2 — Le fleuve

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Quand il menait paitre les moutons comme ça, il se demandait toujours ce qui l’empêchait vraiment de partir avec eux, de les emporter pour ne jamais revenir. Ça n’est pas le peu d’amour qu’il portait pour son oncle qui l’aurait arrêté. Ça n’est pas non plus par conscience professionnel ; chose qu’il n’avait pas pour commencer et qu’il ne souhaitait pas acquérir. Ça ne sera pas non plus par amour pour son prochain ; cela aussi lui était parfaitement étranger. En s’en allant, il ne regretterait personne, et personne ne le regretterait. Il aurait disparu du monde sans laisser une trace, et sans que quiconque en fut profondément ému ou impacté.

C’eut été facile pourtant. Un détour, il aurait pu marcher jusqu’au bout du monde, il aurait revendu les bêtes au premier village venu.

Mais tant qu’il marchait avec eux, en suivant docilement le chemin habituel, son pas ne s’éloignait jamais de la route.

C’est peut-être que quelque soit la distance où il put aller, quelque fut la rivière où ils boiraient, les moutons et lui étaient condamnés à avancer à l’ombre des murs de la ville. Il n’y avait plus là dehors de monde qui puisse être vraiment libre, vraiment étranger à l’emprise du monde urbain.

Lui-même, s’il jetait un œil par-dessus son épaule, n’apercevrait-il pas un archer perché là-haut sur les murs de la grande cité ? N’y aurait-il pas une flèche prête à lui être décochée s’il cherchait à partir ? La plus profonde des forêts, les montagnes les plus hautes, rien n’était assez reclus pour échapper au ventre glouton de la ville.

Et cela Maxence le savait. Il ne savait pas grand-chose, il ne savait presque rien à vrai dire. Mais il savait, comme tous les enfants le savent, qu’on ne franchit pas impunément les grillages de la cour de récré.

Malgré tout, Maxence s’estimait heureux d’être là, “dehors”, à l’abri de la fournaise, loin des fourneaux surtout. Fort heureusement, il n’avait pas à faire les petits boulots les plus harassants. Il n’avait même pas à jouer l’esclave en livrant je-ne-sais-quel broutilles à je-ne-sais-quel corniaud ! Non. Tout ce qu’il avait à faire, c’était se promener avec les moutons. Quelle chance !

Cela, il le pensait sans ironie. C’était d’ailleurs par bonté que son oncle, qui du reste avait et le temps et l’énergie de s’occuper lui-même de ses quelques bêtes, lui avait confié la charge de ce minuscule troupeau. Il avait pris pitié de lui qui semblait se morfondre dans l’inactivité et le refus d’un travail digne de ce nom. Cet emploi quasi fictif, Maxence le chérissait plus qu’il ne pouvait l’admettre.

Oh, bien sûr ! Devant ses amis, devant ceux qui commencent déjà à avoir une situation dans la vie, il roulait des mécaniques. Il jouait le poète ou le doux rêveur. Il disait que ça lui faisait de l’argent facile.

Parfois, il frimait en disant qu’il escroquait un vieux pou qui n’avait jamais eu une tendre attention pour quiconque dans toute sa longue et pénible existence. Il disait en tout cas que cette situation lui convenait largement, puisqu’il n’avait jamais besoin d’argent que pour se payer un verre et pour inviter une fille au restaurant à l’occasion.

C’était la dure comédie qu’il fallait jouer pour vivre encore en société. Il fallait bien composer avec ceux qui jouent encore le jeu qu’on avait promis de jouer depuis le début. Là, quand tout le monde grattait péniblement sur son cahier d’écolier, à recopier la leçon que le professeur avait cru bon et juste de leur inculquer, certains avaient jugé qu’il s’agissait là de la chose la plus précieuse au monde.

