Chapitre 6 (Grant)

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Grant ne mit pas plus de dix minutes à rejoindre le QG et son infirmerie. Lorsqu’il y pénétra, Yann et Eliott scrutaient à travers le vitrage sans tain d’une des chambres en riant, l’un pointant l’intérieur de la pièce à l’autre d’un air amusé.

— Elle leur donne du fil à retordre, lui notifia le rouquin.

Il s’approcha en silence, non sans leur avoir lancé un regard accusateur qui effaça le sourire qu’ils arboraient jusqu’alors. Car si les deux hommes lui avaient effectivement sauvé la vie, ils avaient surtout désobéi à un ordre direct, ce qui aurait pu entraîner des conséquences désastreuses pour eux et, plus important encore, pour l’Académie.

— Pourquoi tu l’as amené ici ?

Le regard de Grant se perdit un moment sur les contours de la fille, engagée dans un combat à mains nues avec Josie qui tentait désespérément de la faire se rallonger. Pendant un instant, il crut se laisser aller à leur faire part de ses états d’âme, mais il se reprit juste à temps.

— Les utopistes ne doivent pas mettre la main sur elle, déclara‑t‑il.

— Pourquoi à l’Élite et pas à l’Académie, Grant ? insista Eliott.

Il ne répondit pas, incertain d’en connaître lui‑même la réponse.

— En tout cas, on peut pas dire qu’elle manque de cran, reprit‑il devant son silence.

— Elle est exactement comme lui, ajouta Yann.

— Qu’est‑ce qu’y va lui arriver ?

Le directeur de l’Élite les dévisagea l’un après l’autre, surpris que deux de ses meilleurs subordonnés se laissent aller à ce genre de commentaires. Ils durent le remarquer également puisque l’instant d’après, Yann se raclait la gorge d’un air gêné tandis qu’Eliott se prenait de passion pour ses pieds, dont l’un venait régulièrement taper le sol.

Grant reporta son attention sur la jeune furie qui s’époumonait toujours. En dissimulant son existence, il s’était rendu indigne de tout ce à quoi il avait dédié sa vie, privilégiant la promesse faite à son ami plutôt que celle faite à l’Académie. Son jeune protégé qui, malgré lui, l’avait forcé à faire preuve d’une compassion mal placée et à remettre en question les fondements même qui lui avaient été inculqués en tant que membre de l’Élite.

« L’Académie prévaut, quoi qu’il advienne. Aussi, tu dois être capable du meilleur mais aussi du pire pour elle. Quoi qu’il t’en coûte. Et la compassion, l’amitié, l’amour, ne doivent jamais interférer avec ce qui doit être fait. Acceptele, et tu seras l’un des nôtres. »

Les paroles que Moss lui avait pendant si longtemps répété résonnèrent dans son esprit, jusqu’à ce que ne subsiste que le regret d’avoir flanché. Peut‑être pouvait‑il encore faire demi‑tour et en informer l’Académie ? Il abandonna l’idée presque aussitôt après l’avoir eu, incapable de s’y résoudre. Thomas était peut‑être mort, mais à travers elle…

— Patron ? l’interpella Eliott.

— Allons‑y.

Grant ouvrit grand la porte de la chambre, attirant l’attention de la fille qui se figea sur place. Profitant de l’occasion, Josie récupéra la perche à perfusion qu’elle lui avait volée et tenta de la lui rattacher, mais sa patiente s’était déjà précipitée vers eux. Surpris, il s’arrêta net à son tour mais elle le dépassa sans même un regard pour aller se jeter dans les bras d’Eliott.

— Whoa, whoa, whoa ! Arrête ça, tu veux ! se plaignit‑il.

Elle s’exécuta docilement, non sans marmonner un « désolée » dont la sincérité restait encore à prouver. Malgré tout, il la gratifia d’une petite tape sur l’épaule tandis que Yann lui tapotait affectueusement le dessus de la tête. La scène lui parut totalement déconnectée de la réalité tant ce comportement ne caractérisait ni Yann, et encore moins Eliott. Pour autant, il se décida à ne pas relever.

— Evanna.

La fille se tourna soudainement vers lui, comme si elle remarquait seulement sa présence. Son air se fit plus sérieux et son nez se retroussa légèrement, signe qu’elle comprenait peu à peu les raisons de sa présence ici.

— Elle doit vraiment garder sa perfusion, se plaignit Josie, au bord de la crise de nerfs.

