Chapitre 39 - Partie 4

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18h32. Je jette encore un œil au message.


Maud : RDV à partir de 18h à “La cour de récré”. Si tu veux vraiment lui amener un truc, trouve-lui une plante. Elle sera ravie. ^^


Dès que je suis monté dans l’avion, je lui ai écrit. Si ça n’avait tenu qu’à moi, je l’aurais rejoint à peine atterri. Mais c’était pas une bonne idée. Mieux valait ne pas être seuls. Pas encore. Elle m’a parlé de l’anniversaire d’une de ses copines de danse dans un bar à jeux. L’occasion parfaite. Des gens, une bonne ambiance… Le cocktail parfait pour ne pas qu’on se laisse emporter.

J’ai passé la journée à faire du sport, à regarder les photos de mon album, “ma” playlist en fond sonore. A attendre que le temps passe.

Je me suis forcé à ne pas arriver une heure en avance. D’abord parce que je ne connais personne et que je ne voulais pas passer pour un con ou un parasite qui s’incruste. Ensuite parce que rester seul dans un bar – même un bar à jeux – la boule au ventre, après la fausse alerte d’il y a deux semaines… J’ai préféré ne pas tenter le diable.

18h36. Je tourne à un coin de rue et je vois le bar. La police enfantine de la devanture et les nombreux dessins de pions et dés en tout genre ne laissent aucun doute sur les activités du lieu.

Je reste une seconde dehors, mon pot de fleur à la main. Mon cœur tape un peu trop fort pour une simple soirée. J’inspire. Expire.

Ok.

J’entre. La chaleur me tombe dessus immédiatement. L’ambiance aussi. Une table en plein débat avec quelqu’un qui parle trop fort. Un verre qu’on repose un peu trop vite sur ma droite. Voix qui se croisent. Dés qui claquent. Cartes qu’on mélange. Odeur de bois, de boisson, de gens…

Et soudain… un rire de fée, et une exclamation :

  • Tu triches !

Le bruit autour continue, mais comme en sourdine. Je slalome entre les chaises, m’enfonce un peu plus loin dans le bar. Et je la vois.

Assise à une table, un groupe d’une dizaine de personnes, comme si elle en faisait partie, sans effort. Penchée en avant, en plein dans le jeu, encore dans son rire. Elle passe les dés au joueur suivant. A mi-chemin, son bras se fige une fraction de seconde. Rien de visible pour les autres. Mais pour moi c’est net.

Elle se redresse légèrement. Tourne la tête. Et ses yeux trouvent les miens sans hésitation.

Son visage change d’un coup. Un sourire, large, radieux, comme si tout le reste venait de passer au second plan. Une lumière vive, intense, comme je ne l’ai pas vue depuis plus d’un an.

Elle se lève. Pas précipitée. Pas lente non plus. Juste la suite logique. Elle contourne la table sans me lâcher des yeux, et j’ai à peine le temps de comprendre que ça y est, elle est déjà là. Ses bras passent autour de moi. Comme si la question ne s’était jamais posée.

Je reste con une demi-seconde, debout au milieu du tumulte. Incapable de décider quoi faire de mes mains, de mon souffle, ni même de ce moment. Parce que… ça ne correspond pas à ce à quoi je m’étais préparé.

Je crois qu’elle s’en rend compte parce qu’elle se détache tout aussi vite. Un rire bref lui échappe en même temps qu’elle passe une main dans ses cheveux.

  • Désolée… Je crois que je me suis un peu emballée…
  • Ne t’excuses pas.

Quand elle relève enfin les yeux vers moi, je n’y tiens plus. Je tends la main vers elle, mes doigts viennent frôler ses cheveux avant de glisser sur sa joue. Je pose mes lèvres sur son front. Son souffle se cale différemment, elle s’appuie davantage contre ma paume. Une bulle se forme autour de nous. C’est une voix qui casse ça, sans agressivité :

  • Maud ? Tu nous présentes ?

Elle se retourne, un peu trop vite, comme si elle venait de se rappeler qu’il y avait un monde autour de nous. Elle souffle un petit rire gêné, et secoue légèrement la tête comme pour se remettre dans le flux normal des choses.

Elle nomme chacune des personnes autour de la table et s’arrête un peu plus longtemps sur “Clara”. La fille qu’on célèbre.

