Chapitre 39 - Partie 2
Je fais quelques pas, pour m’éloigner un peu de Jona, compose le numéro. Stéphane décroche au bout de deux sonneries. J’explique les faits, où je suis, avec qui. Je ne me fais pas botter le cul comme je le pensais.
- Ça aurait tout aussi bien pu arriver si tu étais devenu chef de chantier. Ce n’est pas ton métier qui t’a mis dans la merde. C’est elle. T’as pas bu. T’as pas rechuté. Cela dit, je maintiens ce que j’ai dit. T’aurais pas dû reprendre ce travail. Pas dans ta première année. T’es allé te mettre dans une situation à risque. Et ça, c’est débile.
- La saison est terminée… Ça se passait bien jusqu’à maintenant.
- Ça se passe toujours bien jusqu’à ce que ça merde… Une rechute, une vraie rechute, ça commence par ce genre de déclencheur. Quand tout va bien, et que tu baisses ta garde. Tu peux pas te permettre ça.
Je ne dis rien. J’ai presque envie qu’il m’engueule, d’avoir du répondant en face, de me faire défoncer. Et il est calme. Même pas moralisateur.
- Comment tu te sens ?
- Minable.
- Non, je veux dire. T’as envie d’un verre ?
Je me suis rincé la bouche quatre fois. Et j'ai quand même l'impression de sentir les notes de pins et d'agrumes sur ma langue. L'adrénaline court toujours dans mes veines. Je n'ai même pas la force de mentir.
- Oui…
- Ne vas pas bosser demain. Demande un congé maladie.
Je serre la mâchoire.
- Je peux pas juste me mettre en arrêt comme ça. Je ne suis pas malade.
Il soupire, la voix ferme mais sans colère.
- Si. T’es malade. T’es addict. C’est un truc avec lequel tu te battras toute ta vie. Tu ne seras jamais guéri.
Je déteste ce qu’il vient de dire. J’ai la gorge en feu, envie de hurler, de shooter dans un truc. Comme si j’étais à nouveau au tout début de ma cure. Je me passe une main sur le visage. Je m’entends geindre et j’ai envie de partir en courant, trop conscient de Jona à deux mètres de moi.
- Bon, écoute, t’as fait ce qu’il fallait. Maintenant, tu gardes le cap. T’es avec ton ami de l’autre fois ?
- Ouais.
- Passe-le-moi.
Je m'exécute. Jona écoute, l'air grave, la surprise et le sérieux se disputent la place dans son regard. Il me retend le combiné. Je le porte à mon oreille.
- Allô ?
- Tu ne restes pas seul ce soir. Je lui ai demandé de rester avec toi.
- Je suis pas sûr que…
- C’est pas négociable. Sauf si tu veux gâcher toute l’année que tu viens de passer. C’est toi qui voit…
J’inspire à fond. Je ne veux pas revenir en arrière. J’ai progressé. Je sais accepter l’aide qu’on m’offre.
- Ok. Merci.
- Pas de souci. Je suis là pour ça. Mais franchement, réfléchis à un autre job. Tu joues avec le feu.
- D’accord.
On échange encore quelques politesses et je raccroche. Quand je fais face à Jona, il me regarde avec son air chafouin. Un sourire sincère mais un peu trop raide pour que je ne devine pas son inquiétude. Le poids de ce que je lui impose.
- Désolé d’être… comme ça. Je voulais pas devenir un fardeau.
Encore…
Il passe son bras autour de mes épaules.
- Un fardeau ? Tu rigoles ou quoi ? Je vais passer la nuit avec toi, je vis un rêve éveillé mon grand !
- Redis ça comme ça et je te jure que je te noie.
Il me tape dans le dos :
- Allez viens. On va se faire une soirée pyjama. Je ne te laisserai pas tomber.
- Merci.
On remonte vers la plage, les pieds glissant dans l’eau et le courant qui me déstabilise légèrement. On évite soigneusement le groupe et le feu de camp.
“Réfléchis à un autre job”. Facile à dire.
Revenir ici c’était aussi l’occasion de me rapprocher de gens en qui j’ai confiance. De me faire un cercle, même petit, même loin. Ça me fait mal de l’avouer mais je ne suis pas prêt à quitter tout ça. A perdre le peu de gens qui comptent encore.
Je marche sans vraiment regarder où je mets les pieds. J’ai encore le goût de l’alcool en bouche. Ou peut-être que c’est dans ma tête. Le bruit des vagues et de la musique rajoute encore un peu plus de bruit à l’intérieur.
J’ai été capable de demander de l’aide quand j’en ai eu besoin. C’est ce qu’on m’a appris. C’est censé être une victoire. Mais j’ai juste l’impression d’avoir échoué.
L’appartement paraît bien fade après le vacarme de la plage. On se rince vite fait les pieds, j’enfile un short, en prête un à Jona. Et puis je reste debout au milieu de la pièce, sans savoir quoi faire de moi-même. Mes mains tremblent encore un peu. Il ne me lâche pas des yeux.
