les efforts que je fais. Les progrès par rapport à l’ancien moi.
- Et donc, tu fais quoi de tes journées maintenant ?
Question banale. Mais pas pour moi. Ça fait presque 6 mois depuis sa sortie de l'hôpital. J’ai besoin de savoir où elle en est. Si elle va bien. Si elle avance… sans moi.
- Je prends des cours de danse dans une association. C’était censé être juste pour me changer les idées. Finalement j’y vais plusieurs fois par semaine.
- Ça te plaît ?
- Oui. Au début, ça me faisait peur aussi. Il y a beaucoup de monde. Mais… j’aime bien.
Voilà. Avec son appréhension des rassemblements et de la foule, c’est même choquant qu’elle ait tenté l’expérience. Et encore plus que ça lui plaise. Elle a changé. C’est… bien. J’imagine.
Elle baisse les yeux d’un coup, les relève en se mordant la lèvre :
- Et puis… j’ai porté plainte. La procédure est en cours.
Cette fois, ça cogne. Un éclair. Brutal. Son combat est passé du mental au réel. J’ai envie de poser mille questions, de la prendre dans mes bras, de partir avec elle sur une île déserte où elle ne risquera plus jamais rien…
Mais je reste immobile. Je me contiens.
- Et… ça va ? Tu tiens le coup ?
- Certains jours mieux que d’autres.
Elle me lance un petit sourire triste.
- Ouais, ça me fait pareil.
Je lève mon verre, trinquant dans le vide. On n’a pas les mêmes démons, mais on se bat tous les deux contre quelque chose qui nous tire en arrière. Qui menace de nous ramener au sixième dessous.
- Et toi ? Tes journées… elles ressemblent à quoi maintenant ?
Je hausse les épaules. Rien de nouveau sous la lune.
- Je me lève tard. Je fais du sport. Je geeke. Comme n’importe quel intercontrat. Sans l’alcool. Et plus entouré. Les réunions le mardi avec Stéphane, celle avec la famille deux fois par mois…
- Ta mère est ravie d’ailleurs ! s’exclame-t-elle. Elle avait vraiment peur que tu t’éloignes.
Ma mère ?
- Tu… es encore en contact avec elle ?
Je sais bien que Maud avait une place particulière dans le cœur de ma mère, que Maud n’est pas du genre à lâcher les gens qui compte. Mais ça ? Savoir que même après sa rupture avec Nate, ma mère maintient la relation. C’est comme une seconde approbation silencieuse. De mon entourage cette fois.
- Oui. On s’écrit de temps en temps. On mange même ensemble parfois quand je vais chez la psy. J’espère que ça ne te dérange pas.
Sa bouche se tord dans une moue contrite, l’air de s’excuser.
- Non. Au contraire. Elle t’aime bien, j’ajoute après quelques secondes.
- Moi aussi. C’est la maman parfaite.
Ses lèvres s’étirent en un grand sourire. Je ne peux pas m’empêcher de la chambrer :
- Attention, c’est la mienne. Mais bon… Si c’est toi, je veux bien te la prêter. Un peu.
Un éclat de rire me fait relever la tête. Jona raconte une histoire — un plan foireux, un détour inutile. Il parle vite, s’agite. Ben corrige, temporise, balance une remarque qui fait rire tout le monde. Je participe aussi, sans vraiment y penser.
Les verres s’enchaînent. Les sujets aussi. On parle de tout, de rien. Je participe, je décroche, je reviens. Mais entre deux échanges, mon regard revient toujours au même endroit. À ma droite. Vers Maud.
À un moment, Jona s’adresse à elle, toujours charmeur :
- Il faut qu’on se revoit avant mon départ, principessa. Juste toi et moi.
Je réalise que la lumière dehors a changé. Les vitres ne renvoient plus que nos reflets. Je n’ai pas vu le temps passer.
- Quand tu veux. Je pourrais t’emmener à mon association ! Ça implique que tu danses, mais… Il y a plein de gens sympa, avec les mêmes appétits que toi.
Jona l’attrape, l’embrasse sur chaque joue et se tourne vers moi :
- Regarde, ça, c’est une amie !
Je souffle par le nez, amusé. Le chemin le plus court vers le cœur de Jona, c’est par son entrejambe.
- J’attends le même traitement cet été ! ajoute-t-il.
C’est dit comme ça. Simplement. Sans détour. Comme si mes révélations n’avaient rien changé. Il me fait confiance, lui aussi. Et ça me fait quelque chose d’étrange dans la poitrine. Pas agréable, pas désagréable non plus. Comme un muscle que je n’ai pas encore l’habitude d’utiliser.
Il ne me laisse pas le temps de répondre, s’éclipse aux toilettes. Profitant du mouvement, Ben se lève, décidé : l’addition sera pour lui. Maud et lui se chamaillent un instant, mais il obtient gain de cause et file à son tour.
