Chapitre 5-1 (Grant)
Le poste de commandement de l’Académie se trouvait au trente‑cinquième étage du noyau académique, mais était accessible depuis les ascenseurs du Grand Hall par tous ceux qui en possédaient l’accès. Grant, comme à son habitude, avait été le premier à arriver. Une fois installé à la place qui lui était assignée, il attendit patiemment que les autres arrivent.
Malgré la lumière éclatante qui inondait l'Académie, le poste de commandement était baigné dans une semi‑pénombre. Une seule fenêtre y était présente, partiellement dissimulée par un rideau épais d'un bleu sombre, créant une ambiance tamisée propice à la concentration. Cette obscurité bienvenue permettait aussi de mieux voir l'hologramme 3D qui surgissait de son socle, trônant au milieu de la table des opérations à laquelle il était assis.
Devant chaque siège, une tablette soigneusement encastrée dans le mobilier attendait leur propriétaire, et il posa le doigt sur la sienne pour l’activer. Il y parcourait ses mails non lus quand un en particulier attira son attention. Dès qu’il l’avait pu après sa fuite du laboratoire de Sadell, il avait demandé à ce que tous les appels entrants et sortants de l’Académie en provenance et à destination de Beth Kaba lui soient notifiés. Cette précaution n’en était en réalité pas vraiment une. Elle lui permettait surtout de suivre l’avancée de la situation en direct, histoire de ne pas être pris au dépourvu.
Toujours garder une longueur d’avance.
Grant se plongea dans la lecture du rapport qui s’étalait sous ses yeux, mais n’y apprit pas grand‑chose d’intéressant. Comme il s’y était attendu, seul Moss avait réussi à prendre contact avec Kaba depuis les évènements de Sadell, et nul doute que ce point serait à l’ordre du jour.
Dans un vacarme assourdissant, les grandes portes du poste de commandement s'ouvrirent sur les membres du comité de direction. Tous, sauf un, le saluèrent. Ils s’assirent à leur place dans un brouhaha qu’il ne supportait que très peu mais il ne releva pas, hochant modestement la tête pour les saluer à son tour. L’instant d’après, les trois générations Weber arrivaient et prenaient place elles aussi, les plongeant ainsi par leur seule présence dans un silence solennel.
Fidèle à lui‑même, le président de l’Académie ne tarda pas à demander un état des lieux à Winkler, son général des armées – et accessoirement l’homme le plus incompétent qu'il ait été donné à Grant de rencontrer.
— Nos rapports indiquent que les utopistes ont pris le contrôle de Sadell et s’étendent déjà vers le sud. Si nous les laissons faire, ils atteindront bientôt Ashford et, plus important encore, la centrale. La progression est rapide. Nos informateurs estiment qu’ils atteindront la ville d’ici une semaine.
Grant réprima un grognement de frustration. Les rapports qu’il évoquait étaient en réalité les siens, et les informateurs en question des membres de l’Élite. Ceux qu’il avait lui‑même envoyé sur place six mois auparavant, et qui s’étaient mêlés à la masse incognito. Il ne releva cependant pas, persuadé que tous ici savaient que l’Élite avait fait le plus gros du travail. L’armée, quoique essentielle était loin d’avoir les capacités nécessaires pour effectuer de telles missions de renseignement et d’infiltration. Il s’agissait là d’une vérité bien connue.
— Envoyez des unités dans cette région, ordonna le Président. Un bataillon devrait suffire.
— Mais Monsieur…
— La centrale est une véritable forteresse, Winkler. Ils n’arriveront jamais à la prendre.
— Tout de même, un bataillon… La ville…
— Winkler.
Grant dévisagea discrètement le général des armées de l’Académie se faire remettre à sa place, un léger sourire aux lèvres. L’homme, borné et profondément convaincu de détenir des compétences intellectuelles qu’il ne possédait indubitablement pas, s’apprêtait encore une fois à imposer ses idées idiotes alors que tous ici, excepté lui, savaient qu’elles l’étaient.
— Sauf votre respect, la plupart des avant‑postes déployés sont inuti…
— Notre armée est déployée de la manière dont elle doit l’être.
Cette fois, ce n’était pas le Président qui avait rétorqué mais son fils, lequel sortit de la pénombre dans laquelle il s’était plongé pour les rejoindre autour de la grande table. Il attrapa le dossier de sa chaise et la fit nonchalamment tourner, avant de la stopper net. Son visage était fermé et son regard dénué de toute émotion, mais Grant pouvait lire dans son attitude un soupçon d’ennui mêlé à un brin d’agacement.