Ces gens-là ont organisé leur vie entière autour de ce qui a été rédigé dans ce livre sacré. C’est que pour eux, Monsieur ou Madame le professeur, Papa et Maman sont un même type de personne. Ils vivent tous dans un monde blanc et béni. Un monde angélique fait de moral et de bon sens. Quiconque vit correctement, quiconque vit en accord avec les principes dictés par le professeur, et par lui à vrai dire la Nature elle-même, se doit d’avoir quelque chose à faire, et quelque chose avec qui le faire. En d’autres termes, après l’école, il fallait avoir un travail et il fallait se faire aimer de quelqu’un.

Maxence ne savait rien de tout ça. Il savait juste qu’il ne voulait pas travailler, et que pour l’instant personne ne l’avait regardé suffisamment longtemps pour tomber amoureux de lui. Mais s’il avait pu dire quelque chose, s’il avait pu faire passer dans son esprit une pensée en rapport à cela, peut-être aurait-il dit qu’il avait le sentiment d’appartenir à un autre monde que celui-ci. Après tout, qui est-on quand ni le professeur, ni Papa, ni Maman ne pensent que vous faites les choses comme il faut ?

Peut-être que s’il était parvenu à penser quelque chose à propos de tout ça, il n’aurait tout simplement pas voulu faire partie de ce monde-là.

Mais, petit berger qu’il était, Maxence ne songeait pas à grand-chose ce matin-là. Si. Il pensait à ces deux étrangers qu’il s’est vu forcé d’accueillir chez lui. Dieu sait ce qu’il lui serait arrivé s’il les avait laissés faire un esclandre !

Il était embarrassé. Pour la première fois de sa vie peut-être, quelque chose ou quelqu’un faisait trembler son existence. Il anticipait le moment où il rentrerait chez lui ce soir avec une angoisse mêlé d’une pointe d’excitation, il faut bien le reconnaitre. Il ne savait pas d’où ils venaient, aussi espérait-il seulement que ses hôtes se soient tenus correctement. Il ne craignait pas vraiment autre chose, puisqu’on n’avait rien à lui dérober. Pour une fois dans sa vie, il ne savait vraiment pas ce qui allait se passer.

Étrangement, cela donnait des couleurs nouvelles à son travail. Il regardait paitre les moutons, et il prenait comme une attitude nouvelle en les surveillant, comme s’il mimait le rôle d’un authentique berger. Il s’imaginait plus viril, plus fort, plus digne aussi peut-être. Il s’imaginait un œil perçant, il feignait de lire dans les pensées des moutons. Il haussait la voix avant même qu’une des brebis fasse un pas, prévenant ainsi une échappée qui n’aurait pas eu lieu de toute façon.

En regardant passer les bêtes, Maxence se disait que, tout compte fait, c’était lui l’archer. Il y avait quoi, entre vingt et trente brebis… la taille d’une salle de classe finalement. Une petite classe d’écoliers… ni plus ni moins libres qu’eux en tout cas. Et c’est vrai, en y regardant de plus près, il pouvait déceler chez chacune des bêtes l’ombre d’un tempérament. Il ne s’était jamais embarrassé à apprendre leurs noms, mais il avait rapidement pu leur attribuer un caractère, une émotion que l’animal semblait exprimer plus qu’une autre, une couleur parfois même.

Combien de secrètes amitiés se cachaient dans le troupeau ? Les petits groupes qui se formaient çà et là étaient-ils aussi significatifs que ceux qu’il formait lui-même avec ses camarades d’antan ? Cachaient-ils les mêmes insécurités, les mêmes troubles… la même peur de l’avenir. Non. Sûrement non…

Pourtant, quand son œil se porta sur deux moutons noirs au milieu d’un troupeau essentiellement blanc, il crut remarquer quelque chose. Les deux moutons restaient entre eux.

