Le vernissage
Les invités semblaient porter plus d'intérêt au champagne et aux canapés qu'aux œuvres exposées.
Ils ne portaient qu’un bref intérêt aux toiles bariolées de ce nouveau prodige de l’impressionnisme moderne qu’était Sullivan Andrews.
Stanley Jacobi avait chaperonné le jeune peintre depuis son entrée à la SAIC, the School of the Art Institute of Chicago, et ravalait maintenant avec amertume cette décision.
Tous les convives étaient désormais présents. Seul l’artiste manquait à l’appel.
Bordel de merde, Sulli, mais qu’est-ce que tu fous ! pesta Stanley intérieurement.
Il avait investi temps et argent dans ce vernissage, et voilà que ce petit con ne daignait même pas se montrer. Jacobi connaissait bien la légèreté des artistes, mais il n’avait jamais vécu pareille situation. Il finit sa coupe de champagne d’un trait et caressa nerveusement son crâne glabre avant de sortir à nouveau son cellulaire. Inlassablement, la sonnerie résonna dans l’appareil avant que la messagerie ne s’enclenche une fois de plus.
Stanley raccrocha d’un geste agacé avant de chercher Linda du regard.
Cette dernière conversait avec un couple richement vêtu et capta le regard angoissé qu’il posait sur elle, avant de l’inviter d’un hochement de tête à se joindre à eux.
— Stanley ! s’exclama-t-elle dans une surprise surfaite. Je parlais justement de vous et de votre dernière trouvaille en matière d’impressionnisme ! Monsieur et Madame Cliforde nous viennent de Toronto et comptent parmi les généreux donateurs de l’American Art Foundation. Je leur partageais mon opinion concernant les œuvres de Sullivan et sa vision de la classe moyenne américaine à travers ses peintures.
Linda porta sa flûte à la bouche et s’arrêta un instant devant un tableau représentant une mère de famille accompagnée de ses quatre enfants dans une cuisine désordonnée.
— Regardez cette expression pleine de sens, comme un appel à l’aide, continua-t-elle, débordant d’inspiration. Cette femme à bout de force, entourée de ses enfants… Était-ce la vision qu’elle se faisait de la parentalité ? Où sont ses rêves ? Son regard semble dériver vers des souvenirs d’une vie plus simple, dans la jeunesse et l’insouciance. Fascinant !
Le couple fronçait les yeux en hochant la tête d’un air songeur.
Bien joué, Linda, pensa Stanley en sentant ses angoisses se dissiper peu à peu. Tout n’était peut-être pas perdu après tout.
— Pardonnez mes manières, s’excusa Linda. Permettez-moi de vous présenter notre estimé galeriste, Stanley Jacobi. Je travaille avec Stanley depuis maintenant dix ans et je dois dire que sa galerie compte parmi les plus prestigieuses de Chicago !
Stanley s’inclina en portant une main à son cœur avant d’échanger quelques mots avec ses hôtes.
— Et où se trouve donc ce talentueux Monsieur Andrews ? interrogea Madame Cliforde en grignotant avec délicatesse un petit four.
— Eh bien, c’est une excellente question ! plaisanta nerveusement Jacobi. Sullivan est un doux rêveur. Il se présentera en temps voulu, je vous le garantis. Si vous voulez bien m’excuser, je dois m’entretenir avec mon assistante un court instant.
Stanley et Linda partirent à l’abri des regards dans un coin reculé.
— Putain de merde, Stanley, mais qu’est-ce qu’on fait !
Jacobi réajusta sa cravate en tentant de minimiser les tremblements qui parcouraient ses mains.
— J’essaie de l’appeler depuis le début de la soirée, mais sans succès. J’aurais pu m’attendre à tout, mais là, c’est trop. Ce vernissage est un véritable fiasco !
Linda paraissait moins éblouissante lorsque le masque de la séduction tombait. C’était une belle femme au sourire radieux et à la voix suave, mais son visage se voulait à présent d’une neutralité glaçante.
— Il va falloir faire le discours sans lui. On ne va pas non plus l’attendre indéfiniment ! Je pense avoir vendu quelques-unes de ses œuvres, mais personne ne semble plus emballé que ça !
— Écoute, va chez lui et ramène-le par la peau du cul s’il le faut. C’est ma putain de galerie, et je ne vais pas laisser une petite merde insignifiante tout foutre en l’air le soir de sa première expo.
Stanley retira ses lunettes nerveusement avant de nettoyer ses verres avec un mouchoir de poche finement détaillé qui ornait son costume hors de prix.
— Je compte sur toi, Linda. Ne perds pas de temps, je m’occupe de nos invités.
Linda respira bruyamment en battant l’air de ses mains avant d’arborer une nouvelle fois son masque de bienséance.
— Tout n’est pas perdu, Stan… Fais en sorte de captiver l’assistance en attendant mon retour. Je fais au plus vite.
Elle l’embrassa affectueusement sur la joue avant de quitter discrètement les lieux.
Jacobi avait réussi à divertir ses hôtes, bien que la question concernant l’absence de l’artiste leur brûlât les lèvres.
Mais où était donc Sullivan Andrews ?
Cette part de mystère ajouta une certaine curiosité pour certains, tandis que d’autres, lassés par l’attente et les maigres collations, préférèrent quitter les lieux.
Stanley se sentait bouillir intérieurement. Ce salopard devrait lui donner une sacrée bonne raison pour ne pas foutre en l’air sa carrière !
Jacobi avait finalisé cinq transactions sur la vingtaine d’œuvres exposées. L’heure tournait, et Linda était toujours absente.
Comme pour répondre à son questionnement, son cellulaire se mit à vibrer dans sa poche.
— Dis-moi que tu as de bonnes nouvelles, commença-t-il.
— Stan, on a un problème…
Jacobi sentit son cœur se compresser dans sa poitrine. La voix de Linda tremblait et s’était brisée lorsqu’elle avait prononcé son nom.
— Stan, il s’est passé quelque chose… La police est là. L’appartement de Sulli est sens dessus dessous ! Les voisins ont entendu des hurlements et des bruits d’altercation…
Stanley serrait son téléphone à s’en faire pâlir les articulations.
— Et Sullivan ?
Linda laissa échapper un sanglot.
— Sullivan est introuvable, articula-t-elle. Ils ont dû défoncer la porte, son appartement était fermé de l’intérieur… Ça n’a aucun sens…

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