Chapitre 40 - Partie 4

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Je relève à peine la tête du reste de la soirée. Les mots passent au-dessus de moi, sans vraiment s’accrocher. Une histoire de rechute. De nuit trop longue. De bouteille laissée “juste au cas où”.

Les partages s’enchaînent. Les voix changent. Les mêmes phrases reviennent, un peu différentes à chaque fois. Je reste jusqu’au bout. Parce qu’on reste jusqu’au bout. Les chaises raclent le sol. Des voix s’élèvent, plus légères. La réunion se défait doucement autour de moi.

Quelqu’un me tape brièvement l’épaule en passant. Un autre me lance un “à la semaine prochaine”. Je réponds sans vraiment entendre ce que je dis.

L’air dehors est plus frais. Ça me prend à la gorge, me réveille un peu. Pas assez. Les mots me collent encore à la peau.

“Vis un peu !”

J’approche de mon appartement quand je sors le téléphone. C’est presque automatique. Je fixe la photo de Maud à côté de son numéro.

Je devais lui écrire.

Suite à ce qu’elle a appris sur son frère. Et à ce qui s’est passé… avec son mec. Je déverrouille. Mes doigts hésitent sur le clavier. Je commence un message. J’efface. Je recommence et m’en tient à une version sobre.

Salut. Comment tu te sens ?

La réponse arrive presque instantanément.

Ça va. Je suis juste un peu fatiguée. Si t’es dispo… on peut faire une partie de Heroes ? Comme avant. Ça me ferait du bien.

Je reste immobile quelques secondes. Puis j’ajoute :

Ouais. Moi aussi. Je rentre et j’allume le PC.

Je t’attends. Merci.

Les escaliers de l’immeuble grincent comme toujours. Deux étages. Trois. Mes jambes montent toutes seules.

Je passe devant la porte du voisin de droite. Odeur de tabac froid. Celui de gauche embaume la lavande. Le mélange me file la nausée.

En entrant chez moi, je balance mes clés dans le bol près de l’entrée. Le bruit résonne plus qu’il ne devrait. J’enlève ma veste, me dirige vers le bureau. Je me laisse tomber sur la chaise, attrape le casque, lance l’ordinateur. Le temps qu’il s’allume, je repense à l’appartement de Maud.

Je n’ai pas vu sa chambre, mais je me demande tout à coup si elle a un bureau, ou même un espace pour jouer, vu qu’elle n’a rien aménagé. Je l’imagine assise par terre, le dos contre son canapé. Son casque trop grand, ses cheveux relevés à la va-vite. Peut-être qu’elle n’a pas encore sorti ses accessoires et qu’elle n’aura pas de casque. Peut-être qu’elle joue au milieu des cartons.

L’écran s’allume, le bureau apparaît, puis les icônes. J’ouvre la plateforme vocale et le jeu. Maud est en ligne.

  • Salut.
  • Salut.

Un petit silence.

  • Li-li et Nova ? je demande, par habitude.
  • Je sais pas trop… J’ai…

Je fronce légèrement les sourcils, sans quitter l’écran.

  • Je veux pas juste rester en retrait. J’ai envie de casser des trucs, de tuer des ennemis.
  • Prends un assassin alors. C’était Orphea que tu aimais bien à un moment, non ?
  • Oui, mais… Je la maîtrise pas assez. Et puis, j’ai pas l’énergie d’anticiper ses ultimes.

Je réfléchis une seconde.

  • Dans ce cas, garde Li-li. Et change ton build. Laisse tomber le heal pur. Joues la plus offensif.

Elle ne répond pas tout de suite. Et je devine ses yeux fous sur l’écran, en train de visualiser les possibilités. Je continue, plus doucement :

  • On peut faire des parties d’entrainement. Juste toi et moi.

Un souffle passe dans son micro. Je ne sais pas si c’est un rire ou juste de l’air.

  • Ça ira quand même pour toi ? Tu pourras jouer Nova comme ça ?

J’arrête mon curseur sur le perso. Mais je ne le sélectionne pas. Une idée fait son chemin.

  • Je ne vais pas la prendre. J’ai envie d’essayer autre chose, moi aussi. Je vais jouer Tyrael. Je pense que ça peut marcher. Différemment, mais ça peut le faire. On tente ?
  • Ok.

Elle ne commente pas plus. Je paramètre la partie – versus IA, niveau Adepte – et puis je lance. Un silence s’installe, plus long que les autres. Les écrans de chargement défilent. Baie de Coeur-Noir. Des objectifs clairs, des zones de combats hors des combats… Elle pourra être agressive sans être punie. Nickel.

