Chapitre 40 - Partie 2

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Je ne sais pas trop quoi ajouter. Alors je fais ce que je fais toujours dans ces cas-là.

  • Dis donc… C’est… minimaliste chez toi, je lâche en jetant un regard autour de nous.

Un blanc. Et puis, d’un coup, elle éclate de rire. Trop fort. Trop vite. Le contrecoup.

Le son se réverbère contre les murs encore un peu avant de retomber. Elle passe une main sur son visage, souffle.

  • Ouais… Ici c’est du cubisme contemporain non assumé.

Je reste con une seconde. C’est pas… comme d’habitude. D’ordinaire, elle lève les yeux au ciel. Elle me charie. Là, elle rentre dans mon jeu. J’adore. Et je pousse un peu.

  • Attention à ce que ça devienne pas du bio-art quand même…
  • Oh non, beurk ! grimace-t-elle, un reste de sourire accroché aux lèvres.

Elle secoue la tête, retrouve peu à peu son sérieux.

  • Tu sais… Personne n’est jamais venu ici à part toi.

Certaines pièces du puzzle s'assemblent. La plus importante surtout : elle me fait confiance. Je ne dis rien, je la laisse vider son sac :

  • Quand j’ai cherché un endroit à louer… Au début, j'étais enthousiaste. Ben m’a dit de choisir un lieu où je me sentirais chez moi et j'y croyais. Sauf que… Au fil des semaines... j'ai réalisé que je tournais en rond. J’ai visité des dizaines d’appartements, sans jamais rien ressentir de particulier. D’après lui, ce n’était pas grave. Je pouvais toujours changer, aménager, décorer, en faire un chez-moi. Mais… je ne sais même pas ce que “chez moi” est censé être… Alors un jour j’en ai eu marre, j’ai pris le premier appartement décent que j’ai trouvé : un salon, une chambre, une salle de bain…

Je visualise direct. C’est pareil pour moi quand je pars en CDD. En soit, je m’en fous de la déco, du style des meubles… Ce qui compte c’est que j’ai un endroit où dormir et me laver. A la limite, je ne crache pas sur une bonne cuisine, mais ça reste tout aussi accessoire que le reste.

  • J’ai emménagé seule, continue-t-elle. Parce que je ne voulais pas répondre à ses questions sur ce que j’envisageais de faire, comment je voulais agencer les pièces. Ça fait des mois que les déménageurs ont tout livré ici et je n’ai rien fait. Je n’arrive pas à déballer les cartons, ni à décorer… C’est là que je vis mais… je n’arrive pas à…
  • A t’approprier l’endroit.

Elle acquiesce. Logique. A quoi bon faire d’un lieu un “chez soi” quand ce n’est pas vraiment “chez soi” ? Elle confirme ma théorie :

  • Ce n’est pas “chez moi”. C’est le “chez soi” de quelqu’un d’autre que j’occupe. Je crois… que je n’ai pas envie d’en faire un “chez moi” que je finirai par perdre.

Elle se mordille la lèvre, triture le bord de ses ongles.

  • Je… n’ai pas pu en parler, ni à Ben, ni à ma psy non plus. Je me sens… incapable.
  • Non. T’as pas reçu le mode d’emploi. C’est tout.
  • J’ai juste l’impression… de mentir à tout le monde.

Je hausse les épaules.

  • Moi, tu m’as laissé entrer.

Son regard papillonne sur mon visage quelques secondes. Ses doigts pressent les miens plus forts. Son corps s’incline vers le mien.

La sonnette interrompt son mouvement.

Cette fois ses yeux s’écarquillent, sa bouche s’arrondit.

  • Quelle heure il est ? s’affole-t-elle.
  • Un peu plus de dix-huit heures trente.

Elle marmonne un juron et se redresse d’un bond. Je me lève avec elle, par réflexe. Elle traverse la pièce rapidement, passe une main dans ses cheveux, ouvre la porte.

  • Salut ma belle. Ça s’est bien passé ton rendez-vous ? T’es prête ?

Le ton solaire. Le surnom. Je sais sans même le voir qui est face à elle.

Merde…

  • Euh… Oui, je veux dire non. Enfin… Je ne suis pas prête.

Je ne sais pas pourquoi j’avance vers la porte. Il entre dans mon champ de vision. Lui. Il n’a d’yeux que pour Maud, mais peut-être qu’il ne me voit pas dans la pénombre de l’appartement. Il s’apprête à parler — un truc banal, sûrement — mais son regard glisse au-dessus de sa tête, jusqu’à moi.

Le temps se suspend une seconde. Je ne bouge pas. Lui non plus. Puis son visage se ferme d’un coup.

  • Qu’est-ce qu’il fait là, lui ?

Le dernier mot est presque craché. Je serre les dents. Maud ne se retourne même pas. Ses épaules se tendent.

  • Ameth…

L’intéressé secoue la tête, déjà ailleurs.

  • Je le savais…

Il tourne les talons immédiatement. Je le vois s’éloigner par l’entrebâillement de la porte, silhouette raide, démarche trop rapide.

  • Ameth ! lance Maud en sortant à sa suite.

Je reste dans l’encadrement de la porte ouverte, sans avancer. La rue avale leur conversation, mais pas complètement.

  • Ameth, Il ne s’est rien passé. Il faut que tu me fasses confiance.

Sa voix à lui claque, tendue :

  • Mais c'est toi qui ne me fait pas confiance ! Je n’ai jamais mis les pieds chez toi. Tu ne m’as même pas laissé t’aider à emménager ! Et, ce gars est là, comme si de rien n’était, et tu voudrais que je le prenne bien ?
  • Je voulais… J’ai appris un truc par rapport au procès qui m’a bouleversée… Et j’avais besoin d’en parler.
  • Je… Tu ne vois même pas que c’est encore plus problématique ? reprend-il, encore plus tranchant. C’est moi ton copain. Et c’est vers lui que tu t’es tournée.
  • Ça n’a rien à voir.