Toujours à deux, ils semblaient manger moins d’herbe que les autres, ou plutôt ils se nourrissaient d’autres choses. Il finit par se dire que c’était eux qu’il surveillait le plus. Parfois, ils couraient tous les deux en direction de la forêt, sans trop de raison, et sans jamais aller au bout non plus. Ils ont peur de l’archer, pensait-il. Pourtant, sous leurs museaux béats se cachait une expression presque moqueuse. Ce n’était pas l’expression d’animaux apeurés, et quand ils couraient tous les deux plein de joies et d’entrain, ce n’était certainement pas sa présence qui les empêchait de franchir l’orée de la forêt.

Ces bêtes-là en savaient plus. Elles en savaient plus que le pauvre Maxence. En les regardant, il ressentait le même trouble qu’en regardant les deux étrangers. Il y voyait une force de vie dont il n’était pas capable.

Les deux brebis ne s’enfuiraient pas. Pour la même raison que les deux étrangers voulaient pénétrer dans la ville, elles ne partiraient pas. Ce n’était pas d’être retenues qu’elles cherchaient, tout comme les deux étrangers ne cherchaient pas à être accueillis réellement, c’était d’être vues en train de partir. C’était cette sensation de départ, ce cri de l’aventure, ce grand « souviens-toi ! » qu’elles murmuraient dans leur course.

Des moutons qui disparaissent, comme ça, dans la forêt, ça s’est toujours vu. Et un gamin ou deux qui s’échappent dans la nature, ça s’est déjà vu aussi. L’archer en haut du mur ne surveillait pas ce qui sortait de la ville… que ceux qui veulent s’en aller s’en aillent ! Bon débarras ! Non. Son œil était tourné au-dehors. Il scrutait les entrées et se moquait des sorties.

C’est que la ville, comme ce maigre troupeau, reposait sur un équilibre assez fin… Que les brebis galeuses partent vite, et sans un bruit, ou soient arrêtées sur le champ ! Mais ne les laissons pas s’installer et prospérer.

Maxence le voyait bien. À trop laisser ces deux moutons s’amuser entre eux, il leur permettait de s’imposer à l’esprit du troupeau tout entier. Les autres avaient peut-être peur de l’archer… qui sait ? Mais un jour viendrait peut-être où les cris du berger ne feront plus frémir l’échine des brebis.

Ils quittèrent le chemin. Pendant un temps, lui et ses bêtes s’aventurèrent dans un pâturage inconnu jusqu’alors. Les deux moutons noirs avançaient loin devant, le reste du troupeau suivait, docile et craintif. La nature bruissait de plaisir à leur passage, et les herbes et les fleurs s’ouvraient à mesure qu’ils avançaient.

L’archer avait quitté son mur, le berger avançait sans son bâton. L’un ou l’autre… les deux un jour peut-être. Devenus brebis ou bien enfant, les deux un jour peut-être… La ville ne perdait rien, un mouton qui disparait, c’est peu de choses. La ville ne perdait rien, mais la vie, elle, retrouvait un de ses enfants.

Au bout de quelque temps, Maxence reprit la maîtrise de lui-même. Il regardait le troupeau s’étaler dans le champ. Le vent froid du soir donnait contre les herbes hautes. L’immensité terrible du monde s’effondrait sur lui.

Un tremblement, un cri, un « Holaaa » et le troupeau fut ramené à un bloc. Bien vite, ils retrouvèrent le confort de la petite rivière et son chant doucereux. En haut du vaste mur, l’archer les aperçut sans les remarquer. Son œil traversait bien des paysages, et guettait pour bien des tumultes que le troupeau ignorait.

Maxence riait à moitié de sa feinte témérité. Il se rassit un instant sur une souche et mangea sa collation en comptant distraitement les bêtes.

Trois… Six… c’était idiot vraiment. On n’avait pas idée de se mettre dans des états pareils. Dix… Douze… Si son oncle l’avait vu faire, oh la la ! Quinze… dix-sept… S’en était fini de sa petite situation rêvée ! À lui le travail de livreur !

vingt-et-un… vingt-trois…

Il en manque deux.

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