Le festin
La toile était surprenante, bien que Jacobi se questionnât sur les motivations de l’artiste lorsqu’il l’avait peinte.
Elle ne rentrait pas vraiment dans la même thématique que ses œuvres précédentes qui reflétaient davantage une vision émouvante de la classe moyenne américaine moderne.
Celle-ci représentait une scène d’une banalité affligeante, bien que les détails, aussi riches que réalistes, eussent été réalisés d’une main experte.
Quatre hommes corpulents partageaient un repas autour d’une table recouverte de mets délicieux.
Richement vêtus, ces derniers dévoraient avec appétit toutes sortes de plats, le sourire aux lèvres dans une expression extatique : des rôtis fumants accompagnés de légumes braisés, des poissons grillés richement garnis d’herbes et d’agrumes, des plateaux de fromages et de pains, une pièce montée et autres pâtisseries des plus raffinées. Toute cette mise en scène éveillait en Jacobi un appétit certain, ce désir de se joindre à ce festin et d’en goûter les plats variés.
Toute cette nourriture le fit saliver, au point qu’il s’imagina percevoir les odeurs subtiles des viandes marinées lui caresser les narines. C’était complètement fou ! D’un réalisme saisissant et d’une profondeur incroyable.
Le regard de Stanley parcourait la toile sans omettre le moindre détail : la chair de la volaille, tendre et juteuse sous cette peau croustillante.
L’onctuosité de la sauce, sa couleur brun foncé aux notes de cognac et de romarin. Ces tubercules rôtis avec soin, dorés à souhait sur leur lit d’oignons et d’échalotes caramélisés par les graisses de cuisson. Et cet assortiment de desserts et de viennoiseries au cœur tendre, moelleux et croustillant à la fois.
Stanley rêva de planter ses dents dans un de ces choux, de déchirer cette brioche encore tiède pour en humer le doux parfum.
Cette œuvre était une déclaration d’amour à la gastronomie et au partage de ses mille saveurs.
Le génie de cette création résidait dans l’élaboration de cette table, de ce banquet et de ce qu’il dégageait. L’œil se portait volontairement sur la nourriture sans prêter plus d’attention aux convives qui étaient attablés. Ces quatre personnages avaient des traits porcins, le visage rougi par le vin et suaient sous l’effort de leur goinfrerie.
Le reste de la mise en scène ne présentait pas autant de détails. On y voyait les coups de pinceau combler l’espace, nuancer les jeux d’ombre et de lumière, sans s’attarder sur le développement d’un environnement pour ce festin. Seuls la table et les convives ressortaient, ce qui donnait d’autant plus de profondeur à cette peinture.
Stanley sentit son téléphone vibrer dans sa poche, ce qui lui permit de décrocher de sa contemplation. C’était le livreur de Giuseppe qui le prévenait de son arrivée.
Quoi de mieux que de se mettre quelque chose sous la dent après cette mise en bouche extraordinaire ? pensa Jacobi. Son maigre repas ne serait certainement pas à la hauteur du festin de Sullivan, mais il espérait en tirer tout de même de la satisfaction.
Le galeriste partit chercher sa bouteille de vin et s’installa devant l’œuvre de son artiste disparu pour se joindre au quatuor gourmand.
Son repas arriva peu de temps après, embaumant l’air du parfum subtil de la cuisine napolitaine.
La première bouchée ne fut cependant pas au goût de Stanley.
La texture était grossière, la saveur fade et l’équilibre du plat insipide. Le tout était servi dans un récipient cartonné, ce qui vulgarisait le tout, qui ne valait finalement pas mieux qu’un repas réchauffé au micro-ondes. Jacobi but une gorgée de vin pour oublier cette expérience gustative exécrable, lorsque l’acidité du breuvage vint le surprendre. Une sensation râpeuse et âpre, comme s’il se fût agi d’un vinaigre passablement mauvais. Que se passait-il donc ?
L’œuvre de Andrews avait-elle altéré ses sens au point de rendre sa nourriture médiocre en comparaison de la perfection de son festin ?
De nouvelles odeurs vinrent le narguer lorsqu’il remarqua un détail qui, jusqu’à présent, lui avait échappé.
Les quatre gourmets de la toile avaient cessé de manger et braquaient sur lui leurs yeux dévorants.

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