— Que croyez‑vous qu’il arriverait si vous dépêchiez toute notre armée à Ashford, Winkler ? Que croyez‑vous qu’il arriverait si vous focalisiez toutes nos forces à un seul et même endroit, qui plus est imprenable, alors que c’est exactement ce que les utopistes attendent de nous ?
L’interpellé ne répondit rien, visiblement mal à l’aise.
— Eh bien voyez‑vous, vous leur laisseriez l’opportunité de se faufiler au sein même de nos terres car vous auriez fait déserter tous les avant‑postes qui, suis‑je vraiment forcé de vous le rappeler, vous permettent de dormir sur vos deux oreilles sans craindre de vous faire trancher la gorge en pleine nuit par un utopiste infiltré. Autant leur donner les clés.
Winkler se dandinait maintenant sur sa chaise, la tête baissée mais bouillonnant de rage. Grant imagina même nettement ses poings se serrer sur ses cuisses suite à cette humiliation, idée qui ne manqua pas de lui arracher un sourire en coin satisfait. Le vice‑président feignit de ne pas le remarquer, et prit place aux côtés de son père sans un mot de plus.
— Fort heureusement, Winkler n’est pas en charge des décisions stratégiques.
Un silence gêné s’installa parmi les directeurs de l’Académie. Tous détournèrent leur regard du Président qui animait la séance en bout de table, légèrement affalé dans son large fauteuil en cuir noir. À sa gauche – et en face de Grant –, Finn Weber, son fils, se tenait droit et avec élégance après s’être rassis. Il avait les yeux rivés dans sa direction, à tel point qu’il s’obligea à détourner le regard. Winkler tenait le siège d’à côté et faisait face à Clarke, la chargée des relations sociales et diplomatiques. Elle‑même se trouvait entre lui et Mlle Hobbs, chargée de l’urbanisme.
De l’autre côté de la longue table en bois massif se trouvait Moss Weber, le fondateur de l’Académie et de Mosley… celui par qui tout cela avait commencé. Malgré son âge avancé, il gardait un œil vif et un intellect supérieur à la moyenne dont avait hérité sa descendance. Bien qu’il avait transmis le flambeau à la génération suivante, il continuait ici et là à se présenter aux réunions, même s’il ne participait jamais aux discussions. Mais vu la situation dans laquelle ils se trouvaient et son amour pour les utopistes, Grant s’attendait à tout moment à le voir prendre la parole, ne serait‑ce que pour exprimer leurs revendications suite à cette attaque.
— Mais comment ont‑ils pu monter une armée sans que nous n’en ayons été préalablement informé ? s’étonna Clarke, rompant ainsi le silence. C’est tout simplement impensable.
— Kazuki ?
Le Président se pencha en avant et croisa ses mains d’un air sérieux, dans l’attente d’une explication de sa part. Grant balaya l’assemblée d’un regard sans joie. Vraisemblablement, personne ici ne semblait avoir cure des rapports qu’il s’échinait à remplir.
— La vague de désertion dont l’armée a été victime ces derniers mois en ont été les prémisses, commença‑t‑il. Comme indiqué dans mes rapports, mes hommes ont à plusieurs reprises établi une corrélation entre ces désertions et l’apparition de groupuscules utopistes aux quatre coins de Barden et au sein même de Mosley. Nous en avons appréhendé la plupart, comme vous le savez, mais rien de comparable à ce que nous avons pu voir à Sadell. Il semblerait que tout ceci soit l’œuvre d’Anderson.
Son regard se posa sur la chaise vide à la gauche de Winkler, où avait siégé pendant si longtemps le directeur scientifique avant qu’il ne les trahisse.
— Nous avons sous‑estimé les utopistes et, est‑il besoin de le préciser, l’allégeance d’Anderson, reprit‑il posément. Bien qu’aucun de nous ne pouvait se douter qu’il rejoindrait leur rang, la désertion de soldats entraînés et formés par l’Académie aurait dû nous inquiéter davantage et faire l’objet de mesu…
— Quelles mesures auraient pu être prises ? cracha Winkler d’un regard mauvais.
