1 — Sous son regard…
Le souffle sur la terre s’est épuisé. Les vallées gorgées d’eau, les champs scintillants, les forêts profondes, tout est brûlé par le plus mauvais feu.
Combien seront coupables ceux qui n’ont pas su vivre ? Combien de regrets pour ceux qui ont oublié la joie des silences et des sourires étrangers ?
Un feu, et autour de ce feu deux silhouettes qui se détachent dans la nuit. Quelques braises volent dans l’air calme. C’est doux… pour une fois c’est doux. C’est bon… pour une fois c’est bon.
C’est bon, mais la maison est loin. Et ni l’un ni l’autre ne disaient un mot. L’amour seulement, celui qu’ils se vouent l’un pour l’autre, cet amour de vagabonds, cet amour que deux êtres qui ont erré suffisamment longtemps seuls sur cette terre peuvent nourrir l’un pour l’autre… cet amour là seulement parlait.
En léchant les ténèbres, les flammes bornaient le monde à un morceau de chaleur. Souvent leur regard se perdaient dans la noirceur impénétrable de la nuit. Un mur se formait entre eux et les ombres. Le bruit de l’eau criait à côté, et ce qu’il restait de vie sauvage s’agitait quelque part.
Quand ils se croisaient aux détours d’un craquement des flammes, leurs yeux se racontaient ce que leurs bouches étaient trop timides à avouer.
Ils se disaient des choses comme : « Tu as vu mon vieux…? La dernière fois qu’on était ici, toi et moi, à boire des coups près du feu, on était tout jeunots… on se promettait tant d’aventures ! Et on les a eu ces aventures ! Mais sur le chemin, qu’est-ce qu’on a perdu ! Je croyais pas que ça me coûterait tant…
Je croyais pas que j’aurais tant de regrets pour ce que j’aurais pu vivre autrement… »
Pourtant leur petit monde n’existait pas. Pas vraiment. Ce morceau de chaleur qu’ils s’étaient créé, il n’existait pas plus que la foi qui les maintenait en voyage. C’était aussi tangible que l’espace qui sépare deux villes entre elles. C’était une parenthèse entre deux mondes qui vivent, qui vrombissent et qui vibrent encore. Une zone de sommeil entre deux jours.
Et comme un doux rêve duquel il faudra inévitablement se réveiller, ils profitaient comme deux enfants de ce que la nuit sait apporter. Des images, des bruits, des jeux dans les ombres et le souvenir surtout… Le souvenir d’autres nuits vécues dans d’autres vies peut-être.
Comme un océan trouble au fin fond de notre mémoire, qui s’agite et qui promet que tout est possible après tout, le feu les enveloppait comme un parfum d’enfance. Que tout est à recommencer, nuit après nuit, et que chacune d’elle vaut la peine d’être rêvé, voilà ce que les flammes murmuraient.
Le lendemain, le soleil cognait dur. Comme souvent, ils avaient fait preuve de trop peu de prudence. Ils s’étaient endormis tous les deux, à demi ivres morts. Le feu avait brûlé une bonne partie de la nuit, et si au moins un garde avait eu l’oeil ouvert, s’en était fait de révéler leurs positions.
Longtemps encore ils marchèrent en longeant la rivière. Elle sillonnait la vallée et faisait partout entendre un chant délicieux. Mais celui-ci rapetissait, disparaissant presque à mesure qu’ils progressaient. La ville devant eux captait à elle les bruits du monde, les mangeait, les digérait pour ne recracher à son tour qu’un vacarme un peu vague.
Près de l’eau, un garçon faisait boire ses moutons. En approchant, les deux hommes jetèrent l’un pour l’autre un regard à la fois amusé et sérieux, comme deux loups qui débusquent pour la première fois depuis longtemps une brebis enfin grasse.