- Faut qu’on t’occupe.
Ouais… J’allais le dire.
Je soupire. On n’a pas eu le temps de manger. J’ai pas faim. Mais faut que je me bouge. Je me mets en mouvement avant même de répondre.
Frigo. Beurre. Aubergine.
Plan de travail. Oignons. Tomates.
Planche à découper. Couteau. Poêle.
- Tu fais quoi ? demande Jona.
- Un truc qui m’empêchera de faire une connerie.
Il ricane doucement.
- Parfait. Je valide la stratégie. En plus j’ai faim !
Déjà je ne l’écoute plus. Couper. Émincer. Aligner. Mon esprit ralentit à mesure que mes mains s’activent. Le bruit du couteau sur la planche remplace celui dans ma tête. L’odeur des herbes prend la place de celle de l’alcool.
Je respire mieux.
Je dose, je goûte. Les saveurs explosent. Si mon nez est plus affûté depuis la cure, c’est rien à côté de mon palais. C’est fou ce que cette merde a pu inhiber…
Je lance une casserole à bouillir, ouvre un placard pour attraper des pâtes. L’année dernière il était blindé d’alcool en tout genre. Et d’au moins 4 bouteilles de Gin dans ma pire descente. J’avais tout laissé en partant, Jona a dû les récupérer.
C’est exactement pour ça qu’il t’a pas proposé d’aller chez lui, même si c’est plus grand. Rien ne dit que tu n’aurais pas cherché ta dose en pleine nuit.
Je referme un peu trop vite. Un peu trop sec. Le bois claque.
- Ça va ?
La voix de Jona me fait presque sursauter.
Non.
- Ouais… Enfin, non. Je réfléchissais. C’est pas important.
- Tu peux m’en parler si tu veux. Je suis là aussi pour ça.
- Laisse-moi finir ça d’abord.
Dix minutes plus tard, tout est prêt. Je pose les assiettes sur le comptoir. Jona s’assoit face à moi et je crache le morceau :
- Stéphane pense que je devrais trouver un autre travail, je soupire. Et… Je sais pas quoi faire. J’aime bien revenir ici.
- Ha ! Mon plan a fini par fonctionner : tu t’attaches à moi.
Je lève les yeux au ciel. C’est vrai, mais cure ou pas, jamais je lui avouerai ça.
- J’aime bien les gens ici, oui. J’ai un “cercle” de confiance, de sécurité. Chez moi, en France, je… J’ai personne pour m’aider comme tu l’as fait tout à l’heure. Et perdre ça… Être de nouveau isolé…
- C’est un terrain pour une rechute, conclut-il à ma place.
Je baisse le nez dans mon plat, joue avec les spaghetti dans mon assiette.
- Ouais. Bon ap’.
Histoire de détendre l’atmosphere, je cogne ma fourchette contre la sienne avant de piquer une aubergine. Il m’imite.
- Gattino… Je signe tous les jours pour être ton chaperon en France si tu me fais à manger comme ça en échange.
- C’est rien ça. J’ai bricolé ça à l’arrache avec ce que j’avais sous la main. Je peux faire mille fois mieux.
- T’as déjà pensé à cuisiner pour de vrai ?
Je fronce les sourcils.
- Genre… en faire mon taf ?
- Ouais.
Je secoue la tête. Même si l’idée fait son chemin. Doucement.
- J’ai pas de formation et j’ai passé l’âge de retourner à l’école. De toute façon j’ai jamais été fait pour les études.
- Y a des restos qui prennent sans diplôme. Surtout ici. Ville touristique. Besoin de monde. Et si tu sais déjà faire à manger comme ça…
Il désigne vaguement le plan de travail.
- T’as une longueur d’avance.
Je ne réponds pas tout de suite. C’est pas complètement absurde. C’est même… Une de ses rares idées qui ne soit pas une idée de merde.
On ne parle pas beaucoup après ça. On allume la télé sans vraiment la regarder. Un vieux film, ou une émission quelconque. Le son remplit la pièce juste assez pour empêcher le silence de devenir trop lourd.
Parfois, je tourne la tête vers lui. Il ne me regarde pas. Pas directement. Mais je vois bien qu’il est attentif. Qu’il surveille sans en avoir l’air. Ça m’agace. Et en même temps… et bien c’est rassurant. C’est pour ça qu’il est venu. C’est pour ça que je ne veux pas trouver un autre travail.
La fatigue tombe, d’un coup.
- Bon, je crois que je vais aller me coucher… Je te ramène des draps.
- Pourquoi faire ?
- Comment ça, “pourquoi faire” ?
- Il faut que je te surveille, je serai un très mauvais chaperon si je ne dormais pas avec toi. Par contre j’ai oublié de te prévenir : j’ai pas de pyjama.
- Tu peux toujours dormir par terre… Mais même pas en rêve tu viens dans mon lit.
Il éclate de rire, égal à lui-même.
- J’aurais essayé, conclut-il en haussant les épaules. Allez, donne les draps. Le canapé est mieux que le sol.

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