— Celles que Kazuki a explicité dans son rapport sur le sujet et qui vous a été transmis, de même qu’à nous tous, le coupa le vice-président. Quoi qu’il en soit, il est trop tard pour s’attarder sur ce sujet.
Les yeux bleu acier de son défendeur le fixèrent un peu plus profondément et un léger sourire vint étirer le coin de ses lèvres, celui‑là même qu’il arborait lorsqu’il avait quelque chose en tête. Le connaissant assez pour savoir qu’il était plus sage de ne pas s’en mêler, Grant se désintéressa de lui. Il reporta son attention sur l’assemblée, avant de s’arrêter sur Clarke.
— Beth Kaba est‑elle au fait de ces agissements ?
— Mansfield ne répond pas, réfuta‑t‑elle en secouant la tête. Il semblerait qu’elle ne sache pas se positionner, auquel cas elle aurait d’ores et déjà revendiqué l’attaque de Sadell.
Grant se tourna naturellement vers Moss dans l’attente des nouvelles qu’il aurait collecté auprès de Kaba lors de leur entrevue, mais rien ne vint. Au contraire, et à sa plus grande surprise, le vieil homme demeura muet, écoutant silencieusement les membres du comité débattre de ce que tout cela signifiait. Pourtant, il en avait assurément la réponse. Alors pourquoi persistait‑il à garder le silence ?
Déverrouillant sa tablette, Grant vérifia le relevé des communications, dusse-t‑il remettre en cause le fondateur de l’Académie lui‑même. Le rapport le lui confirma encore. Moss avait bel et bien été en contact avec Kaba le matin même et l’appel avait duré, en tout et pour tout, dix‑sept minutes… largement de quoi échanger sur la menace d’une guerre imminente.
Il reporta son attention sur son mentor, confus. À quoi jouait‑il, au juste ?
— À moins que ce ne soit une déclaration de guerre ouverte.
La voix de Mlle Hobbs résonna dans toute la pièce, mettant aussi bien fin à ses préoccupations qu’aux discussions houleuses qui sévissaient autour de la table. Elle venait d’exprimer tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas, bien que personne n’eut jusqu’alors eu le courage de l’exprimer clairement.
Devant cette allégation, Moss se redressa sur sa chaise et lui lança un regard inquisiteur. Après sa victoire contre Keith Kaba, le fondateur de l’Académie s’était allié à sa fille Beth pour apporter la paix et construire un monde uni, s’affichant non pas en conquérant mais en homme charitable. Il leur avait tendu la main, leur offrant la promesse d’un monde meilleur dans le respect de leurs croyances, et ce malgré les atrocités dont était responsable Kaba Père. Bien qu’il ne s'agisse pas d’une paix totale, ce semblant de réconciliation avait depuis lors perduré, et jamais personne n’avait jamais vraiment osé remettre en cause cette alliance.
— Aucune action ne sera prise envers Kaba avant d’avoir eu une quelconque confirmation, ordonna Moss de sa voix grave. Nous avons toujours tenu nos engagements, et nous ne serons pas ceux qui les briseront.
— Je crains que cette décision ne soit plus de ton ressort, vieil homme.
Un silence pesant s’installa dans la pièce et tous les regards se tournèrent vers le fondateur de l’Académie, qui s’était redressé et dévisageait sévèrement son fils. Ses heures de gloire étaient peut‑être derrière lui mais l’homme en imposait encore par son charisme et sa présence naturelle, dont l’aura les enveloppa tous instantanément.
— As‑tu véritablement l’intention de détruire l’œuvre de ma vie par orgueil, mon fils ?
— L’Académie a su s’imposer sur ses dernières années pendant lesquelles JE l’ai dirigé.
— Basée sur une paix que J’AI construite au fil des décennies, grogna‑t‑il.
— Une paix somme toute fragile, si je ne m’abuse… rétorqua son fils d’un air cynique.
Moss se leva et frappa violemment la table de ses mains. Clarke et Mlle Hobbs sursautèrent, la dernière lâchant même un petit cri de stupeur qui ne trompa personne. Grant, lui, resta de marbre. Il n’était pas rare que les deux Weber n’en viennent à ces altercations. Pour autant, il n’avait pas manqué de remarquer qu’elles arrivaient de plus en plus fréquemment, fragilisant du même fait le pouvoir et son équilibre.
