L'art est un mets des plus subtil.

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Il en avait désormais la certitude. Quelque chose ou quelqu’un l’épiait, tapi dans l’ombre de sa paranoïa croissante.
L’épisode vécu plus tôt dans la cuisine le faisait maintenant douter de son état général et paraissait altérer sa perception des choses.

L’écran de son portable s’était brisé lors de sa chute, le rendant inutilisable, et n’étant pas adepte des lignes fixes, son unique chance de contacter le monde extérieur s’était envolée. Il ne se voyait pas déranger un voisin à une heure aussi tardive dans l’espoir de passer un coup de téléphone. Le poids de la culpabilité, des actes ignobles qu’il avait commis durant la soirée, ne l’encourageait pas à emprunter cette voie.
C’était une situation qu’il devait régler seul.

La courte interaction qu’il avait eue avec Linda lui trottait toujours dans la tête, soulevant des questions sans qu’il parvienne à en trouver les réponses.
Tout cela était-il bien réel ? Comment expliquer de façon rationnelle cette frénésie boulimique qui l’avait subitement possédé ?
Toute cette histoire concernant Andrews l’avait peut-être bien plus affecté qu’il ne voulait le croire. Mais qu’en était-il de ce mystérieux colis reçu plus tôt ? C’était, à n’en pas douter, l’élément déclencheur de sa tourmente, une pièce majeure d’un puzzle horrifique qui ne faisait qu’empirer.

Stanley s’était empressé de quitter ses appartements et se dirigeait à présent vers sa galerie. Il ne pouvait s’empêcher de lancer des regards nerveux au-dessus de son épaule tandis qu’il accélérait le pas.
Les rues étaient désertes à cette heure avancée de la nuit, ce qui eut le don d’attiser ses angoisses. Mais où étaient donc passés les rôdeurs nocturnes, les fêtards groggys d’alcool et les taxis ? Nous étions tout de même à Chicago ! Cette ville ne dormait jamais vraiment.

L’éclairage nocturne lui jouait des tours. Les ombres projetées par sa silhouette se voulaient difformes et gargantuesques, tandis que des effluves de viandes avariées semblaient infester les rues.
Voilà que les hallucinations recommençaient…

Je ne suis pas fou, se chuchotait-il à lui-même pour se donner une raison. Tout cela se passe dans ma tête, rien de tout cela n’est réel. La peinture… Je dois en avoir le cœur net. Il faut que je la voie de nouveau. Il faut prévenir Linda. La mettre en garde avant qu’elle ne pose les yeux sur cette dernière.

Un bruit de bouteille en verre s’éclatant au sol attira son regard vers une ruelle proche.
Une silhouette énorme était en train de vider le contenu d’une poubelle, avant de le fixer de ses yeux miroitants. L’obscurité ne permit pas à Stanley de distinguer cet individu, mais il le vit clairement se repaître de ce qu’il avait trouvé tout en ne le quittant pas des yeux. Il ne put empêcher son ventre de gargouiller avant de ressentir de nouveau cette sensation effroyable. La faim l’avait retrouvé, lancinante, tentatrice.

Non… Par pitié…

L’ombre de cette entité vorace trembla un instant avant de se dédoubler, encore et encore, formant un groupe de quatre créatures aux regards réfléchissants, tous braqués sur lui.
Non, son esprit tourmenté interprétait de façon horrifique un jeu d’ombres et de lumières, c’était tout, se rassurait-il.

Des feulements de chats se mirent à retentir alors que les formes commençaient à sortir de la ruelle d’une allure pataude et grossière.

Non… Sors de ma tête… Rien de tout cela n’est réel !

Stanley ne perdit pas un instant et prit ses jambes à son cou, la respiration haletante.
Son rythme cardiaque s’emballait, rendant sa respiration difficile et douloureuse.
Il ne se trouvait maintenant plus qu’à quelques rues de la galerie.

Les ombres avaient grandi et se projetaient maintenant sur les immeubles, dévorant tout de leur noirceur épaisse, tandis que des miaulements de chats agonisants atteignaient une fréquence assourdissante.
La lumière quasi inexistante des lampadaires arborait maintenant une teinte rouge et sanglante, plongeant la ville dans un nuancé carmin et organique.

Je ne suis pas fou… Rien de tout cela n’est réel… Sors de ma tête… SORS DE MA TÊTE…

La devanture de son établissement se présenta comme une bénédiction lorsqu’elle apparut au coin de la rue.
Son estomac le tiraillait, arrachant des piques de douleur alors qu’il se concentrait à étouffer sa faim. Il espérait pouvoir se défaire de ce qu’il avait réveillé en découvrant cette toile et était prêt à tout pour y parvenir.

Il se sentait coincé dans une spirale infernale, traqué et épié par des choses qu’il n’était pas en mesure d’expliquer. La sueur sur son front lui piquait les yeux et ses vêtements étaient devenus moites sous l’effort. Il fallait qu’il gagne son bureau au plus vite. La carte de l’inspecteur, une ligne fixe pour appeler Linda, il fallait les prévenir. Rien de tout cela n’avait de sens. Andrews, sa disparition, la peinture… Tout était lié, il en était certain désormais.

Lorsque Stanley pénétra dans la galerie, ses tourments prirent fin subitement.
La faim avait disparu, les ombres et les grondements félins aussi.

Le calme des lieux fit écho à sa respiration sifflante tandis qu’il s’empressait de fermer la porte derrière lui. Les différents spots incrustés au plafond inondèrent d’une lumière blafarde l’environnement familier que Jacobi chérissait tant.

