Chapitre 6-1 (Grant)

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Un an auparavant – Région de Mosley

Le soleil n’était pas encore levé lorsque Grant arriva à la lisière de la forêt de Rosewood, mais ses premiers rayons inondaient maintenant la vallée encore endormie. Au milieu de cette plaine verdoyante, Mosley trônait, paisible, telle une gardienne silencieuse. Derrière elle, il pouvait déceler au loin les plages du sud, que le ciel sans nuages lui laissait apercevoir.

Étrangement, Grant n’était jamais venu ici. Pourtant, l’endroit offrait un panorama incroyable sur la région et se situait à seulement quelques dizaines de minutes de la ville. Quant à la raison pour laquelle il se trouvait ici… il n’en savait tout simplement rien.

Sa patience légendaire arrivant à son terme, Grant jeta un coup d'œil à sa montre. Il avait toujours été d’une ponctualité anormalement prononcée – probablement en raison de l’éducation militaire qu’il avait reçue –, et ce même lorsqu’il n’était pas officiellement en service. Manifestement, ce n’était pas le cas de tous ses congénères.

— Eh, Kaz !

Laissant là sa contemplation, l’interpellé baissa les yeux sur le soldat qui l’avait hélé, les mains chargées de longs bâtons et d’une caisse qu’il tenait à bout de bras. Il courait dans sa direction d’une démarche peu élégante, gêné dans ses mouvements par le matériel qu’il portait dans le dos. Un seau pendait à la lanière de son sac, clinquant à intervalle régulier à mesure qu’il approchait.

Qu’estce que c’est que ça, encore…

Arrivé à sa hauteur, Thomas le salua d’un air radieux avant de replacer sa casquette d’un geste assuré, manquant de peu de faire tomber tout son outillage.

— Désolé pour le retard, je m’y suis un peu pris à la dernière minute.

— Un peu ?

Le coupable le gratifia d’un sourire qui se voulait désolé, mais la mine réjouie qu’il affichait encore prouvait qu’il n’en était rien. Méfiant, Grant inspecta de plus près le matériel qu’il avait amené avec lui pour cette « mission prioritaire » qu’il lui avait évoqué la veille. Ce qu’il avait au premier abord pris pour des bâtons étaient en réalité deux longues tiges doublées d’un fil quasi invisible et munies de moulinets. La caisse, elle, était pleine de matériel de pêche en tous genres : bobines de nylon, flotteurs, hameçons, et même des… bières ?!

— Certainement pas, Thomas, décréta‑t‑il en laissant lourdement retomber le couvercle. C’est hors de question.

— Alleeeeez, ça va être sympa !

Grant lui lança un regard noir qui ne sembla pas le démoraliser pour autant. Visiblement, il n’avait pas la même notion de ce qui pouvait être « sympa ».

— Et arrête d’être toujours aussi sérieux, lui reprocha-t-il. T’es pas en service, alors habille‑toi comme tout le monde et décoince‑toi !

Sans crier gare, Thomas fit sauter les boutons de son costume. Il lui asséna une vive tape sur la main pour le réprimander, mais son geste n’eut malheureusement pas l’effet escompté. Le jeune soldat éclata de rire, son sourire communicatif illuminant ses yeux bruns partiellement cachés par la visière de sa casquette.

— J’ai dit non, Thomas. Je n’ai pas de temps à perdre.

**

Le soleil brillait avec intensité, là‑haut, faisant scintiller la surface du lac qui s’étendait devant lui. L’air revêche et une canne à pêche à la main, Grant jeta un regard mauvais au jeune soldat à sa gauche qui, il ne savait toujours pas dire comment, était parvenu à ses fins. Allongé dans une des chaises longues qu’il avait amenées avec lui, il semblait contrairement à lui se délecter du moment présent. Grant reporta son attention sur sa canne à pêche, se demandant désespérément comment il avait pu se laisser entraîner dans cette histoire stupide.

— Tu penses trop fort, lui fit remarquer Thomas en ouvrant un œil pour le jeter dans sa direction. Tu fais fuir les poissons.

Il ne répondit rien, obnubilé par ce que pourrait bien penser son équipe et le reste du comité de direction s’il le voyait dans cette situation absurde. Pourtant, il appréciait la présence du soldat. Avec le temps, et malgré leur différence de caractère, ils étaient même devenus relativement proches, et leur duo s’avérait plutôt efficace et complémentaire sur le terrain. Mais de là à passer du temps ensemble et à flâner…

À dire vrai, après elle, Grant n’avait jamais plus expérimenté cela avec personne, tout simplement parce qu’il n’en avait jamais plus ressenti ni le besoin, ni l’envie. En réalité, la seule personne avec qui il s’était autorisé à passer du temps après ce qui était arrivé à Isaya – l’une des utopistes que l’Académie avait recueillie – avait été Moss. Mais là encore, c’était différent. Il considérait le vieil homme comme son père spirituel, celui qui lui avait tout appris. Il avait été un mentor, pas un ami et encore moins un confident.

— Tiens, prends une bière.

Grant ne porta aucune attention à la bouteille que lui tendit Thomas, trop occupé à bougonner dans son coin. Le soldat haussa les épaules et la décapsula, avant de la vider d’un trait.

— Et bah, on oublie vite qu’il y a une vie en‑dehors de l’Académie quand on passe son temps à courir après les affectations…

Surpris par le ton sur lequel il s’était exprimé, Grant se tourna vers son futur subordonné. Son comportement avait drastiquement changé, la bonne humeur ayant laissé place à une mélancolie palpable et un sérieux qui n’apparaissait que trop rarement chez lui en dehors des missions qui lui étaient assignées.

— Pourquoi souhaites‑tu rejoindre l’Élite ?