  • Ça t’ennuie si je mets de la musique pendant qu’on joue ?

Elle demande toujours. Même après tout ce temps. Même alors que la réponse n’a jamais changé.

  • Non, vas-y.

Le “bip” caractéristique du bot retentit lorsqu’elle l’ajoute à la conversation. La musique démarre. Je ne reconnais pas tout de suite. Pas une de ses playlists habituelles. Pas les morceaux qu’elle met d’ordinaire pour meubler. Là, il y a autre chose. Une montée lente. Une tension douce. Pas triste. Pas vraiment joyeux non plus. Entre les deux.

Sur l’écran, nos personnages apparaissent enfin. Tyrael déploie ses ailes dans un éclat de lumière, lance sa tirade. J’attends que Maud déclame celle de Li-li. Mais rien.

Le compte à rebours s’égrène et on se lance. J'avance avec Tyraël et les sbires. Un coup d’oeil à la minimap, puis à elle. Derrière moi, trop en retrait. Dans notre composition habituelle. Le premier objectif apparait : pièces à récupérer. Rien de compliqué, mais assez pour forcer un contact.

Elle n’a toujours pas bronché. Je reconnais la mélodie en fond sonore : SOS d’un terrien en détresse. Un truc se coince dans ma gorge.

  • Alors… Qu’est-ce que tu as fait de ta soirée ?
  • Du sport, une douche… Rien de folichon. Et toi ?
  • J’ai été à une réunion. J'avais besoin de parler…

De toi. De nous.

  • … de trucs.
  • Tu veux m’en parler aussi ?
  • Pas tout de suite. Mais oui.
  • Ok. Attention, à ta droite !

Un adversaire. Elle lance un sort. Une attaque qui avec son build habituel aurait été un soin. Je projette mon perso en avant, le bouclier se déploie dans le même mouvement. L’impact casse le rythme. L’ennemi recule.

  • On se casse !
  • Désolée…
  • T’inquiète. Mais, t’es encore en mode heal, là. Prends tes marques, ne te repose pas sur tes habitudes.
  • Ouais… Ok.

Nouvelle mélodie. Half a man de Dean Lewis. Un truc tout aussi triste que le précédent. Peut-être même pire. Une tristesse calme, résignée, avec une sorte de tendresse dans la façon d’admettre qu’elle est perdue.

Sa relation vacille. Ça crevait les yeux cet après-midi. C’est encore plus clair maintenant. C’est ça qu’elle n’arrive pas à expliquer : le problème ce n’est pas “je t’aime”. Elle ressent des choses, mais préfère se retirer plutôt que de risquer de blesser. Et elle finit malgré tout par blesser.

C’est un schéma que j’ai moi-même longtemps suivi, dont j’espère m’être débarrassé.

Je ne sais pas quoi dire pour la consoler, ni même pour changer l’atmosphère. L’air de rien, j’ajoute une chanson à la playlist : Keep holding on de Avril Lavigne. Je n’ai jamais interféré avec les listes qu’elle crée durant nos soirées jeu. Je ne sais pas trop comment elle va réagir.

Je me replonge dans la partie. On avance vers une tour et pendant une seconde, je redoute qu’elle ne reste en arrière, mais non. Elle fonce dans le tas, un peu trop frontalement. En face, Diablo approche. Je garde les doigts au-dessus du clavier, prêt à renvoyer un sort de protection.

Un dragon jaillit de Li-li, s’écrase contre l’ennemi et le fait exploser.

  • Oh wow… – sa voix est basse, bluffée. – Ok, ça… C’était cool.

Et elle éclate de rire. En arrière-plan, la guitare d'Avril se fait entendre.

  • Tu participes à la playlist ? demande Maud.
  • Apparemment. J’ai mis qu’une chanson, si ça te dérange, j’en mettrai pas d’autre.
  • Non, non. Au contraire. J’aime bien.

Un poids dont je n'avais pas conscience libère mes épaules tout à coup. Je n’ai pas le temps de répondre. Un nouveau combat s’engage, moins brouillon cette fois. Elle mène, pas parfaitement, pas sans hésitation, mais elle est là, dans le mouvement, dans le rythme. Petit à petit, les choses se mettent en place.