Pendant quelques secondes, il n’y a plus un bruit. Je n’ose pas regarder par la porte s’il l’a prise dans ses bras, s’il l’embrasse… Je veux savoir. Je ne veux pas savoir. Mon corps décide pour moi et je fais un pas dans la lumière.

Ils sont proches, mais pas d’une façon qui laisse croire qu’ils vont bien. Il lance un regard vers la porte et m’aperçoit. Si les regards pouvaient tuer, je ne serais plus de ce monde.

Il reporte son attention sur Maud, le regard plus doux, prend sa main dans la sienne.

  • Est-ce que tu m’aimes ?

Maud ne répond pas. Pas tout de suite. Et ce silence-là… il est pire que tout le reste. Le temps se dilate. Ça ne devrait pas me concerner. La réponse m’importe quand même.

  • Tu sais ce que je pense de ces mots-là…, souffle-t-elle.

Pas un non. Pas un oui. Un entre-deux qui ressemble à une fuite maîtrisée. Ameth relâche un rire court, sans joie.

  • Oui ! “Une prison”, “des chaînes” blablabla…, raille-t-il. Je dirais rien si tu me le montrais au moins.

Sa tête rentre dans ses épaules. Elle encaisse. Mal. Et là, quelque chose se serre en moi. Pas de la colère. Pas vraiment. Un truc plus sale. Plus lourd. Je n’aime pas ce que je vois. Pas lui. Pas elle. Leur dynamique.

  • J’ai une brosse à dent chez toi, on a parlé de ramener des affaires à moi chez toi…, bredouille-t-elle.
  • Oui. On en a parlé il y a presque trois semaines. Et tu n’as rien ramené depuis.

Il inspire, plus court.

  • J’ai l’impression que ça n’arrivera jamais. Je suis patient, ma belle, mais je ne suis pas non plus un saint. Même moi, j’ai mes limites. Je ne vais pas courir après un mirage.

Il est en colère. Il est blessé. Mais il ne lâche pas sa main pour autant. Il soupire, franchit l’espace qui les sépare et pose un baiser court sur ses lèvres.

  • On oublie le ciné pour ce soir. J’ai… envie d’être seul. On se voit demain ?

Pas un mot. Mais elle acquiesce, le regard un peu fou. Il se détourne. Cette fois, il ne regarde plus en arrière. Ses pas s’éloignent dans la rue, nets, rapides, déjà ailleurs. Et en quelques secondes, il n’est plus là. Juste le bruit de la ville à la place.

Maud reste sur le trottoir, comme si son corps attendait encore quelque chose qui ne viendrait pas. Je ne sais pas si elle respire encore normalement. Moi non plus, je ne bouge pas. On est deux à ne pas savoir quoi faire du moment qui suit.

Je finis par sortir sans vraiment réfléchir. La porte se referme derrière moi et l’air de la rue me frappe, plus froid, plus neutre. Je m’avance vers elle. Elle relève les yeux et je comprends tout de suite que la dispute est retombée, mais pas ce qu’il reste dessous.

  • Ça va ? je demande.

Question inutile. On le sait tous les deux. Elle hésite, puis hausse légèrement les épaules.

  • Je sais pas encore.

C’est honnête. Trop honnête pour être confortable.

  • Je n’ai pas osé intervenir.
  • Tu as bien fait. Ça aurait été pire.

Je jette un regard autour de nous. La rue continue comme si rien ne s’était passé.

  • Qu’est-ce que tu veux faire maintenant ?

Elle inspire, lentement, comme si même ça lui demandait un effort.

  • Rentrer. Je crois. Réfléchir… Seule.

Je hoche la tête. Ça paraît logique. Mais j’ai pas envie de partir. Pas comme ça. Ma main se lève avant même que j’aie le temps d’y penser et vient se poser contre sa joue. Juste une seconde. Sa peau est chaude, douce.

Elle ne recule pas. Au contraire, il y a ce micro-mouvement — presque imperceptible — où elle s’appuie à peine contre ma paume. Ça suffit. Mes doigts s’enroulent dans sa nuque. Je la ramène contre moi. Trop vite. Trop fort.

Calme… Contrôle…

  • Repose-toi. Et si tu as besoin, ou envie… de quoi que ce soit, je suis là, je souffle, le nez dans ses cheveux.
  • Merci.

Elle se dégage, garde ses mains sur mon torse. Son regard accroche le mien. Net. Ouvert. Fragile. Elle caresse à son tour ma joue, fait crisser ma barbe, et pendant une seconde, mon cerveau décroche complètement. C’est trop doux. Trop naturel. Comme si ce geste avait toujours été là, en attente. Elle vient vers moi comme on tombe.

Embrasse-la !

Sauf que cette fois, c’est moi qui recule.

Ma main se referme autour de son poignet. Pour ralentir. Dévier. Contrôler avant que ça ne dérape. Je guide son geste sans la brusquer. Ma tête pivote, mes lèvres se posent contre sa paume. Une frontière. Douce, mais ferme.

Son souffle se suspend. Le mien aussi. Je ferme les yeux une fraction de seconde. Erreur. Quand je les rouvre, je la regarde. Toujours aussi proche. Toujours aussi… accessible. Mais pas disponible. Alors je relâche sa main. Lentement. Et je m’écarte de deux pas.

  • Je t’appelle plus tard. Pour… vérifier comment ça va ? je suggère.

Elle acquiesce, sans un mot. Un dernier baise-main furtif. Et je pars en courant.

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