Chapitre 39 - Partie 3

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Jona est au comptoir, moi derrière lui. On est arrivés ensemble pour l’ouverture. Mise en place des tabourets, vérification des stocks, installation de la terrasse. J’ai pas posé de congé, parce que… je veux me prouver que je peux gérer. Que je ne suis pas à la merci de ce qui s’est passé. Et parce qu’il était hors de question que je reste seul.

Je finis de nettoyer un verre quand je les vois : Matteo et Daphnée. A sa manière de se tenir, je sais qu’elle est au courant de ce qui s’est passé et que je vais déguster.

  • Où est-ce qu’elle est ? lance-t-elle d’emblée, presque en courant vers nous. Elle bosse aujourd’hui ? Dès qu’elle arrive je la fume !

Je lève les mains par réflexe. Elle enchaîne :

  • Et d’abord… Qu’est-ce que tu fais là, toi ? Pourquoi t’as repris le boulot si vite ? Tu aurais dû rester chez toi. Comment tu te sens ? T’as réussi à dormir ? T’as mangé ? T’as besoin de venir sur le chantier ?

Son flot de questions me prend de court. Elle n’est pas en colère contre moi. Elle est… inquiète, surprotectrice, comme une maman poule qui a flairé le danger. Je m’attends à tout instant à ce qu’elle pose une main sur mon front comme si j’avais de la fièvre.

Je tourne la tête vers Jona et Matteo, cherchant du renfort. Mais ils sont dans leur propre monde. Jona lève un sourcil, un petit sourire taquin aux lèvres. Matteo fronce légèrement le sien, un mélange de résignation et de tendresse. Un simple échange de regards entre eux. Et pourtant… tout est là.

Je tousse légèrement pour attirer leur attention. Ils lèvent les mains en signe de reddition. Je suis tout seul.

Super…

  • Je vais bien. C’est hier que c’était dur. Là, ça va.
  • T’es sûr ?
  • J’ai du supporter Jona toute une soirée… Rien ne sera pire que ça.
  • Ah bah, merci ! lance l’intéressé. Ça m’apprendra à t’aider à te reconvertir.
  • Tu lui as trouvé une autre voie ?

Jona et moi parlons en même temps :

  • Oui.
  • Non.

Elle fronce les sourcils, nous renvoie son regard “Décidez-vous les mecs, j’ai pas que ça à faire.”. Je soupire, sans même chercher à le dissimuler.

  • Il a vaguement mentionné un truc hier.
  • Il cuisine comme un dieu ! Franchement, dès que t’ouvres ton business, engage-le les yeux fermés.

Cette fois c’est à mon tour de faire les gros yeux. Mais ils m’ignorent.

  • Ah bon ? T’as un diplôme ou quelque chose ? creuse-t-elle en se tournant à nouveau vers moi.

Je hausse les épaules, mais réponds malgré tout :

  • Non. Laisse tomber, il raconte des conneries.
  • Non, c’est pas si bête… Sur le principe, je suis d’accord. Faut juste que tu aies un diplôme sur les normes d’hygiène et ça me va.
  • Merci, mais non merci. J’ai pas besoin que tu me fasses la charité.
  • Mais c’est pas vrai, mais t’es vraiment con en fait ! Pourquoi tu crois que je te demande de passer ce foutu diplôme ? Tu penses vraiment que je vais te recruter juste parce qu’on est potes ? Non. Je vais te faire passer des tests, tu vas suivre le même process de recrutement que les autres. Que t’aies pas fait d’école de cuisine ou autre, je m’en fous. Mais par contre les normes d’hygiène, ça c’est essentiel, même si t’es Paul Bocuse ! Alors bouge-toi le cul et fais-là cette formation !
  • Ah ouais… T’es en forme ce matin, maman tigre, je ricane.

Elle continue de me regarder, pince-sans-rire.

Qu’est-ce que cette femme est têtue, bordel.

Je soupire.

  • Si j’accepte de me lancer là-dedans…

Je marque une pause, le regard accroché au sien.

  • Je veux pas de traitement de faveur.

Ma mâchoire se serre légèrement.

  • Si t’as mieux que moi, tu prends mieux que moi. C’est ton business, le fout pas en l’air pour moi.
  • Ha ! Si tu crois que je vais te ménager, mon grand, c’est que je ne rugis pas encore assez fort.
  • Could someone, please, tell me what’s happening ? intervient Matteo.

Personne ne répond tout de suite. Je passe une main sur ma nuque, mal à l’aise face à la négociation à venir :

  • From what I understand… they’re planning my career now. Suggesting I work at Daphnée’s next year instead of here…

Il me regarde, puis se penche à l’oreille de Daphnée :

  • When I agreed to a partnership between our businesses, I didn’t think you’d steal my staff.
  • You didn’t. I did, réplique-t-elle en lui volant un baiser. And I’m not stealing him… Yet. He’s got training to do.

Il soupire, marmonne un truc en grec qui fait sourire Jona. Même avec la barrière de la langue, il est clair que Matteo, d’ordinaire si sûr de lui, se fait mener par le bout du nez.

Je secoue la tête en étouffant un rire.

Elles nous font toutes ça.

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