L’un des deux s’approcha du garçon et dit d’une voix qu’il voulait suave et douce :
« Salut ! Les hommes sont tous frères sur cette terre, accueille-nous chez toi et nous mangerons du pain comme si nous étions enfants encore. »
La face du garçon se plia en un rictus circonspect. Si l’aspect des deux hommes n’avait pas été si effrayant, il aurait sûrement pouffé de rire. Il répondit brièvement qu’ils trouveraient sûrement de quoi se ravitailler à l’intérieur de la ville. L’homme renchérit :
« Quel âge as-tu ? Tu ne sais pas que c’est la moindre des choses que d’offrir l’hospitalité à des voyageurs ? Fourbus en plus de ça ! »
Le garçon répondit qu’il allait sur sa dix-huitième année, qu’il ne savait rien de ce qu’il était d’usage ou non d’offrir à deux étrangers qui émergent de la forêt comme ça, mais que pour une somme plutôt modique, ils trouveraient largement la compagnie qu’ils cherchent tant à l’intérieur.
Le deuxième homme avança près de l’eau.
« A ce train-là, on passera la nuit dehors… Dis-moi. Comment t’appelles-tu ? »
— Maxence ! » répondit le garçon, plus emballé par ce monsieur-ci que le précédent.
— Maxence… et ces moutons, sont-ils à toi, Maxence ?
— Sûrement non ! Ils sont à mon oncle. Je l’aide de temps en temps. Ca me fait faire quelques pièces.
— Et ces pièces que tu parviens à te faire à l’occasion, tu n’aimerais pas les dépenser à te rafraichir un peu la gorge ? Tu en profiterais pour nous indiquer le meilleur endroit pour boire un coup, et par là-même tu auras accomplis ton devoir d’hospitalité. Tout le monde y gagne, n’est-ce pas ?
Le garçon convint que c’était raisonnable, puisqu’ils insistaient tant à ce que l’accueil leur fut offert. Il les invita à s’avancer vers la ville pendant qu’il rangeait les moutons.
Maxence les mena jusqu’à une petite place baignée de soleil. Il y avait là la terrasse d’un bar qui servait le café dans la journée. Il était certes encore un peu tôt pour demander du vin, mais les deux hommes étaient assoiffés. Le garçon, qui se sentait maintenant obligé de rester à leur côté, commanda pour eux et lui un large pichet, espérant au fond qu’ils auraient la délicatesse de lui payer le coup.
Voyant que les deux buvaient sans dire un mot, le garçon se risqua.
« Vous ne m’avez pas dit vos noms au fait. »
Le premier qui lui avait adressé la parole près de la rivière se faisait appeler Süskind. Il était plutôt épais et portait une large barbe. Son aspect rude et un peu grossier était sans cesse rompu par ses yeux toujours doux et accueillants. Mais son regard se faisait souvent grave et distant, de sorte que l’accueil promis n’arrivait pas toujours.
Le second se faisait appeler Marin. Il était plus fin et semblait plus petit. Il avait la face d’un renard et son visage était une perpétuelle contradiction. Son sourire et ses yeux semblaient toujours accueillir et appeler à se livrer, mais ses dents et son regard vous signifiaient que se livrer, c’était se risquer à se battre.
« Et… qu’est-ce qui vous amène ici ? Je pense que c’est la première fois que je vois des types comme vous émerger de la forêt comme ça !
— Disons qu’on cherche des choses, répondit tranquillement Süskind. On traverse bien des contrées pour trouver ce qui nous intéresse le plus… et aujourd’hui, par exemple, c’est toi. »
Voyant qu’il n’aurait pas de réponses honnêtes à ses questions, le garçon décida de se taire. Peu après, une jeune serveuse vint s’enquérir d’eux. Leur manquait-il quelque chose ? Un pichet en plus ? Allez, je vous apporte ça tout de suite !
Il n’échappa pas à Marin que le jeune Maxence suivait d’un oeil avide la fille qui s’en allait.
— Elle te plaît la petite ?
— Hein ? Alexia ?
— Roh allez ! Tu peux tout nous dire à nous. On connait personne ici !