D’un regard, Grant ordonna à Yann de la ramener jusqu’à son lit. Elle ne rechigna cette fois pas et se laissa emmener, allant même jusqu’à tendre son bras à l’infirmière lorsque celle‑ci chercha à la perfuser.

— Laisse‑nous, Josie, ordonna‑t‑il à l’infirmière qui ne se le fit pas dire deux fois.

Attrapant une chaise qui traînait là, Grant la ramena près d’elle pour s’y asseoir.

— Evanna, reprit‑il. Je suis Grant Kazuki, directeur de l’Él…

— Je sais qui tu es, le coupa‑t‑elle. Tom m’a parlé de toi. Il t’admirait beaucoup.

Il se redressa légèrement sur sa chaise mais ne releva pas, imperturbable.

— Tu sais pourquoi tu es ici ?

Le regard de la fille alterna un moment entre lui et ses deux subordonnés, avant de finalement s’ancrer au sien.

— Tu l’as vu mourir ?

Elle avait parlé d’une voix faible et tremblotante, mais l’intensité de ses deux iris dorés le frappa aussi violemment que l’aurait fait un coup de poing.

— Oui, répondit‑il calmement.

La lueur d’espoir qui brillait encore dans son regard s’éteignit et elle ferma les yeux, libérant les larmes qui y avaient été maintenues prisonnières. Elle renifla et secoua la tête de bas en haut, tentant vraisemblablement d’assimiler cette vérité qui la frappait de plein fouet.

— Comment ? chercha‑t‑elle à savoir.

— Je ne suis pas autorisé à t’en parler.

— On n’était pas autorisés non plus à venir te chercher à Sadell, et pourtant on l’a fait. J’ai même souvenir qu’Eliott t’a littéralement sauvé la vie, d’ailleurs.

Grant ne réagit pas à cette fougue qui lui rappela instantanément celle de Thomas. Malgré son air abattu et ses soubresauts quasi constants, elle avait répondu du tac au tac et avec virulence, seulement guidée par ses émotions.

— Tant que tu seras à Mosley, tu seras en sécurité, changea‑t‑il de sujet.

— Je n’ai aucune confiance en l’Académie.

Quelle drôle d’idée.

À en juger par la démonstration affective dont elle avait fait preuve un peu plus tôt et ses coups d’œil furtifs en direction de Yann et d’Eliott, Grant opta pour une approche plus émotionnelle.

— Fais‑leur confiance à eux, alors, rétorqua-t-il en désignant les deux Élites. Et à moi. C’est ce qu’aurait fait Thomas, et tu le sais.

Son regard méfiant et scrutateur glissa sur lui à la recherche de la moindre entourloupe, mais il demeura inébranlable comme il savait si bien l’être.

— Nous voulons simplement t’aider, tenta‑t‑il de la convaincre. L’Académie n’a pas été mise au fait de ta présence ici et ne sait même pas que tu existes. Rien ne changera cela, à moins bien sûr que tu agisses bêtement comme tu as pu le faire à Sadell.

Contrite, elle baissa pour la première fois les yeux sur ses cuisses. Grant en profita pour se laisser retomber contre le dossier de sa chaise, les bras croisés sur sa poitrine.

— Tu te souviens de ce qui s’est passé ?

Elle secoua la tête de gauche à droite, avec un manque de conviction tel qu'il dut réprimer un sourire chagriné tant elle lui rappela une nouvelle fois Thomas. Tout comme lui, mentir n’était vraisemblablement pas son fort.

— Tant que tu resteras à Mosley, tu seras en sécurité, répéta‑t‑il en se levant. Nous allons te trouver un logement. Ensuite, tu n’entendras plus parler de nous. Tu pourras débuter une nouvelle vie ici. Une vie normale.

En ayant terminé, il tenta de s’en aller mais elle le rattrapa par la main. Peu friand des contacts physiques, il se dégagea instinctivement de sa poigne. Ses bras retombèrent lourdement sur le lit et elle ouvrit la bouche pour parler, avant de la refermer quelques secondes plus tard.

— Merci… murmura‑t‑elle, la tête fixée sur ses genoux.

Grant ne répondit pas et reprit sa route vers la sortie.

Ne me remercie pas.

Alors qu’il passait l'embrasure de la porte, il balança ses ordres au staff médical ainsi qu’à son équipe sur la façon dont il voulait qu’elle soit gérée.

Ce n’est pas pour toi.

Des ordres clairs et précis, qui le débarrasseraient une bonne fois pour toute de cette culpabilité qu’il s’était lui‑même imposée.

C’est pour Thomas.

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