Ce qu'il reste de Sullivan Andrews

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— Est-ce que vous connaîtriez une personne susceptible de vouloir du mal à Monsieur Andrews ? Un ami proche ou une connaissance pouvant nous renseigner à ce sujet ?

Le flic tapotait son stylo sur son bloc-notes dans l’attente d’une réponse susceptible d’éclaircir la disparition soudaine de Sullivan Andrews.

Stanley Jacobi recevait habituellement amis et artistes dans ce petit bureau dissimulé parmi les recoins de la galerie. Pourvu d’aucune fenêtre, il était cependant décoré avec finesse et Stanley considérait cette pièce comme un refuge lorsqu’il avait besoin de se détendre. Son hôte rendait à présent cet espace oppressant et étouffant.

— Pas que je sache, non… Sulli était quelqu’un de très réservé. Nous ne partagions qu’une relation strictement professionnelle. Il n’était pas du genre à déblatérer sur sa vie privée, malheureusement.

Jacobi avait une certaine difficulté à croiser le regard insistant de l’inspecteur en charge de l’enquête.

— Est-ce que vous qualifieriez Monsieur Andrews de psychotique ?

— Non, certainement pas. Il était introverti, pour sûr, mais je ne l’ai jamais ressenti comme quelqu’un de mentalement instable. Il vivait — enfin, je veux dire, il vit — pour son art et ses peintures. Un artiste passionné.

— Je vois…

L’inspecteur laissa sa phrase en suspens en dévisageant son hôte.

— Si quoi que ce soit vous revient, appelez-moi. Je vous tiens au courant si jamais nous avons du nouveau.

Il posa sa carte de visite sur le bureau de Stanley avant de le saluer d’un signe de tête.

— Inutile de m’accompagner, je connais la sortie.

— Merci, inspecteur, souffla le galeriste sans en penser un mot.

Stanley respira bruyamment entre ses mains avant de se saisir de son téléphone.

Cela faisait déjà deux semaines que Sullivan avait disparu sans laisser de trace. Aucune transaction en son nom n’avait été effectuée depuis la nuit de sa disparition. Aucun témoin susceptible de renseigner les forces de l’ordre. Aucune note, aucun journal, aucun mail capable d’expliquer cette inquiétante absence. C’était tout bonnement incompréhensible.

Jacobi se remémora son dernier échange avec l’artiste, et rien ne lui semblait étrange. Andrews travaillait depuis plusieurs semaines sur sa dernière toile, qu’il qualifiait comme étant son Magnum Opus, qui serait sans nul doute la pièce maîtresse de sa prochaine exposition.

Il avait été assez évasif sur le sujet, tout en y montrant énormément d’enthousiasme.

Le téléphone sonna peu de temps après, et la voix de Linda résonna dans l’appareil.

— Tu as du nouveau ? commença-t-elle.

— Pas plus que la dernière fois. L’inspecteur m’a laissé sa carte. Tu as fait ta déposition ?

— Oui, c’est bon. J’en ai encore des frissons… C’est un vrai cauchemar ! J’ai réussi à convaincre un de ses voisins de me raconter ce qu’il s’était passé. Apparemment, Sulli s’est mis à hurler comme un forcené, et ce type m’a décrit des bruits de lutte et de mobilier renversé. Ce gars, c’était une armoire à glace, dans le genre rugbyman ou ex-taulard. Mais il y avait cette terreur dans ses yeux et dans sa voix… c’était vraiment flippant !

— Et tu as raconté tout ça à la police ? demanda Stanley.

— Bien sûr ! Pour qui tu me prends ? s’offusqua Linda. Mais elle n’en croit pas un mot. L’appartement était désordonné, mais elle écarte l’effraction ou une quelconque altercation avec une tierce personne. Sullivan était chez lui… pour ensuite ne plus y être. C’est bizarre !

— C’est étrange, en effet. Écoute, Lindy, prends quelques jours pour toi et essayons de nous sortir cette histoire de la tête un moment. Je pense qu’il y a beaucoup de questions sans réponses pour le moment. Je laisse la police s’en charger, et tu devrais en faire autant.

— Oui, tu as raison. Je vais certainement quitter la ville ce week-end et prendre un peu l’air. J’ai l’impression d’étouffer ici. Tu vas survivre tout seul ?

Jacobi ricana timidement, détendant ainsi la tension qu’il ressentait depuis plusieurs semaines.

— J’ai une excellente bouteille de Nero d’Avola, ce qui sera parfait avec les fettuccine Alfredo de chez Giuseppe.

— Tu es tellement sexy quand tu parles italien… susurra son assistante.

Stanley finit par rire de bon cœur, oubliant tous ses tracas.

— Reviens-moi en forme ma belle, et prends soin de toi. Ciao.

Il prit un moment pour savourer le silence de sa galerie. Les toiles d’Andrews y étaient toujours exposées ; il n’avait pas eu le cœur à les décrocher. Il avait décidé de fermer ces deux dernières semaines en attendant l’avancée de l’enquête.