Les échanges de mots se raréfient, remplacés par des réflexes, des timings, des micro-décisions prises ensemble. Et au milieu de ça, la musique continue de tourner, change, évolue. Je ne fais pas attention au moment exact où elle en lance une autre. High Hopes de Kodaline. Moins lourd. Un peu plus ouvert. J’ajoute aussitôt une réponse : La bonne pomme des Cowboys Fringants.

On progresse encore sur la map. On récupère des pièces, on casse le décor autant que les structures ennemis. Je le vois avant même que sa barre de vie ne chute vraiment. Elle avance trop loin, s’expose, reste une seconde de trop au mauvais endroit.

  • Derrière !

Je n’attends pas qu’elle réagisse. Je reviens sur elle, bouclier actif, présence collée à la sienne, et j’absorbe ce que je peux le temps qu’elle recule enfin. On s’en sort. De justesse.

  • Tu me donnes des sueurs froides à partir toute seule comme ça.
  • J’essaie d'avoir de quoi relancer l’ultime ! La puissance du guerrier dragon !

Son intonation de gamine m’amuse. Ma mélodie commence et elle se tait. Elle ne bouge plus, ne dit rien et je comprends qu'elle écoute.

Lorsque le morceau suivant démarre, elle murmure :

  • C’était joli ça. Merci.

Encouragé par sa réaction, je tente de reprendre la conversation de tout à l’heure :

  • Et sinon… On n’a pas vraiment développé tout à l’heure. Par rapport à ton frère… Tu en sais un peu plus sur lui ?

Un silence.

Merde… Mais quel con. C’était trop tôt…

  • T’es pas obligée de répondre, hein ! On n’a même pas à en parler si…
  • Ça va. Il s'appelait "Florentin", me coupe-t-elle. Un autre nom de gâteau. Comme quoi… On était prédestinés à se faire bouffer dans cette famille.

Je n'arrive pas à retenir mon sourire.

  • Tu sais… J’adore quand tu es comme ça.
  • Comme quoi ?
  • Avec cet humour un peu mordant.
  • Je ne fais pas ça pour toi.
  • Je sais. C’est encore mieux.

Un petit rire, un peu narquois mais très doux.

  • J’aime bien quand tu me dis ce que tu penses.

C’est plus fort que moi : je la copie.

  • Je ne fais pas ça pour toi.
  • Je sais. C’est encore mieux, m’imite-t-elle à son tour.

Cette fois son rire s’envole dans les aigus et j’imagine son nez se plisser.

Ça m’a manqué ce genre d’interaction. Ces petites joutes verbales avec elle. Non, tout m’a manqué. La complicité, la confiance, la connexion.

La voix de Marc revient, sans prévenir.

“T’étais bien avec elle ? Tu peux retrouver ça ?”

Oui. Oui, je peux. Mais pas maintenant. Pas alors qu’elle est encore avec lui. Pas alors que tout est encore fragile.

Dans ma tête, Marc ne me laisse aucun répit :

“A t’entendre, il faudrait que tout te tombe tout cuit dans le bec. Si t’attends le moment parfait, ça n’arrivera jamais. Arrête de vous mettre des bâtons dans les roues.”

Je serre un peu les dents. Elle est là. Avec moi. Elle fait un pas vers moi — dans le jeu, dans la musique, dans la façon dont elle se laisse un peu aller — et moi, qu’est-ce que je fais ? Exactement ce qu’il a dit. Rien. J’attends. Comme si ça allait se construire tout seul.

Le constat me frappe plus violemment que prévu. Parce que je sais exactement ce que ça donne d’attendre. Je l’ai déjà perdue comme ça. Je l’ai même poussée à aller avec un autre.

Pas cette fois.

Je ne suis pas prêt à tout dire. Mais je peux au moins arrêter de faire comme si de rien n’était. Je peux lui faire passer le message autrement. Je laisse son morceau se poursuivre. Et dans le même temps, j’ajoute le mien : First Day of My Life de Bright Eyes.

Je reviens immédiatement sur le jeu, rattrapant l’action. Mais je n’y suis plus vraiment. Une partie de moi est restée sur cette playlist. En attente.

Mes mains deviennent moites sur ma souris. Je veux qu’elle entende, je veux qu’elle comprenne. Et j’ai aussi envie d’effacer la chanson de la liste, de retirer mon casque et de me cacher – je ne sais même pas où !

C’est ce que tu veux, Cédric. Un peu de courage, putain ! C’est juste une chanson. Comment tu feras quand elle sera face à toi ?