Le bruit retombe. On se retrouve seuls. Maud et moi. Je fixe un point sur la table une seconde de trop avant de relever les yeux. Elle joue avec ses doigts. Il doit y avoir des centaines de scénarii en train de défiler sous son crâne.
- Donc… Tu repars en Grèce cette année ? demande-t-elle.
- Je ne sais pas… Apparemment… je l’ai appris en même temps que toi.
- Tu me tiendras au courant ? Je… J’aimerais bien t’écrire. Pas tous les jours, hein. Juste… de temps en temps. Si tu es d’accord.
Elle veut mettre fin à notre éloignement forcé. L’idée me ravit. Et puis, les mots de Jona me reviennent : “C’est comme si tu lui imposais de t’attendre.”. Je ne veux pas être ce genre de mec. Il vaut mieux que je la laisse tranquille. Mais… Est-ce que je peux envisager de répondre “non” alors que c’est elle qui suggère qu’on reprenne contact ? Aucune chance.
Je baisse les yeux, débattant avec moi-même. Ils tombent sur son bracelet. L’anneau qui y est accroché.
On est lié, le nier ne fera que renforcer notre obsession mutuelle. Il faut qu’on reprenne contact pour savoir si on veut recommencer quelque chose. Un jour.
Je la regarde sans sourciller :
- Oui. Ça me ferait très plaisir.
La vérité, nue.
On n’a pas le temps d’aller plus loin que les deux autres rappliquent. A croire qu’ils ont attendu un “top départ”. Ils parlent de l’addition, de se revoir pour rééquilibrer les comptes. Je décroche jusqu’à ce que nous sortions tous du bar pour les au-revoirs.
Je serre la main de Ben, jetant un œil prudent à la bise que Jona et Maud échangent. Ils se donnent rendez-vous pour le lendemain, et puis, il me l’envoie. Littéralement. Elle arrive presque dans mes bras. Un encouragement muet. Ne pas être trop exigeant, ni trop en retrait.
Après une infime hésitation, je la prends contre moi. Ses cheveux frôlent mes lèvres, et un souffle me manque. Mon cœur bat trop fort, mon corps réagit avant ma raison. Je la presse plus fort, plus près. Elle répond avec la même ardeur. Ses doigts s’agrippent à mon dos. Le signe qu’il faut s’arrêter là.
Je me fais violence pour la lâcher. Mais je suis incapable d’en rester là. J’attrape ses doigts, renouvelle le baise-main rituel. Parce que je ne sais pas si et quand je pourrais recommencer. Et parce que si je m’écoute je ne me contenterai pas de sa main.
Elle rougit. Un supplice et un soulagement à la fois. Le désir me brûle, me consume.
- Hum hum…
Ben et Jona nous regardent, comme deux enfants devant un film coquin. Je recule d’un pas, serre une dernière fois les doigts de Maud entre les miens et les lâche.
Elle essaie de camoufler sa gêne, en me saluant. Mais je vois tout. Son sourire fébrile, sa façon, quasi invisible, de se mordre la lèvre, sa main qui tremble… Autant de signes qu’elle est à moi. Et pour la première fois, ça ne me convient pas.
Elle veut être choisie. Je le veux aussi. Ça ne peut pas arriver si rien ne change.
***
Je balance les clés dans le vide poche pendant que Jona se laisse tomber dans mon canapé.
- Bon… Et maintenant ?
Je reste debout un instant, pas certain de comment aborder la chose. Pas certain de vouloir même l’aborder.
- Merci, je lâche malgré tout. Pour tout à l’heure.
Un silence. Il comprend, évidemment. Un sourire en coin étire ses lèvres.
- Fallait bien que quelqu’un te le dise.
Je hoche la tête, passe une main sur ma nuque.
- Tu la vois demain.
- C’est le plan, ouais.
Je marque une hésitation. Ça coince. Ça gratte.
- Regarde comment elle va.
- Elle a l’air d’aller très bien.
Je m’appuie contre le plan de travail, bras croisés. Ça tourne dans ma tête, mais ça sort mal.
- Non. Regarde… Comment ça se passe, avec… les autres. Dis-moi si…
Je m’interromps. Cherche. Reprends.
- Si elle s’oublie. Si… je la retiens, comme tu dis…
Je serre les dents. Inspire. Expire.
- Fais en sorte que ça ne soit pas le cas.
- Tu me demandes… de la pousser vers quelqu’un d’autre ?
Il me fixe comme si j’avais un troisième bras au milieu du ventre. Je soutiens son regard, même si ça me brûle.
- Je… ne veux pas être la seule option qu’elle s’autorise.
Il m’observe encore un instant. Je vois exactement le moment où il comprend que ce n’est pas une blague. Ses sourcils se baissent, sa posture se redresse, presque crispée. Puis il acquiesce lentement.
- D’accord.
Je détourne les yeux, parce que l’idée même qu’un autre la regarde me tord déjà les tripes.
- Tu sais…, reprend-il. C’est courageux ce que tu fais là. C’est beau.
Mouais… Plutôt un acte de foi. Fou. Et douloureux.

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