Ces décorations minimalistes et quelques peu aseptisées rendaient cet endroit calme et reposant, ce qui eut le don de lui faire le plus grand bien. Il balaya du regard les œuvres exposées et avança d’un pas incertain vers son bureau. Son souffle s’était apaisé, mais son rythme cardiaque martelait toujours sa poitrine. Quelle heure était-il ? Combien de temps s’était écoulé depuis qu’il avait reçu cette étrange livraison ? Sa notion du temps était compromise. Son échange avec l’inspecteur semblait remonter à plusieurs jours déjà.

Tout semblait si calme désormais… Peut être l’était-ce un peu trop…

La caisse qui avait contenu la dernière œuvre de feu Sullivan était toujours présente dans l’entrée. De la laine de bois, les restes de son repas ainsi qu’une bouteille de vin vide étaient encore posés à même le sol.
Il se rappela amèrement ce que le prix de sa curiosité lui avait coûté. Que s’était-il réellement passé avec Sullivan, et pourquoi ce dernier avait-il tenu à lui envoyer sa dernière œuvre ?
Avait-il lui aussi été en proie à cette voracité malsaine lorsqu’il avait peint cette toile ?
Ou avait-il été victime de sa propre création ?

Il y avait cependant un détail qui contraria le galeriste. Quelque chose qui aurait dû se trouver là et qui, à son grand désespoir, n’y était plus.
La peinture du festin avait disparu.

Stanley ne perdit pas de temps à se questionner sur ce sujet et se dirigea silencieusement vers son bureau. Il peinait à contrôler les tremblements qui parcouraient son corps, rendant ses jambes flageolantes et ses pas mal assurés.

La pièce était telle qu’il l’avait quittée. Son bureau ordonné, son ordinateur portable et l’antiquité vintage qui lui servait de téléphone. Rien n’avait bougé d’un pouce.

Il s’empressa de fouiller dans les tiroirs de son secrétaire, désordonnant les piles de documents minutieusement organisées, déversant à même la table des compartiments entiers. Ses doigts tremblants et ses yeux fiévreux parcouraient l’amalgame de papiers, sans trouver ce qu’il cherchait. La carte de visite de l’inspecteur était manquante. Il balaya tout d’un geste rageur et pesta intérieurement.

Il lui restait toujours le téléphone. Il pouvait encore contacter le 911, Linda, n’importe qui susceptible de lui venir en aide. Ses doigts moites et poisseux de sueur s’activaient frénétiquement sur le cadran ancien tandis qu’il portait le combiné à son oreille.

Un grésillement résonnait fébrilement, sans tonalité distincte.
— Allô ? Allô, vous m’entendez ? Est-ce que quelqu’un m’entend ?

Stanley écrasait le téléphone contre son oreille jusqu’à en ressentir de la douleur. Il écarquillait les yeux, priant intérieurement que quelqu’un lui vienne en aide.

Les crépitements s’atténuèrent, laissant place à un silence inquiétant.
Stanley sembla percevoir une respiration très discrète, bientôt suivie par des claquements de langue et des bruits moites. Quelque chose, à l’autre bout du fil, se léchait les babines avec délectation, prêt à savourer son ultime repas.

— Mais qu’est-ce que vous voulez, bordel ! hurla Jacobi comme un dément.

Un ricanement rauque et étouffé lui répondit deux mots qui lui firent perdre pied.

— MIAM… MIAM…

Stanley balança le combiné de toutes ses forces contre le mur et se rua à l’extérieur de son bureau. Il n’avait maintenant qu’une seule idée en tête : mettre la main sur cette foutue peinture et la réduire en miettes. Cette seule volonté lui donna suffisamment de courage pour se précipiter dans les couloirs exigus de la galerie à la recherche de ce maudit tableau.

Les bruits de mastication reprirent tandis qu’il se perdait dans un dédale de corridors, véritable labyrinthe épuré de toutes les œuvres qui y avaient été exposées. Les lumières commencèrent à vaciller, avant de s’éteindre les unes après les autres.

Stanley continuait sa course, craignant de se retrouver seul dans l’obscurité, le regard fou comme une proie que l’on traquée. Il atterrit dans une vaste salle qu’il n’avait jamais foulée auparavant, munie d’un projecteur unique dirigé vers un tableau qu’il reconnut fort bien, à quelques détails près.

Une table était dressée, entourée de quatre chaises vides invitant à s’y installer. Le couvert y était organisé de façon très aristocratique ; les petits plats avaient été mis dans les grands, les verres de différentes tailles et les couverts multiples soigneusement déposés sur une nappe d’un blanc immaculé.
Seuls les convives manquaient au tableau, ainsi que le festin qu’ils attendaient de déguster.

Stanley tomba à genoux, incapable de continuer. La lumière commençait à perdre en clarté, plongeant peu à peu la pièce dans les ténèbres.

Je ne suis pas fou… rien de tout cela n’est réel… C’est un cauchemar… Ayez pitié…

Les ombres se mouvaient, tandis que des empreintes de pieds et de mains tapissaient le sol et les murs. Ne restait que la peinture, éclairée dans cette obscurité épaisse alors que des masses trainantes se rapprochaient du galeriste.

Hurlant de terreur, Stanley se sentit transporté.
Comme aspiré par la peinture, tandis qu’un millier de petites dents acérées plongeaient dans son corps supplicié.

Sectionnant les tendons.
Déchirant ses chairs.

Tandis que l’air se chargeait d’une forte odeur cuivrée, dans un bruit de mastication abject.

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