Chapitre 39 - Partie 5
Tout à coup, elle s’accroupit avec moi, sans chercher à se dégager.
- Hey… Hey… Calme-toi…
Ses doigts frottent mon dos, caressent mes cheveux.
- Ça va aller, ok ? Respire… Je suis là… Je ne vais nulle part.
Je tremble de partout. Je suffoque. Et puis elle m'enveloppe. Ses bras s'enroulent autour de mes épaules et elle me serre contre elle. Je n’entends rien d’autre que sa voix.
- Ameth ? [...] Oui, s’il te plaît. [...] Non, ça va aller. Va voir s’ils ont une pièce à l’écart où on pourrait s’isoler.
Une ombre passe devant nous. Je devrais faire quelque chose. Je ne peux que m'agripper encore plus fort. Maud se redresse légèrement, sans me lâcher.
- Viens avec moi.
Un bras passé sous mon aisselle me relève, me porte jusqu’à une pièce un peu plus sombre. Devant moi, Maud s’assoit dans une sorte de fauteuil et elle m’ouvre les bras. Je m’y jette presque.
La voix de Maud revient. Mais elle ne s’adresse pas à moi. Pas encore. Quelques bruits de pas. La porte se referme. Le bruit du bar disparaît presque entièrement. Seuls restent nos respirations et les crissements de mon t-shirt que Maud lisse dans mon dos.
Pathétique. Je suis pathétique.
- Je suis désolé.
- Ne le sois pas.
J’inspire comme je peux. Je ne veux pas qu’elle me regarde autrement, qu’elle ait honte, pitié ou je ne sais quoi.
- Je… sais pas ce qui m’a pris. J'ai juste été… Pris de court.
Je me redresse, frotte mes yeux. Je croise le regard de Maud, plein de compassion, tendres. Ça me donne la force de continuer.
- C’est… pas agréable de voir que tu progresses dans ta reconstruction, là où j’ai l’impression de stagner.
Je prends une grand inspiration et je crache le morceau :
- La “crise”, là ? C’est pas la première fois. J’ai failli rechuter il y a deux semaines. Ça m’énerve d’être aussi… Faible.
- Toi ? Faible ? Tu es bien plus fort que moi.
Je laisse échapper un petit souffle entre rire nerveux et sarcasme.
- Si, insiste-t-elle. Ton combat et le mien n’ont rien de comparable. Toi tu as décidé de te faire soigner. Moi j’ai été internée de force. Tu sais combien de fois Ben m’a dit d’aller voir un psy ? D’aller porter plainte ? Des dizaines. Tu as choisi d’aller mieux. Moi ça m’a été imposé. Et si je l’ai accepté, ça a pris du temps. Alors, est-ce que j’ai “plus progressé” que toi ? Peut-être, oui. Mais ne diminue pas ce que tu as fait. Tu as une force naturelle, un courage brut que j’ai mis des mois à effleurer.
Elle lève une main, l’air de rien, caresse ma joue du bout du pouce dans un contact glacé.
- Tu sais… J’avance sans savoir où je vais. Je me dis tous les jours que j’essaie de courir avant d’être prête à marcher. Et… J’ai vraiment peur de tomber.
Elle se mord la lèvre dans sa moue boudeuse que j’adore.
- Je ne suis pas “en avance sur toi”. On avance juste… Différemment. Un jour, c’est toi qui sera plus stable que moi. Et peut-être que tu continueras ton chemin sans moi.
- Je vois mal comment ça pourrait arriver… Je… Je vais forcément faire foirer quelque chose à un moment ou un autre.
- C’est possible.
Je me recule aussitôt.
Est-ce qu’elle vient de confirmer que je suis un cas désespéré ?
Ses doigts encadrent mon visage, me force à la regarder.
- Je ne peux pas te promettre que tout ira bien. Je ne peux pas régler tes problèmes ou devenir ta raison d’avancer. Mais je peux te promettre que tu ne seras jamais laissé pour compte. Je vois les progrès que tu fais. Si tu ne les vois pas, je me ferai un plaisir de te les rappeler. Et, si tu as envie de me parler, de quoi que ce soit, je suis là. J’ai toujours été là.
- Je ne sais pas si je pourrai. Je suis… nul… pour exprimer ce que je ressens.
Elle fronce les sourcils, ses yeux papillonnent sur les miens et puis se fixent d’un coup.