Je joue mécaniquement. Je lance mes sorts au bon moment, je me place comme il faut… mais tout est un peu décalé, comme si je regardais quelqu’un d’autre jouer à ma place.

Est-ce qu’elle va voir ? Bien sûr qu’elle va voir, tout est écrit. Mais… Est-ce qu’elle va répondre ? Comment elle va répondre ?

Mon estomac se noue au fil des secondes. Je me rends compte que je retiens presque ma respiration. Un “bip”. Une nouvelle ligne apparaît. Une chanson ajoutée. Je ne regarde pas tout de suite. Je tiens une seconde de plus. Puis je jette un coup d’œil.

You Get Me de Michelle Branch.

Ça… C’est différent de ses choix précédents. Elle aurait pu mettre n’importe quoi. Un truc neutre, un truc pour détourner. Et elle a ajouté ça. Un pas vers moi.

Peut-être que je me fais des films. Peut-être que je relie des points qui n’existent pas. Mais ça y ressemble trop pour être un hasard.

Mon coeur bat jusque dans mes tempes lorsque j’intercale The first time we met de Damiano David et Ordinary de Alex Warrens. Elle insère No One Like You de Alee.

Ce n’est plus une coïncidence. Elle alimente ce que j’envoie.

Au fur et à mesure, le jeu passe au second plan. On continue de bouger, de répondre aux objectifs, de prendre les fights quand il faut, mais ce n’est plus vraiment là que ça se joue. On parle moins. Puis presque plus du tout. On communique grâce aux commandes au bot. Par chansons interposées. On en lance certaines sans vraiment les écouter, trop occupés à chercher la suivante, celle qui dira un peu mieux ce qu’on ne verbalise pas.

Plus on avance dans cette conversation muette, plus l’électricité monte en moi. Une forme d’évidence que je n’ai pas envie de remettre en question. Dans ma tête, tout s’aligne. Je ne vois plus des morceaux, je vois une direction.

Alors je continue. Sans trop réfléchir, je mets The Only One de Hot Chelle Rae dans la liste. Elle dit bien mieux que moi ce que je pense.

You are, you are the proof

That love is beautiful

You are, you are the truth

Something unusual

You are, you are my fire

You're burning like the sun

You are, you are, you are

You are the only one

Rien. Pas de nouvelle ligne sur la playlist. Pas un mot de Maud. Ça pique. Fort. Mille et une questions popent dans ma tête. Est-ce que c’est bon ou mauvais signe ? Est-ce qu’elle cherche une chanson de réponse ? Est-ce qu’elle regarde toujours ? Au milieu de cette cacophonie mentale, la voix de la femme des AA qui monte : “Tu brûles les étapes. Vas-y doucement”.

Merde. Trop vite. Trop tôt. Elle est toujours avec son copain…

Ok, je peux ajuster. Marcher à ses côtés, même si elle est perdue. Apprendre à la découvrir en même temps qu’elle. Comme je le lui avais proposé l’année dernière.

J’ajoute Grow as We Go de Ben Platt en espérant que mon titre précédent n’a pas tout cassé. Que, cette fois, elle sera réceptive.

Je ne respire qu’à moitié durant toute la chanson. Quand elle s’achève, Maud ne dit toujours rien. Aucune autre musique ne vient combler le silence. La balle est dans mon camp.

Une grande inspiration et je me jette à l’eau :

  • Je me disais… C’était y a longtemps, mais on avait parlé d’apprendre à se connaître. Si tu es toujours partante, j’aimerais bien qu’on essaie ça. Genre, passer du temps ensemble, pas que sur Heroes.

Il y a un petit temps avant qu’elle réponde :

  • Avec plaisir.

Je prends une respiration avant d’ajouter, plus simplement :

  • On devrait s’arrêter là pour ce soir. J’ai des trucs à faire demain.

Comme me renseigner vraiment sur cette formation à passer…

  • Mais si tu veux, on pourrait se voir bientôt. Un ciné, ou juste un moment simple. Rien de compliqué.

Le silence dure un peu plus longtemps cette fois. Puis elle murmure :

  • Oui. C’est une bonne idée.

On reste encore connecté quelques minutes, sans échanger le moindre mot et puis on se souhaite une bonne nuit, plus maladroitement que jamais.

Je quitte la conversation, coupe le jeu, l’ordinateur. Je retire mon casque, roule jusque sur mon lit. Je fixe le plafond, la poitrine plus gonflée que d’habitude.

Un pas à la fois. Ça va bien se passer.

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