  • Enchanté. Maud m’a dit que tu étais une fille à plantes… J’espère que tu n’as pas celle-là, je plaisante en lui tendant le pot débordant de feuilles bariolées.
  • J’en ai plus de 200 à la maison, rit-elle, donc si. Mais je n’ai pas cette couleur-là ! Merci beaucoup.

J’insère une chaise entre deux personnes, pour m’asseoir à côté de Maud. Un mec me tend immédiatement la main :

  • Ameth.
  • Cédric.

Je la serre. Au début, c’est normal. Classique. Une poignée de main comme une autre. Puis sa prise se resserre une fraction de seconde de plus que nécessaire, pas assez pour être agressif, mais assez pour sortir du simple geste poli. Il ne me lâche pas du regard pendant tout ce temps, sans sourire en excès, sans froideur non plus. Une attitude calculée qui me déstabilise. Il me relâche et son visage retrouve cette chaleur qui colle avec le reste de la table.

La table recommence à vivre, les dés roulent, les voix reprennent leur place, et une serveuse passe en demandant si quelqu’un veut boire quelque chose. Les réponses fusent : bières, cocktails, verres de vin, pastis… Tout le monde commande quelque chose qui contient de l’alcool. Sauf deux personnes : Maud et moi.

Ce détail fait remonter un souvenir. Une remarque de Jona l’année dernière… “Le barman et l’abstinente”. A l’époque ça m’avait piqué, parce qu’on n’était pas assorti, pas accordé.

Je repose mon regard sur Maud. Elle ne boit pas. Pas “moins que la moyenne”. Pas du tout. Même le cidre rosé qu’elle tolère, elle le boit pour s’intégrer, pas par envie. Et la simplicité du truc me percute. Avec elle… Je n’aurais jamais à m’inquiéter de vivre un épisode comme avec Elena.

Elle ne pourrait pas être plus parfaite pour moi.

Un peu plus loin, Ameth parle avec Clara, un coude posé sur la table, l’air détendu. Il rit facilement, répond sans effort. Rien ne dépasse. Rien ne force. Et pourtant, je sens encore sa poignée de main. C’est idiot. Mais ça reste.

Au bout d’un moment, le gâteau d’anniversaire arrive. Clara souffle les bougies et propose une photo. Ça râle un peu, ça se chamaille, mais tout le monde se rapproche quand même. Les chaises grincent, les corps se tassent, chacun essaie de rentrer dans le cadre.

Dans le joyeux bazar, quelque chose suscite mon attention. Ameth passe dans le même mouvement ses bras autour des épaules de Maud et de la personne assise de l’autre côté – Lilas, je crois – et les attire vers lui. Le téléphone se lève, quelqu’un compte.

Le flash. Un éclat de rires. Le groupe se disperse aussitôt, les conversations reprennent, chacun se rassoit plus ou moins à sa place. Il libère Lilas, mais son bras reste posé sur Maud. Elle ne semble même pas le remarquer. C’est seulement quand quelqu’un lui fait remarquer que c’est à lui de jouer qu’Ameth se penche légèrement en avant, retirant enfin son bras pour attraper les dés, avec la même simplicité que le reste.

La partie s’achève dans un mélange de protestations et de rires, remportée par un type dont j’ai déjà oublié le nom, ce qui ne l’empêche pas de savourer sa victoire comme si elle comptait vraiment.

Clara se tourne alors vers Maud.

  • Tu nous ramène un autre jeu ?
  • Oui, je m’en occupe. Tu viens avec moi ? me propose-t-elle.

J’acquiesce et nous traversons le bar jusqu’à une alcôve pleine à craquer de boîtes multicolores.

  • Alors… Ça a été la Grèce ?

Je ne sais pas trop comment répondre. Mentionner Elena me paraît tout à la fois inutile et important.

  • Ça s’est bien passé. Il y a eu un petit couac il y a deux semaines… Je… “sortais” avec une fille. Et ça s’est mal terminé, j’élude en haussant les épaules.
  • Oh. Je suis désolée.

Un court silence s’installe pendant qu’elle parcourt les étagères du regard, ses doigts glissant sur les tranches colorées des boîtes sans en choisir aucune.

  • D’ailleurs… Euh… Je ne voulais pas t’en parler à distance…

Elle évite mon regard une demi-seconde supplémentaire, puis finit par le relever, se mordiller les lèvres avant de bredouiller :

  • Les choses ont un peu évolué pour moi aussi… Je… Je ne suis pas là toute seule.