— Oui, et quand bien même on en connaitrait, on s’en moque pas mal de qui tu aimes et qui tu n’aimes pas, renchérit Süskind entre deux gorgés. Ce qui compte, c’est ce que tu veux.
— Mais il veut la petite, lui ! S’exclama Marin un peu fort.
— Chut ! Ca va pas ? Elle vous entendrait !
— Eh ben au moins ça t’avancera !
Ce n’est qu’au bout du deuxième pichet, le troisième déjà entamé, que Maxence admis que la jolie Alexia faisait battre son coeur. Ils se connaissaient depuis longtemps, depuis petits en fait, et depuis toujours il avait vu chez elle comme une allégorie de tout ce qui est beau et céleste. Bien sûr, le garçon ne présenta jamais ainsi les choses. C’était Süskind, ou bien Marin peut-être, qui synthétisa comme ça ses sentiments.
A l’approche de la fin du troisième pichet — un autre était en route — Marin finit par se lasser. Il laissa Süskind rattraper le gosse. De ses grands yeux ouverts jusqu’au néant, il l’écoutait parler de son enfance, du fait qu’il n’avait jamais vraiment eu d’amoureuse quand Alexia enchainait les jules depuis qu’elle avait douze ans, de pourquoi une fille comme elle, toute serveuse qu’elle était, ne s’acoquinerait peut-être jamais d’un garçon comme lui… un peu vagabond, qui se fait quelques pièces à faire promener des moutons de temps à autre.
Une chose sur laquelle il ne parvenait pas à s’exprimer, c’était ce qu’il se passerait si d’aventure, si par miracle, la belle Alexia acceptait de faire de lui son amoureux. Que se passerait-il alors ? Le ciel s’ouvrirait-il pour lui, avec tout son cortège d’anges qui viendrait jusqu’à son oreille pour lui murmurer le sens de la vie ? Peut-être lui dirait-on ce qu’il faut faire ensuite ? « Tu enfanteras, tu mettras un toit sur la tête de ton soleil et des étoiles qu’elle te donnera, tu combleras les fuites, tu répareras les chaises, tu feras de cette masure un foyer et tu y mourras. Ta tâche sera accompli et enfin tu pourras tout recommencer. »
Etait-ce cela qu’on disait aux amoureux une fois que leur rêve était exaucé ?
Pendant que Süskind se perdait dans les abimes de ses réflexions, Marin cherchait l’aventure. Il s’acoquinait aux tables voisines, demandait un peu les nouvelles, s’enquérait des rumeurs. Qu’y avait-il à faire ici ? Que se passait-il le soir, au juste ? Surtout, y avait-il quelqu’un ici pour leur offrir l’hospitalité. Parce que pour le moment, tout le monde ici manquait à son devoir le plus impérieux : accueillir son prochain comme son frère, comme un vieil ami qui a trop longtemps erré et qui rentre au foyer pour retrouver le feu de la famille et des repas partagé. Personne ? N’y a-t-il personne ici qui accepterait de remplir son devoir ?
Quand il commençait à se montrer trop insistant, le patron venait rabrouer l’étranger pour lui dire de se calmer un peu. Comme les deux inconnus semblaient bons clients, il ne se montrait pas trop agressif, mais il espaçait ses services et mettait de plus en plus de temps à ramener un pichet, comme pour leur intimer d’aller faire leur affaire ailleurs. Ce comportement eu pour effet d’échauffer le sang de Marin, suivit de Süskind quand celui-ci s’aperçut qu’on les mettait tranquillement à la porte.
Pour répondre à l’attitude désobligeante du patron et des clients attablés, Marin et Süskind entreprirent tout d’abord de porter leur attention sur Maxence, en parlant de plus en plus fort pour être sûr d’être entendu de tous.
« De tous les endroits qu’on a pu visiter, et ça en fait bien une tripoté, hein Marin ? De tous ces endroits, on n’a jamais été aussi mal reçu. Quatre, nan cinq même ! Cinq pichets et pas un merci !
