Chapitre 40 - Partie 1

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L’enceinte pulse de “ma” playlist. Quelque chose de bas, continu. Je la connais presque par cœur, à force. J’aime bien la mettre en fond sonore. Au-delà des messages de Maud, c’est le genre de son qui empêche les pensées de trop résonner.

J’écoute distraitement, affalé sur le canapé, l’ordinateur ouvert sur les genoux. Je passe d’une page à l’autre sans vraiment m’arrêter. Clubs, associations, groupes… des mots propres, bien rangés.

Ça fait quatre jours que je cherche une activité. Pas juste un truc pour sortir ou pour tuer le temps. Je veux quelque chose qui m’évite de finir seul. Une motivation, un point d’ancrage, autre que le taf. Un truc vers quoi retourner à la fin d’un contrat.

Quelque chose qui ne me donne pas l’impression de repartir de zéro, tous les six mois.

Mais ça veut dire trouver un truc qui me plaît. Et ça me demande de réfléchir un peu trop. La musique continue, régulière. J’ouvre un nouvel onglet, lance une recherche bien différente.

Formation hygiène alimentaire – diplôme, conditions, centres agréés.

Ça, c’est concret. Plus carré. Plus sûr. Mais aussi moins confortable. Parce que ça veut dire recommencer à être “celui qui apprend”. À mon âge. Avec mon expérience…

Je déteste ça, autant que je sais que j’en ai besoin. Je bascule entre les deux onglets sans vraiment choisir. Créer du lien perso. Ou sécuriser la suite pro… Dans ma tête, ça ne s’emboîte pas.

Sur la table basse, mon téléphone vibre, me tirant de mes réflexions sans fin. Je coupe la musique et tends le bras. C’est Maud. Je décroche.

  • Allô ?
  • Zed…

Sa voix n’est pas comme d’habitude. Plus basse. Serrée.

  • Ça va ?
  • … Non.

Pas un mot de plus. Mon radar à emmerdes s’active. Je suis debout dans la seconde.

  • Tu es où ?
  • Dans la rue. Je rentre chez moi, croasse-t-elle.

Elle marque une micro-pause.

  • Tu peux venir me retrouver ?

Je suis déjà en train d’enfiler mes chaussures.

  • Ouais. Donne-moi l’adresse.

Elle la dicte. J’attrape mes papiers, mes clés et je quitte l’appartement.

  • J’arrive.
  • Merci.

Elle raccroche aussitôt. Ça non plus, c’est pas normal.

En descendant l’escalier, je vérifie comment aller chez elle. C’est à une quinzaine de minutes. Trop long. Mais pas le choix.

Dans le métro, je reste debout les yeux rivés sur les stations. Je ressasse. Sa voix, ce “non” trop court, trop sec.

Est-ce que c'est en lien avec le procès contre son frère ? C'est sa famille ? Son copain ? Complètement autre chose ?

J’ai l’impression que tout pourrait être vrai. Je serre la barre métallique un peu plus fort que nécessaire, tape nerveusement du pied.

Plus vite. Plus vite.

Je descends à la mauvaise station avant de m’en rendre compte. Je m’arrête une seconde. Tant pis. Je remonte les escalators deux par deux.

Je finirai en courant.

L’air extérieur est plus froid que prévu. Je vérifie l’adresse une dernière fois en espérant ne pas faire tomber mon téléphone. J’y suis presque. Je tourne à l’angle… Et puis je la vois à l’autre bout de la rue. Le visage fermé, concentrée sur le trottoir, la démarche rapide.

Elle s’arrête d’un coup et relève la tête. Droit sur moi. Il y a quelque chose dans son regard que je n’arrive pas à nommer, mais que je n’aime pas. Ça me donne l’impulsion nécessaire pour reprendre ma course vers elle.

Elle s’arrête devant une volée d’escalier, m’attends.

  • Maud…

Je m’approche.

  • Qu’est-ce qui se passe ?

Elle ne répond pas. Elle secoue juste la tête. Une fois. Me fait signe de la suivre à l’intérieur. Elle tourne les clés dans la serrure. La porte s’ouvre, on entre.

Chez elle, c’est à l’opposé de ce que je m’étais imaginé. Il fait sombre. Les volets sont presque tous plus ou moins fermés. Et malgré le manque de luminosité, je remarque le vide. Enfin, l’absence de vie… Et surtout, les cartons. Partout. Éparpillés en tas bien nets aux quatre coins du salon.

  • Désolée pour…

Elle balaie la pièce du regard, hausse les épaules avec un sourire triste, désabusé. Le bruit de nos pas résonnent tandis que je la suis jusqu’à son canapé.