La presse locale lui avait envoyé plusieurs demandes d’interview qu’il avait refusées avec civilité. C’était un chemin dangereux que de finir en couverture d’une gazette alors que son dernier artiste s’était évanoui dans la nature. Son avocat lui avait conseillé de faire profil bas en attendant que la police fasse une déclaration officielle si l’affaire prenait de l’ampleur. Les disparitions étaient malheureusement chose courante, et cela ne froissait guère l’opinion publique si un jeune artiste décidait délibérément de disparaître aux yeux du monde. C’étaient les mots de son avocat, mais Jacobi restait sceptique.

Andrews avait tout à perdre dans cette histoire. Ses œuvres, sa réputation, ses contacts… alors pourquoi disparaître maintenant ?

Stanley commença à déboucher sa bouteille de vin en attendant la livraison de son restaurant italien lorsqu’on frappa à la porte.

Les lieux étaient plongés dans l’obscurité, mis à part quelques spots qui éclairaient faiblement les peintures silencieuses.

Le bruit distinct de la vibration du verre de la porte vitrée sous les martèlements insistants força Jacobi à accélérer le pas. Giuseppe savait que ce détail avait le don de l’agacer ; c’est pourquoi il avait l’habitude de l’appeler directement pour qu’il vienne récupérer sa commande à la porte.

Un homme en uniforme marron clair à bande jaune tentait de regarder au travers de la vitre lorsque le galeriste l’interpella.

— J’ai une livraison pour vous, dit-il à travers la porte en collant son porte-documents contre la vitre.

— Vous faites erreur. Je n’attends aucune livraison et nous sommes fermés. Bonne soirée à vous.

Jacobi fit un signe de la main invitant l’intru à aller cordialement voire ailleurs.

— J’ai un colis pour Stanley Jacobi, contre signature. Je suis sur la fin de ma tournée, soyez sympa. J’ai juste besoin d’un autographe et je ne vous embête plus !

Bien que Stanley ne fut pas d’humeur conciliante, l’épais caisson de bois amené par le livreur attisa suffisamment sa curiosité pour qu’il daigne enfin ouvrir la porte.

— Vous êtes un chic type, merci beaucoup. Ce truc pèse son poids ! J’en aurais chié à le remettre seul dans le camion.

Le transporteur tendit le porte-documents à Stanley et l’invita à signer au bas de la page.

— Je vous mets ça où, chef ?

— Posez-le dans l’entrée, je m’occupe du reste.

Jacobi parcourut la fiche de livraison des yeux en fronçant les sourcils.

— Qui est l’expéditeur ? Ça n’apparaît pas sur votre fiche.

Le transporteur lui arracha des mains sans vergogne, le front suintant de transpiration.

— Ouais, c’est pas courant ! Les gens sont vraiment bizarres, vous savez ! Sans ça, je ne serais même pas capable de le retourner. Une chance que je sois tombé sur vous, au final !

Jacobi acquiesça en offrant un sourire faussement compréhensif, et son interlocuteur prit congé.

— En vous souhaitant une excellente soirée, continua-t-il avant de fermer la porte à clé.

L’ouverture du colis attendrait le lendemain. Le vin s’était suffisamment aéré pour libérer ses saveurs subtiles, et la faim commençait à se faire sentir.

Stanley se servit un verre en attendant l’appel de Giuseppe, qu’il sirota seul devant l’imposant coffre de bois qui trônait dans l’entrée.

Une part de lui le narguait, l’incitant à l’ouvrir sur-le-champ afin d’en découvrir le mystérieux contenu. Le bouquet aromatique de fruits rouges et de violette explosa dans sa bouche tandis qu’il avalait avec lenteur le doux nectar de ce vin extraordinaire. C’était exactement ce qu’il lui fallait.

Stanley toisa sa livraison d’un air pensif.

Et puis merde, pensa-t-il avant d’aller chercher un pied-de-biche dans son bureau.

Il y avait toujours quelque chose de jouissif à ouvrir ce genre de boîte, surtout en ne sachant pas exactement ce qu’elle contenait.

Il lui arrivait de recevoir des cadeaux de la part de certains clients, allant du simple livre aux sculptures les plus inestimables pour sa propre collection.

Le couvercle ne prêta aucune résistance dans les mains expertes de Jacobi. De la laine de bois imprégnée d’une odeur de fumée recouvrait ce qui semblait être une imposante peinture de deux mètres de longueur sur un mètre cinquante de largeur.

Cette odeur avait quelque chose d’appétissant, bien que l’idée même de consommer de la laine de bois aurait été aberrante.

Stanley dégagea d’abord les angles, avant de stopper net son geste.

Il sentit une étrange sensation, tandis qu’un frisson traversait son corps, comme si la température à l’intérieur de la galerie avait chuté brutalement. Le nom de l’artiste à qui appartenait cette toile apparut sous ses doigts.

Elle était signée S. Andrews.

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