Chapitre 39 - Partie 1

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L’été touche à sa fin. La saison s’est écoulée sans encombre majeure. J’écris à ma mère une fois par semaine – à sa demande. Mes échanges avec Maud sont plus espacés. Peut-être une ou deux fois par mois. Suffisant pour maintenir le lien sans s'envahir l'un l'autre. Dans mon dernier message, je lui ai proposé qu’on se voit à mon retour, dans deux semaines. Elle a eu l’air ravie. Je me sens comme un adolescent rien qu’à l’idée.

Côté pro, le bar tourne. Daphnée avance dans ses projets, et le partenariat avec la discothèque prend forme doucement. Pour moi… chaque jour reste un exercice de vigilance. Être barman quand est alcoolique, c’est comme jouer les funambules en étant unijambiste. Mais revenir derrière le comptoir quand on est dans sa première année de sevrage… C’est carrément la roulette russe.

Jona m’a chaperonné, en grande partie, mais ça n’a pas été simple. Les tentations sont partout, et chaque jour, je dois me rappeler que je ne suis plus le même.

On pourrait croire que les soirées sont les plus compliquées – sentir l’alcool, l’entendre couler dans les verres, le voir à profusion sous mes yeux. Mais non. Le plus dur, ce sont les journées. Quand il n’y a rien à faire, que mes mains et mon esprit ne sont pas accaparées par les recettes, les commandes en attente.

Dans ces moments-là, je filais aider Daphnée dans ses aménagements. Elle sait ce que ça me coûte. Elle était la seule au courant de mon addiction avant que je la révèle, et elle veille comme personne. Parfois plus que Jona, même.

Ce soir encore, il me jette des regards toutes les quinze minutes environ. C’est la soirée team building traditionnelle sur la plage. La musique cogne, trop fort pour qu’on s’entende parler. L'équipe profite une dernière fois dans le sable frais. Les verres s’entrechoquent, les rires aussi.

Je tiens ma canette comme tous les jeudi, mais ce soir je suis un peu plus joyeux.

D'ici quelques semaines, ça sera mon "anniversaire". Un an sobre. Pas une goutte. Malgré le travail, les galères, les doutes.

Tout le monde ici le sait. J'ai eu peur pendant un moment qu'ils me ramènent un gâteau ou une autre connerie, mais ils se sont retenus, heureusement.

Ça va me faire bizarre de partir cette année. Il s'est passé pas mal de choses. Notamment la blonde qui danse à l'autre bout du feu de camp.

Elena. Une nouvelle serveuse pour remplacer Daphnée. Elle est… un peu folle, trop insouciante. Quand elle a appris pour mon sevrage, elle a ri en disant que ça l’impressionnait. Que ça me rendait “dangereusement sérieux”. Elle m’a rapidement tourné autour et j’ai laissé faire. Comme un mini test personnel.

Trois ans à courir après une relation tabou, à me convaincre que je n’avais ni envie ni besoin de chercher quelqu’un d’autre… Est-ce que j’étais capable de sortir du confort du fantasme inatteignable ?

On s'est rapproché. Deux nuits. Peut-être trois. Rien de compliqué. Juste des corps qui se cherchent quand tout le monde dort. Je ne suis pas prêt à m’ouvrir plus que ça à une autre personne – je ne l’ai jamais été à part avec Maud –, mais je sais qu'elle espère plus. Qu'elle tentera quelque chose, tant qu'elle le peut, ce soir. Je le vois à ses gestes plus larges. À sa façon de me fixer sans détourner les yeux.

Elle tourbillonne jusqu'à moi, au rythme de la mélodie en cours. Ses bras s'enroulent autour de mon cou. Puis elle m’embrasse. Je lui rends son baiser. Parce que je connais sa bouche et que c’est bon. J'aime sa façon de me mordre légèrement la lèvre inférieure avant d’approfondir. Je la laisse faire, sa langue glisse contre la mienne…

Et l’alcool qu’elle me transmet m’explose le cerveau.

Clair. Brutal. Familier. Mon corps reconnaît le signal avant que ma tête ne comprenne. Ce n’est pas juste de l’alcool. C’est du Gin. C’est comme si quelqu’un avait allumé un ancien interrupteur. Et pendant une seconde — une vraie seconde — je me sens comme avant.

Invincible. Affamé. Trop vivant.