— Moi, ce qui me hérisse les poils, renchérit Marin, c’est la gueule de tous les pisse-froid assis à côté. Nan, mais t’as vu leurs yeux ? A peine on est arrivé qu’on dérangeait déjà. Ca vit mal ici !
— Enfin, heureusement qu’il y a des ptits gars comme toi — hein mon ptit Maxence ! — pour nous rappeler ce que c’est que de partager ! C’est grâce à toi qu’on a pu se détendre un peu ce soir.
— Comment…? Parce que vous escomptez que… enfin… je ne peux pas payer tout ça voyons ! »
Le silence qui suivit fut lourd et pesant. Süskind devint rouge, et Marin en était devenu violet.
« Tu te dédis !
— Mais pas du tout ! J’étais d’accord pour un pichet… mais vous n’avez pas arrêter de commander et de vous servir de nouveau !
— Oh j’ai plus la force ! S’exclama Marin.
Quand le patron vint apporter la note, lui aussi devint rouge à entendre que ces messieurs ne paierait que pour un pichet. Maxence, au comble de l’embarras, parvint à fouiller ses poches pour en payer un deuxième, mais il restait les trois autres !
Alors que le patron commençait à lever la voix, Süskind fit de grands gestes de main en conservant une attitude sereine et calme. Il se dressa sur la table et s’adressa à la terrasse tout entière.
« Salut ! Les hommes sont tous frères sur cette terre. Un mauvais coup du sort a brouillé nos boussoles, et vos frères se trouvent malheureusement endettés. Sûrement, on ne laisse pas le sang de son sang dans un tel embarras. Qui parmi vous se porte garant de nous en payant notre dû ? »
Comme personne ne répondait, et que de surcroît tout le monde fixait son écuelle ou son verre pour échapper au regard atterré de Süskind, celui-ci se retourna vers le patron, l’air contrit, désolé, mais en même temps quelque peu rieur.
« Bon ! Il semblerait que nous nous soyons égarés du côté de lointains cousins ! Ecoutez monsieur, je vous propose de garder pour vous notre note, et nous viendrons la payer d’ici peu, dès que nous aurons des sous. »
Le patron ne voulait rien savoir. Soit ils payaient, soit il appelait de ce pas de quoi les rappeler à l’ordre ! On n’avait jamais vu ça, des nigauds qui se servent cinq pichets sans avoir dans l’idée de les payer ! Où était-on, et pour qui se prenait-on surtout ?
Maxence était vert de honte. Et la pauvre Alexia qui le regardait d’un air pitoyable ! Comme il en voulait à ces deux étrangers de l’avoir ainsi déranger aujourd’hui !
Marin se mit à parlementer avec le patron, sans grand succès. Autour d’eux, un attroupement s’était formé d’un mélange de clients et de gens qui passaient là. Bientôt, il y eut une sorte de cohue autour d’eux.
Il en vint à tel point que la rue avait disparut à leurs yeux pour être remplacer par un mur de visage ahuris et surtout déconcerté d’un pareil spectacle. On avait pas idée de s’enivrer comme ça pour ne pas payer le pauvre homme ensuite. Un honnête travailleur ! Un patron comme on en fait plus. Et la pauvre petite qui tremblait derrière lui… non, vraiment, il y a des étrangers dont il vaut mieux se méfier !
Devant cette foule idiote et grossière, Süskind ne tint plus et se mit à vociférer.
« Ah on dévisage ? Le cortège grotesque de lutins et de gnomes nous dévisage, nous ? Puis parlant plus fort, pour que tout le monde puisse l’entendre. Mais c’est sur vous que se porte à l’instant un oeil trouble ! Non pas le nôtre, mais celui qui vient du bout du monde.
Allez ! Courrez ! Déballez ! Allez jusqu’en vos tanières pour trouver du secours ! La chose qui vous regarde est celle qui vous sourit quand les lumières sont éteintes ! Allez la trouver et implorez son pardon !
Implorez et priez bien fort ! Si elle vous pardonne ce soir, elle ne sera peut-être pas aussi clémente à l’aube… »

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