Chapitre 5 (Grant)

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8e mois de l’an 27 – Région de Mosley

Grant n’avait pas encore posé le pied à Mosley qu'il avait déjà fait parvenir son rapport au Président ainsi qu'à tous les membres du comité de direction. La réaction ne s'était pas fait attendre : convocation d’un conseil d’urgence.

Jetant un regard par le hublot de l’hélicoptère, Grant vit au loin Mosley se dessiner sous ses yeux. La ville n’avait été bâtie que vingt‑sept ans auparavant et pourtant, elle rayonnait comme la plus belle des cités. Cependant, à l’époque où il y était arrivé, elle était si frêle et si fragile qu’il lui avait paru inconcevable qu’elle puisse un jour être ce qu’elle était aujourd’hui.

Mais elle était là, sous ses yeux.

Resplendissante.

Sous l'égide de l'Académie, ce n’était pas seulement Mosley qui s’était élevée. Barden avait indéniablement évolué. Elle n'était plus cette terre désolée où les habitants luttaient pour leur survie, mal gérée et divisée. Elle était devenue une terre riche en potentiel, unie. Les exploits accomplis sous la bannière de l'Académie avaient surpassé les attentes du plus grand nombre : industrialisation, électricité, informatique, médecine… Devant leur réussite éclatante, elle avait ensuite étendu son influence dans bien d’autres domaines : économie, sciences, recherche & développement, éducation, urbanisme, et bien plus encore, prouvant du même fait la vision trop étriquée des utopistes d’alors.

Pour accomplir cette tâche, l’Académie de Moss avait divisé Barden en sept régions distinctes fédérées sous une seule monnaie, le den. Ashford et Sadell, situées sur le flanc ouest du pays, Mansfield et l’île de Norfolk au nord, et Ruther ainsi qu'Akizora à l’Est, séparées du continent par le détroit de Trium. Enfin, la région de Mosley occupait la majeure partie sud du territoire, principalement en raison d'un climat plus clément et d'un relief plus plat.

Chaque région possédait sa propre capitale portant le même nom, où siégeait l’intendant en charge de son périmètre. Avant que le Président actuel n’accède à ce poste, elles étaient gérées individuellement par leur administrateur, comme l’avait décidé Moss. Mais désormais, les intendants n'avaient de ce titre que le nom, agissant comme des marionnettes obéissant docilement aux ordres de l'Académie. Grant, pour sa part, ne voyait aucun inconvénient à cela. Barden prospérait comme jamais avec une baisse du taux de criminalité généralisée, une économie en plein essor, ou un accès à l'éducation et à la culture en constante amélioration. Tout était contrôlé et coordonné à la perfection, comme des rouages d'une mécanique parfaitement huilée.

Et il en était enchanté.

Par‑delà le hublot, la silhouette imposante de Mosley se rapprochait toujours plus. Avant d’être la capitale de Barden, Mosley était son foyer. Sa fierté. La ville se divisait en deux parties distinctes. Celle dans laquelle il passait la plupart de son temps était bien évidemment la ville‑haute, qui constituait toute la partie ouest. Elle tenait son nom de sa position surélevée, en comparaison à la ville‑basse en contrebas qui formait la totalité de la partie est. La ville‑haute représentait en quelque sorte les beaux quartiers, la richesse et l'opulence. Les faubourgs résidentiels et de récréation se distinguaient par leur architecture néo‑gothique et leurs rues pavées parfaitement symétriques et parallèles. Les musées, théâtres, parcs, bars et restaurants s’étaient multipliés au fil des années, rendant le quartier particulièrement attractif et aimé de tous. Le tout était complété par la majesté du mausolée érigé par Moss en l'honneur de la Scission et des utopistes, symbole de la paix qu’il avait voulu instaurer entre eux. Le bâtiment étincelait sous les rayons d’un soleil au zénith, se dressant majestueusement sur sa colline au sud de la ville‑haute.

Mais ce que préférait Grant n’était pas là. Tout naturellement, son regard se posa sur la tour académique au cœur de la ville‑haute, qui s’élevait majestueusement vers le ciel. Elle tranchait nettement l’atmosphère « vieille‑ville » des bâtiments alentours avec son architecture plus moderne. Son noyau de quarante étages et les cinq tours qui l'entouraient, plus petites, lui donnaient l'aspect d'une fusée de granit et de quartz pointant vers les cieux. Elle dominait la cité de toute sa splendeur et constituait le symbole de la puissance de l'Académie.

L'Académie étant ainsi la seule puissance gouvernementale et économique de Barden, elle générait du même fait le plus grand nombre d'emplois, comme en témoignaient les fourmillements de vie qu'il pouvait distinguer au pied de la tour. Tous ces individus, à l'instar de Grant, travaillaient dur pour la faire prospérer et maintenir la paix, jour après jour. Car à bien des égards, le régime totalitaire mis en place ne manquait pas de susciter des inquiétudes chez certains. C’était notamment là qu’intervenait l'Élite, qui avait entre autres pour mission de démontrer à ces sceptiques que leurs craintes étaient infondées… d’une manière ou d’une autre.