A peine assise, elle se frotte le visage. Si fort que je me demande si elle ne va pas à s’arracher la peau. Elle se redresse, en soufflant, pose ses mains sur ses genoux. Elle tremble, mais se lance :

  • Je vais en parler en séance, mais je voulais… en parler avant. À personne d’autre que toi.

Je voudrais la prendre dans mes bras, faire taire l’émotion brute que je lis dans ses gestes. Je me contente de poser mes mains sur les siennes.

  • Qu’est-ce qui se passe ?
  • J’ai appris… avec le procès… Je… J’avais un frère. Un autre, je veux dire. Un jumeau.

Quoi ?

  • Je m’en rappelle même pas, poursuit-elle. Il est mort quand on était encore tout petit. Huit mois… C’est pour ça qu’il n’y a pas de photo de moi bébé. Pour cacher la vérité…

Sa voix se brise. Je me rappelle.


On était chez mes parents, je ne sais même plus pourquoi. Sûrement un anniversaire, ou un autre rassemblement familial quelconque. La routine. Les sourires obligatoires. Les conversations qui tournent en boucle. Comme d’habitude, j’ai pris une bière sociale et puis je me suis éclipsé. Je l’ai cherchée, elle.

Je pensais la trouver en train de lire dans l’ancienne chambre de Thomas, à la place elle était assise à même le sol. Le plancher jonché d'albums photos. Et un ouvert sur ses genoux. Sa moue adorable, ses cheveux relevés en un chignon flou. Elle était si absorbée par ce qu’elle regardait qu’elle ne m’a pas entendu arriver. Une grande première !

Elle a finalement relevé la tête, m’a remarqué et j’ai joué les innocents :

  • Qu’est-ce que tu fais ?

J’ai réalisé que c’était mon album de bébé qui la faisait sourire comme ça. Ça a remué un truc à l’intérieur. Quelque chose de doux et dangereux à l’époque.

  • Où t’as trouvé ça ? j’ai demandé en tirant l’album vers moi. Si ma mère te voit avec ça, elle va te fumer !

J’avais surtout pas envie qu’elle voit les photos les plus anciennes de moi. Je suis né prématuré. On m’a emballé dans des couvertures de survie et dans une couveuse. Je ressemble à un poulet roti. C’est presque devenu un running gag dans la famille.

  • C’est ta mère qui m’a dit où ils étaient ! s’est-elle scandalisée. Elle a dit que je pouvais regarder. Alors on se calme 355 !

L’excuse ne tenait plus. Il fallait trouver autre chose. Maintenant l’album hors de sa portée, j’ai cherché un autre angle de défense :

  • Pourquoi tu veux regarder ça ?
  • Je ne sais pas… C’est… beau ? Vous êtes tellement mignons.
  • On a des tronches pas possible, ouais. Comme tous les mioches.
  • Dis pas ça, t’as une bouille adorable !

Le compliment m’a un peu trop plu. Comme toujours, j’ai tenté de noyer le poisson :

  • Et toi ? Tu ressemblais à quoi ?

Il y a eu comme un flottement. Et puis elle a marmonné :

  • J’en sais rien. J’ai pas de photos de moi quand j’étais aussi petite.
  • Comment ça ?
  • Il n’y a pas de photo de moi bébé. Enfin… Si, il y a des photos de la télé qui diffusait le film que mon grand-père avait fait…

C’était le truc le plus absurde que j’aie entendu.

  • Une photo d’un film sur une télé ? On voit quelque chose sur ce truc ?
  • Pas vraiment, non…

Là, la douleur était palpable, alors j’ai changé de ton.

  • Il y a forcément des photos.
  • Je crois que ma grand-mère a une photo de moi où j’ai 3 mois. La plus ancienne de mon album de bébé… Je dois avoir 6 ou 8 mois.

Elle se râcle la gorge, me ramène au présent. A l’explication macabre derrière cette absence d’images.

  • Je crois… que c’est pour ça que je “cherche” un lien. Un double. Un miroir.
  • Maud… Je suis désolé. Comment tu te sens ?

Un gloussement sans joie.

  • Pas très bien. C’est bizarre… Ça me fait mal et du bien, de savoir… de comprendre pourquoi je me sens si incomplète.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai envie de pleurer. Pour elle, pour eux. Ce n’est pas mon émotion, pas mon moment. Je serre ses doigts entre les miens. Je voudrais faire tellement plus…

  • Si ça peut aider, tu m’as toujours moi. Je me doute que c’est pas pareil, mais tu sais que je suis là pour toi. Toujours.

Le sourire qu’elle m’offre se casse deux fois avant de se fixer.

  • Ça aide. Merci.

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