La faim

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Stanley avait quitté la galerie avant même de s’apercevoir qu’il avait omis d’appeler le détective au sujet de sa dernière découverte.

Ses pensées étaient imprégnées par la toile d’Andrews, et son appétit n’avait pas trouvé satiété. Son odorat semblait à présent plus sensible aux odeurs environnantes, si bien qu’il percevait tous les effluves de la ville comme un doux parfum venant narguer ses sens. Les restaurants grassement bondés aux saveurs exotiques, les vendeurs ambulants et leurs articles baignant dans la graisse et les sauces sucrées, jusqu’aux emballages de fast-food dégueulant de poubelles bondées.

C’était une sensation étrange. Comme si ce qui, auparavant, aurait pu paraître écœurant devenait maintenant appétissant.

Jacobi s’empressa d’accélérer le pas, contenant au mieux ces tentations grotesques.
La faim l’habitait. Une faim telle qu’il n’en avait jamais connu.

La première chose qu’il fit en rentrant dans ses appartements fut bien évidemment de se ruer dans la cuisine et d’en libérer le contenu.
Il étala l’intégralité de son réfrigérateur sur le plan de travail en granit, parcourant des doigts les pièces de viande rouge et saignante, les fromages les plus fins venus d’Europe, les légumes frais achetés ce matin même au marché. Il prit un bouquet d’herbes aromatiques qu’il huma avec passion. Les feuilles frôlant son nez, caressant ses narines, firent naître en lui un désir nouveau.

Il arracha des dents ces dernières avec fougue, réduisant en bouillie les aromates frais et succulents. La forte amertume, suivie d’un doux parfum herbacé, le fit frémir.
Il s’empressa de saisir un nouvel aliment, qu’il renifla comme l’aurait fait un animal, avant de le dévorer goulûment. Il savait que cette situation était des plus étranges, cette pulsion vorace qui l’habitait et qu’il ne pouvait contrôler. La viande sanglante et poisseuse entre ses doigts se vit déchiqueter, aspergeant sa chemise d’éclaboussures carmin. Le goût prononcé du fer, de cette chair à la fois tendre et filandreuse, lui arracha un râle de plaisir.

Il se saisit d’une bouteille de vinaigre et en vida le contenu. Les notes à la fois aigres et sucrées attaquèrent ses papilles, lui arrachant une grimace amusée. Le lait suivie et adoucie la brûlure par sa fraicheur et son velouté. C’était divin, et Stanley en resta un moment extatique, avant de plonger ses dents dans un beurre de baratte finement salé.

Dieux que c’était bon ! Cette jouissance de découvrir ces saveurs brutes, sans transformation venant gâcher ces matières extraordinaires.

Stanley Jacobi se perdait dans les fantasmes de son appétit dévorant, testant ses sens en ingurgitant tout ce qu’il avait sous les yeux.
Ses bruits de mastication semblaient résonner dans sa tête. Ce bruit humide, distinctif des mangeurs dépourvus de manières, qui le dégoûtait tant. Voilà qu’il se comportait comme eux. Un porc obnubilé par sa pâture.

Il reprit ses esprits lorsqu’un raclement vint le surprendre.
Stanley réalisa avec horreur que sa cuisine était maintenant recouverte de détritus, tandis qu’une odeur nauséabonde flottait dans l’air.

Le temps semblait s’être arrêté, les lueurs de la lune nimbant désormais la pièce d’une teinte spectrale. Depuis combien de temps était-il ainsi prostré dans l’obscurité ?
Sa chemise lui collait à la peau et il empestait. Il porta ses mains à sa bouche pour découvrir un amoncellement de nourriture séchée à la commissure de ses lèvres, qui s’émietta au contact de ses doigts.

Son engouement pour la pitance faisait maintenant place au dégoût, alors qu’il maintenait les haut-le-cœur qui le tiraillaient. Comment avait-il pu commettre un acte aussi affligeant ?

Depuis qu’il avait posé les yeux sur la toile, un lien s’était tissé. Une obsession viscérale à se repaître de tout ce sur quoi il posait les yeux. Il se remémora cette tablée, en essayant de visualiser sa composition, ses convives ventripotents, sans parvenir à obtenir une image distincte dans son esprit. Tout semblait flou désormais.

Il eut envie de partir sur le champ. Ce besoin soudain de redécouvrir cette œuvre incroyable, de parcourir des doigts sa perfection, voir même de la gouter.

Cette pensée lui donna la nausée.

Stanley se releva malgré le sol glissant. Il se sentait souillé, humilié par ses propres actes. Il fallait qu’il se reprenne, qu’il se débarrasse de la substance visqueuse et odorante qui recouvrait son corps.

Il retira prestement ses vêtements qu’il laissa en boule avec les vestiges de son festin et se dirigea vers la salle de bain.

Le raclement se fit entendre de nouveau, répété en trois petits sons à peine audibles, mais tout de même présents.
Stanley prit un moment pour trouver la source de ce bruit singulier avant de finalement poser les yeux sur la fenêtre du salon.

Un chat grattait la vitre, visiblement affamé et vulnérable. Son pelage gris et soyeux semblait doux au toucher. Il émit un miaulement timide avant de se frotter de tout son long contre la fenêtre. Ses yeux vert et innocent le toisaient tandis continuait à caresser l’armature de la fenêtre de sa pâte duveteuse. Stanley se sentit de nouveau submergé et ne put se retenir de lui ouvrir.

Il caressa doucement l’animal et le fit entrer dans ses appartements. Le félin commença à se frotter contre ses jambes nues en ronronnant. L’animal ne présenta pas plus de méfiance et commença à lécher les doigts maculés de nourriture séchée de Stanley. La sensation de cette langue râpeuse et ce petit corps potelé qui se pavanait éveillèrent de nouveau l’envie, le désir… La faim.

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