- Tu ne dis rien quand tu es ému. Ta mâchoire se crispe quand tu es submergé. Tu hausses les épaules quand tu essaies de contrôler ce que tu ressens. Tu n’as pas à tout prix à mettre des mots sur ce que tu vis. Je ne fais pas attention à ce que tu dis. Je fais attention à toi.
Ses pouces passent sous mes yeux, essuient ce qui reste de larmes avec une délicatesse presque absurde après tout ça.
Je déglutis, incapable de parler. C’est ça que je ne veux pas perdre. Ce sentiment bien plus fort qu’être compris : celui d’être vu. J’attrape ses poignets, remarque qu’elle porte toujours mon anneau. La lueur dans son regard m’indique qu’elle sait que je l’ai remarqué. Elle ne me lâche pas des yeux, se mordille nerveusement la lèvre.
Si je me penchais pour l’embrasser, je sais qu’elle ne reculerait pas. Et que je grillerais définitivement toutes mes chances de la garder dans ma vie. A la place, j’incline la tête et embrasse la jonction de ses paumes.
Elle devient toute rose, réprime un sourire et je m’écarte avant de faire n’importe quoi. Mais je garde ses mains dans les miennes.
- Ton copain… Il a l’air… Bien.
- Il l’est. Mais ça sera jamais… Enfin… Il y a des choses qu’il ne peut pas comprendre.
Mes pouces tracent des petits cercles sur sa peau. Un silence s’installe, pas tout à fait notre silence, mais quelque chose qui me calme malgré tout.
- Qu’est-ce que tu veux faire maintenant ? demande-t-elle.
Pas une pression. Pas une attente. Juste une porte ouverte. Je ferme les yeux une seconde. J’écoute. Mon cœur tape encore trop vite. Mes mains tremblent toujours un peu. Mais je ne suis plus en train de me noyer. Pour l’instant…
- Tu… restes avec moi ?
- Evidemment. Toujours.
Elle embrasse à son tour mes mains. Et ça me fait sourire. J’inspire à fond, souffle. Je suis prêt.
- Okay. On peut y aller.
Elle se lève la première, sans me lâcher tout de suite. Sa main reste dans la mienne. Présente. Je prends appui, me redresse. Le sol est stable. C’est déjà ça. Plus on approche de la porte, plus le bruit du bar filtre à travers. Rires. Verres. Vie normale.
Je grimace légèrement. Elle presse doucement mes doigts.
- On n’est pas pressé, assure-t-elle.
- Non… Ça va.
Ce n’est pas totalement vrai. Mais ça l’est assez pour ouvrir la porte. Le son revient d’un coup, moins violent que tout à l’heure. Ou peut-être que c’est moi qui tiens un peu mieux.
On retraverse la salle sans se presser. Les regards glissent sur nous, certains curieux, d’autres déjà repartis ailleurs. Rien d’insurmontable.
Quand on arrive à la table, les conversations ralentissent juste une fraction de seconde. Pas un silence lourd. Juste… un ajustement. Je sens la tension revenir, prête à remonter. A nouveau, la main de Maud serre la mienne. Ça aide.
On s’assoit à nos places respectives. Le bois de la chaise grince légèrement sous mon poids. Un détail idiot. Mais concret. Stable.
Ameth embrasse Maud, lui pose une question à l’oreille. Elle ne répond rien, se contente de sourire. C’est normal. Mais ça pique quand même.
Clara se penche vers nous, me tend mon verre de Coca :
- Tu te sens mieux ?
- Ouais… Désolé pour… tout ça.
Elle secoue la tête, comme si ça n’avait aucune importance.
- T’as pas à t’excuser. Ça arrive à tout le monde de… craquer, ajoute-t-elle avec un geste vague de la main. C’est cool que tu sois revenu.
Je baisse les yeux, les doigts serrés autour de mon verre. Je sens encore les restes du chaos sous ma peau. Mais il ne déborde plus.
Maud est toujours près de moi, son genou collé au mien. Proche, sans en faire trop. La soirée reprend son rythme. Quelqu'un commente la partie en cours. Un autre rigole trop fort pour une blague moyenne.
On lit les règles du jeu suivant. On m’inclue, on me parle. Peu à peu, je retrouve mon assurance. Je crois… que je passe un bon moment au milieu de tous ces inconnus.
Je garde un oeil sur Maud. C’est dingue à quel point elle s’est ouverte aux autres. L’espace d’un instant, je me dis que ça serait agréable de trouver une activité qui me plaît, moi aussi. Peut-être que je pourrais développer mon propre groupe ? Quelque chose en dehors du cadre pro. Ça me ferait progresser, ça, non ?

Annotations
Versions