Cela, cumulé au fait que Moss avait ardemment défendu les utopistes face aux allégations de Mlle Hobbs, ne venait pas étouffer les doutes qui l’avaient plus tôt assaillis, bien au contraire. L’amour de Moss pour les utopistes l’aurait‑il conduit à trahir son institution, sa famille, et ses valeurs ? Aussitôt eut‑il eu cette pensée que Grant eut envie de rire de lui‑même. Quelle idée saugrenue. Il était tout simplement ridicule que Moss puisse les trahir. S’il y avait bien un homme à qui il pouvait faire toute confiance, c’était bien celui‑là. Pour autant, il se nota de faire quelques recherches supplémentaires, ne serait‑ce que pour le laver de tout soupçon. Après tout, c’est ce que Moss lui‑même aurait fait à sa place.
— Aucune action ne sera prise envers Kaba avant d’avoir eu une quelconque confirmation, répéta le fondateur de l’Académie d’un ton menaçant.
Le Président lui adressa un sourire dénué de toute chaleur, levant simplement la main pour leur signifier à tous la fin de la réunion. Un à un, les directeurs s’exécutèrent. Il éteignit lui aussi sa tablette et se leva à son tour, pensif. Avec les connaissances scientifiques qu’Anderson avait amassé au sein de l’Académie et le manque d’éthique évident des utopistes, il se serait attendu à ce que le sujet de la femme possédée qu’il avait mentionné dans son rapport soit à l’ordre du jour, mais elle n’avait même pas été mentionnée. Pire encore, ce conseil d’urgence n’avait pour le moins servi à rien : il n’était pas plus avancé sur la suite à donner aux évènements.
Alors qu’il se dirigeait vers la sortie, Moss vint se poster à ses côtés d’une démarche claudicante. Il connaissait assez cet homme pour savoir que quelque chose lui trottait dans la tête, et il ne mit pas longtemps à déceler de quoi il s’agissait.
— Quel rapport fascinant…
Il ne répondit rien et continua de marcher en silence, préférant ne lui donner aucune chance de s’immiscer dans ses pensées les plus profondes.
— Tout aussi fascinant que ta façon d’agir en ce moment‑même. À croire que tu en oublierais presque que c’est moi qui t’ai tout appris… et que je connais le poids de la responsabilité qui t’incombe.
Cette fois, Grant s’arrêta et se tourna vers celui qui l’avait recueilli. Bien que ses yeux bleus aient perdu de leur éclat et glissaient lentement vers un grisâtre insipide, ils le défiaient de leur mentir avec la même intensité qu’ils l’avaient toujours fait.
— Je n’ai aucune idée de ce à quoi vous faites allusion, Monsieur, déclara‑t‑il.
Le vieil homme laissa échapper un petit rire discret et déposa une main amicale sur son épaule. L’imposant homme d’affaire n’était plus et avait laissé place à l’ancien directeur de l’Élite qu’il était, ce mentor paternel qui l’avait élevé.
— Le silence en dit parfois plus long que n’importe quel mot, tu sais, Grant.
— Mais il peut parfois ne rien vouloir dire du tout, Monsieur.
Moss le dévisagea longuement et en silence, tentant de le sonder si intensément qu’il se sentait de plus en plus mal à l’aise face à son regard scrutateur. Comme s’il… savait.
— Je connais le poids de la responsabilité qui t’incombe, répéta‑t‑il avec sagesse. Gérer l’Élite n’est pas de tout repos, mais je t’ai donné ma confiance parce que je suis sûr que tu les dirigeras comme je l’ai fait. Avec loyauté et honneur…
Ces quelques mots suffirent à confirmer ses soupçons, mais il demeura inébranlable.
— Vous ai‑je un jour déçu ?
L’homme laissa échapper un rire amusé qui se termina dans un toussotement étouffé.
— Non, bien sûr que non, voyons. Mais tu ne peux nier que la mort de ton ami t’affecte.
Le corps de Grant tressaillit malgré lui. Il tenta aussitôt de reprendre le contrôle, mais trop tard. Car si n'importe qui n'aurait rien remarqué, Moss Weber, lui… savait. Un éclat de sagesse vint illuminer le visage du vieil homme, et Grant lui adressa un sourire. Il s’apprêtait à lui réitérer son total contrôle de la situation lorsque son téléphone sonna. L’encourageant à répondre, son mentor tapota affectueusement son épaule en signe d’au revoir, avant de s’éloigner.
Les yeux perdus sur sa silhouette, Grant décrocha.
— Elle s’est réveillée.

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