Pas toute seule. Elle a un mec. Avec notre passif, il ne la laissera jamais me voir. Je ne l’ai même pas retrouvée que je vais la perdre.

Le monde ralentit. Ou accélère. Je ne sais plus. Le bruit devient sourd, comme étouffé sous de l’eau.

  • Ah.

C’est tout ce qui sort. Tout ce que j’autorise à sortir.

Tu n’en as pas. Tu ne comptes pas.

Et à ce moment-là, une voix arrive derrière nous.

  • Alors, vous avez trouvé quelque chose ?

Je me retourne. Ameth.

Il s’approche naturellement, glisse une main légère dans le bas du dos de Maud, comme un geste qu’il a déjà fait cent fois. Elle tourne légèrement la tête vers lui, avec ce petit sourire — discret, timide, mais évident.

Tout s’aligne d’un coup. Les regards. La poignée de main trop ferme. La façon dont il était côté naturellement à elle. A sa place. Elle ne le lâche pas des yeux.

Je me sens de trop. Encore !

Putain. Putain. Putain.

Quelque chose lâche. Je détourne brusquement le regard, fais un pas sur le côté… Et mon poing part. Un coup sec contre le mur. Le bruit claque dans l’alcôve. Ça fait mal. Bien. Mais c’est pas assez.

Je veux tout casser. Je veux hurler. Je veux boire jusqu’à plus rien sentir. Jusqu’à oublier son prénom. Je veux ne jamais être venu. Je veux disparaître.

  • Zed…

Sa voix inquiète me heurte. Je secoue la tête. Je me recroqueville, la respiration coupée.

Fuir. Fuir. Trop d’air. Pas assez d’air.

Je passe mes mains dans mes cheveux, tire dessus. Je vais exploser. Je vais vraiment… Je me redresse, fais deux pas, incapable de tenir en place.

  • Je… Je…

Et je pars. Sans un mot. Je les percute en passant. Je sens à peine le choc. Je traverse le bar trop vite, renverse deux chaises, quelqu’un râle…

Poussez-vous. Poussez-vous. Poussez-vous.

Quelques pas dehors… Et puis les mises en garde de Stéphane reviennent. Je sais comment ça va se terminer si je pars. Tout sera fini. L’épicerie du coin. Le Gin. Le silence. L’appart vide. Les messages qui s’espaceront. Puis plus rien. Ma gorge se serre.

Tu vas encore tout foutre en l’air.

Je ferme les yeux une seconde, le souffle en vrac.

Tu t’es battu pour ça.

Chaque jour. Chaque putain de jour. Pour ne plus être seul avec ça. Avec moi. Et là… Je suis en train de choisir exactement ça. Revenir en arrière. M’isoler. Me convaincre que c’est “mieux comme ça”.

Mais si j’y retourne… Que je la laisse me voir… Que je m’accroche à elle… Qu’est-ce qui est le pire ?

Je… Je peux pas…

Quand je repasse la porte, je vois déjà flou. Les joues trempées, je bouscule les gens, je me fais encore engueuler. Je m’en fous. Je m’en fous. Je m’en fous.

Je peux pas redevenir un fantôme.

Je la cherche, clignant des yeux pour essayer d'y voir clair. Sans succès. Et pourtant, je la trouve. Assise à la même table.

  • Maud…

Ma voix se brise avant même d’arriver jusqu’à elle. Mais comme toujours, elle me sent. Elle se redresse à mon approche. Et elle avance vers moi.

  • Zed...

Et là, je cède. Mes jambes lâchent avant même qu’elle m’atteigne. Je manque de l’entraîner dans ma chute quand elle me rattrape.

  • Me laisse pas…

Ma voix est étouffée contre elle.

  • S’il te plaît…

Mes doigts s’accrochent à son dos. J'ai la tête qui tourne. Je m’en fous du reste, du bruit autour, du fait qu’il y a du monde, du fait que son mec soit là, pas loin. Je m’en fous de tout ça d’une manière qui me fait presque peur. Je veux juste qu’elle reste.

  • C’est pas grave que tu… que tu sois avec quelqu’un d’autre… mais… Je peux pas... Pas toi aussi...

Je n’arrive pas à finir ce que je voulais dire, ça se bloque dans ma gorge, ça tourne en boucle sans forme.

Ne t'en vas pas, toi aussi...

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