L'hélicoptère contourna la tour académique, laissant apercevoir la silhouette en forme de « U » du quartier général de l'Élite. Le dôme majestueux au centre de la cour intérieure semblait le saluer depuis l'horizon, et un léger sourire se forma sur ses lèvres. Rentrer au QG était pour lui un plaisir qui ne faiblissait pas. C’était son lieu de travail, mais par‑dessus tout son foyer. Le seul endroit qu’il n'ait jamais connu depuis que Moss l’avait pris sous son aile vingt‑sept ans auparavant.

L'héliport de l’Élite se trouvait sur le toit du bâtiment principal du QG. Un imposant édifice de vingt étages qui formait la branche horizontale du « U », et dont la façade était entièrement recouverte de baies vitrées se réfléchissant au soleil. Ce bâtiment central constituait un modèle d'ordonnancement clair et méthodique, reflétant parfaitement l'état d'esprit discipliné de ses occupants. On accédait à ses étages supérieurs par une rangée centrale d’ascenseurs et d’escaliers. Ces derniers étaient accessibles après avoir passé les portiques de sécurité du hall d’accueil, où des agents de sécurité imposants patrouillaient constamment à l’affût du moindre signe suspect.

Le bâtiment abritait toutes les infrastructures essentielles au bon fonctionnement de l'Élite. Chaque étage était d’ailleurs soigneusement attribué à un domaine spécifique, et de nombreux panneaux indicateurs ornaient chaque couloir afin de faciliter la navigation à travers les différentes sections de l’organisation. Les branches verticales du « U », quant à elles, étaient composées de cinq étages. L’aile est était réservée aux quartiers résidentiels des membres de l'Élite, tandis que l’aile ouest accueillait les plus jeunes et s’occupait de leur éducation jusqu’à ce qu’ils soient en âge de les rejoindre définitivement.

Car avant d’être une profession, l’Élite était un mode de vie. Il s’agissait de faire passer le besoin de la société avant ses propres besoins et ses propres états d’âme. De se donner corps et âme à l’Académie, ne vivre que pour elle, et à‑travers elle. C’était pour cette raison que Moss s’était toujours employé à n’enrôler que des orphelins au sein de l’Élite. Des enfants qui n’avaient rien à perdre, et par extension tout à gagner. En plus d’obtenir ainsi leur parfaite loyauté, il leur offrait ce qu’ils avaient toujours cherché : une famille et une raison d’être.

—Quels sont les ordres, Grant ?

La voix d’Eliott l’extirpa de sa torpeur, et il réalisa seulement alors qu’ils avaient atterri.

— Emmenez‑là à l’infirmerie et confiez‑la à Josie, leur ordonna‑t‑il. Prévenez‑moi lorsqu’elle sera réveillée.

— Bien, Patron.

Les deux hommes s’attelèrent à leur tâche, et Grant récupéra son ordinateur pour prendre la direction de son bureau. Il y arriva quelques minutes plus tard, après avoir salué avec réserve certains de ses Élites qu’il croisa dans les couloirs.

Avec réserve, oui, car il était leur chef désormais. Et il se devait d’agir en conséquence. Un sourire amusé étira ses lèvres alors qu’il ouvrait la porte de son bureau et la refermait derrière lui. Sa position n’était en réalité qu’une excuse. Il avait toujours été du genre renfermé et solitaire. Pour lui, seule l’Académie comptait et il en exécutait tous les ordres sans broncher, comme on le lui avait appris.

Après avoir retiré sa veste, Grant se dirigea vers son bureau et y déposa son ordinateur avant de se tourner vers les larges baies vitrées qui donnaient sur la cour intérieure du QG. En contrebas, ses Élites profitaient du soleil, ou se promenaient et s'amusaient dans une ambiance détendue comme ils le faisaient parfois lorsqu’ils n’étaient pas en mission. Son regard se posa instinctivement sur le dôme de la serre au centre de la cour, où il passait la majeure partie de son temps libre. Bien qu'une envie soudaine d’aller s'y ressourcer le traversa, le temps lui manquait et il ne pouvait pas se le permettre aujourd’hui.

Réprimant un soupir de déception, il quitta son bureau et s’empressa de rejoindre son appartement pour y prendre une douche rapide. Mais là encore, l’eau brûlante glissant sur son corps courbaturé ne suffit pas à le détendre suffisamment pour le détourner de son devoir. Là encore, toutes ses pensées étaient tournées vers l’Académie, et vers les décisions qu’elle prendrait suite aux évènements récents.

Grant sortit de la douche et s’attela à enfiler un costume propre, l’esprit toujours occupé. La situation l’inquiétait, d’autant plus que jamais encore auparavant l’Académie n’avait été confrontée à un tel niveau de rébellion. Certains groupes utopistes isolés avaient bien déjà essayé de se retourner contre eux, mais rien de comparable à ce qu’il avait pu voir à Sadell. Mais alors qu'il ajustait ses boutons de manchette et resserrait le nœud de sa cravate, son téléphone sonna soudainement.

— Kazuki, répondit‑il.

— La réunion débute dans trente minutes, Monsieur le Directeur.

Sans un mot, il raccrocha et jeta un dernier coup d’œil dans le miroir devant lui. Il tira légèrement sur la veste de son costume noir pour y déloger un pli, avant de l’épousseter minutieusement et de prendre la direction de la sortie.

Oui, rien ne servait plus de s’inquiéter désormais.

Car l’Académie saurait quoi faire.

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