Ma main se pose dans son dos, plus ferme que d’habitude. Je l’embrasse plus fort. Plus profond. Je sens la montée me traverser. Elle répond immédiatement. Elle aime cette intensité. Elle s’accroche à moi.

Puis la lucidité me fracasse. Ce n’est pas elle que je désire comme ça. Ce n'est pas elle que je cherche là, tout de suite. C’est le goût. C’est la brûlure fantôme.

Je me détache d’un coup violent. Elle tombe assise dans le sable. Les rires autour deviennent flous.

Je crache.

  • Jona ! De l’eau !

Ma voix tremble de colère. Il arrive tout de suite, me tend une bouteille. Je me rince la bouche. Encore. Encore.

Elena se relève, furieuse.

  • Mais t’es malade ?!

Je la fixe.

  • Tu m’as embrassé avec de l’alcool plein la bouche. Tu sais très bien que je suis alcoolique.
  • C’est ridicule ! C’est moi qui ai bu ! Pas toi !

Je sens la rage monter. Contre elle. Contre moi. Je fais un pas vers elle.

  • Tu as goût d’alcool. Pour moi, c’est pareil !

Le silence autour de nous s’épaissit. Elle me regarde comme si j’étais fou. Peut-être que je le suis.

  • Il y a trente secondes, ça ne te dérangeait pas.
  • Ce n'est pas toi que je voulais. C'était l'alcool !

Son visage se fige dans une expression outrée.

  • Γαμήσου! Ρε μαλάκας.
  • Je ne sais pas ce que ça veut dire. Mais si tu n'es même pas capable de reconnaître le problème de ce que t'as fait, on va en rester là.

Je tourne les talons, la bouteille salvatrice toujours à la main. Je fonce droit dans la mer, à deux doigts de plonger tout habillé. Je m'arrête lorsqu'elle m'arrive aux genoux. L'eau est froide. Ça aide.

Un bruit de remous me tire de mes pensées.

  • T’as tenu, dit la voix de Jona.

Il reste là, sans bouger, les mains dans les poches. Je secoue la tête.

  • J’ai aimé le goût.

Le dire me dégoûte. Je serre les mâchoires :

  • Elle savait.
  • Elle est bourrée.
  • C’est pas une excuse.

J'ai toujours été plus ou moins ivre ces dernières années et j'ai toujours été maître de moi-même. Donc, non, ce n'est pas une excuse.

La vague suivante monte plus haut, éclabousse mes cuisses. Jona ajoute :

  • T’es en colère contre elle. Mais surtout contre toi.

Il a raison. Et ça me rend encore plus furieux. Je ferme les yeux une seconde. Je sais bien que je n’ai pas vraiment bu à proprement parler. Juste les résidus sur la langue d’Elena. Mais pour les gens comme moi, il n’y a pas de demi-mesure possible.

  • Oui. J’ai cru que j’étais solide.

Je voulais l’être. Avancer, remettre ma vie sur les rails. Et cet écart me renvoie à la gueule que j’ai encore un long chemin à faire.

Le silence nous enveloppe quelques secondes, puis il lâche :

  • Tu l’es. Sinon tu serais encore en train de l’embrasser.

Il marque une pause.

  • Ou de réclamer autre chose que de l’eau.

Il s’approche encore un peu, pose une main sur mon épaule :

  • Tu vas appeler Stéphane ? demande Jona.
  • J’ai pas encore décidé.

Je n’ai aucune envie de le faire. Je sais déjà ce qu’il va me dire. Qu’il m’avait prévenu. Repartir derrière ce comptoir, dans ce bar… C’était une mauvaise idée. Je n’ai pas écouté. J’ai dit que je pouvais y arriver. Que de toute façon, je n’avais pas le choix. C’est le seul métier que je sais faire.

Il y a quelques minutes, j’ai failli craquer. Juste là, devant tout le monde. Alors appeler Stéphane, c’est avouer que j’ai eu tort. Que j’ai failli retomber la tête la première. La honte me serre la gorge.

Je sors mon téléphone de ma poche, les doigts humides, et fixe l’écran. Le nom de mon parrain est là. Tout en haut. Favori. Je n'ai jamais eu besoin de le contacter. Malgré ce que dit Jona, j'ai l'impression d'être faible.

Juste en dessous de son nom, il y a celui de Maud. Je reste une seconde dessus. L’anneau que je lui ai donné me revient en mémoire. L’engagement silencieux de devenir clean que j’ai manqué de trahir.

C’est pour ça que je dois appeler Stéphane. Maintenant.

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