— Parce que Winkler est un abruti et qu’il a l’air beaucoup moins fanfaron que toi, ironisa‑t‑il en le gratifiant d’un clin d’œil joueur.

Grant ne releva pas, son regard pensif fixé sur l’horizon. Au vu de sa réponse plus qu’approximative, le jeune soldat n’avait pas l’intention de laisser l’Académie le priver de sa journée de repos.

— Ce qui est bien avec la pêche, c’est que ça aide à lâcher prise.

— Alors pourquoi ne pêches‑tu pas ? lui fit‑il remarquer en secouant sa canne.

— J’ai pas besoin de ça pour lâcher prise, moi, rétorqua‑t‑il d’un air mystérieux avant de se lever. Tu sais quoi, je vais juste aller… me promener un peu dans les bois et me reconnecter avec la nature, si tu veux bien, ajouta‑il en se dirigeant à reculons vers la forêt. C’est que ça me rappelle chez moi, tout ça…

Après l’avoir gratifié d’un sourire entendu, Thomas plaça ses écouteurs sur ses oreilles et s’éloigna, la tête gesticulant au rythme de sa musique tandis qu’il s’adonnait à quelques pas de danse. Bien vite, Grant se retrouva seul au bord du lac avec sa canne à pêche. Mais alors qu’il s’apprêtait à la poser par terre, une légère secousse retentit soudainement entre ses mains, suivie d’une traction plus forte. De légers clapotis vinrent troubler la surface lisse de l’eau, laissant furtivement apparaître la nageoire d’un poisson menaçant.

Sans vraiment comprendre pourquoi, il se laissa prendre au jeu. Malgré ses mains moites et tremblantes, rien ne réussit à le détourner de sa tâche, pas même les quelques promeneurs qu’il pouvait apercevoir dans sa vision périphérique. Analysant le terrain, il évalua une à une toutes les possibilités qui s’offraient à lui. Puis, une fois son plan d’attaque mis en place, il se camoufla dans les roseaux qui longeaient les abords du lac. Sa canne à pêche dressée devant lui, sa main en resserra le manche. Soudain, une nouvelle secousse, plus violente cette fois. Ses réflexes de soldat s'activèrent instantanément, et sa main trouva le moulinet.

Le poisson était puissant, tirant avec force et tentant de se libérer mais il ne lâcha pas prise. L’affrontement fit rage pendant de longues minutes, l’eau devenant peu à peu son champ de bataille. D’un côté comme de l’autre, chaque mouvement était calculé avec soin pour ne pas perdre l'avantage. Quand il ne changeait pas brusquement de direction pour esquiver les attaques de son adversaire, Grant moulinait rapidement pour le fatiguer. Et après un dernier effort, il réussit enfin à amener son opposant à la surface. Ce dernier sauta hors de l'eau, tel un combattant sortant de sa tranchée pour une dernière charge désespérée. Il saisit l'épuisette d'un geste vif et le captura avec habileté, avant de le plaquer au sol pour l’empêcher de bouger.

Victorieux, Grant se releva et contempla fièrement son trophée. Le sentiment grisant qui s’était emparé de lui s’amenuisa bien vite lorsqu’il prit conscience de la petitesse du poisson. Un léger rire idiot s’échappa de ses lèvres, lequel s’intensifia à mesure qu’il revivait mentalement ce qui venait de se passer. Reprenant peu à peu de sa prestance, il retira précautionneusement l’hameçon, puis remit le poisson à l’eau. Heureux de pouvoir à nouveau nager librement, celui-ci s’élança à toute vitesse avant de disparaître vers les profondeurs.

Grant se laissa retomber sur sa chaise, le cœur empreint d’un sentiment inattendu. Cette expérience lui avait plu, au même titre que l’environnement dans lequel il se trouvait encore. L’immensité du lac et les oiseaux qui virevoltaient gaiement venaient donner à cette nature déjà paisible une atmosphère réconfortante qu’il n’avait jamais pris le temps d’apprécier.

Les mouvements de l’eau l’enveloppèrent délicatement dans un état contemplatif qu’il ne chercha même pas à éviter, laissant libre cours à ses pensées. Les problèmes qui lui sillonnaient habituellement la tête étaient toujours présents, certes, mais il les appréhendait maintenant avec un regard neuf. Il percevait des détails qu’il n’avait jusqu’alors pas remarqué, ou des possibilités qu’il n’avait encore jamais envisagées. Comme si son esprit s’était dégagé de toute cette pollution qui lui embrumait habituellement le cerveau pour se focaliser sur ce qui était vraiment important. Un sourire vint lentement étirer ses lèvres. Il aimait cette solitude et ce calme, alors pourquoi ne prenait‑il jamais le temps de l’apprécier ?

— Alors, ça se passe comme tu veux ?

Clignant des yeux, Grant releva brusquement la tête et reconnut la silhouette athlétique de Thomas qui s’asseyait à ses côtés. Il se redressa pour épousseter la veste de son costume, tentant de recouvrer toute sa contenance.

— Oui.

Le soldat lui adressa un sourire satisfait.

— Il est midi passé, l’informa‑t‑il. J’avais prévu à manger, mais si tu veux rentrer…

Il accompagna ses propos d’un regard en coin, preuve qu’il n’affectionnait pas particulièrement l’idée mais qu’il comprendrait si telle était sa volonté. Grant ne répondit pas tout de suite, le regard perdu sur ses traits joyeux et juvéniles. Tout comme bon nombre de jeunes et moins jeunes au sein de l’Élite, Thomas débordait d’énergie et faisait montre d’un enthousiasme à toute épreuve. Lui était habitué à cette fougue qui les animaient, et il ne s’en formalisait pas. Sans pour autant les encourager, il les cautionnait lorsqu’elles étaient contrôlées et qu’elles ne les empêchaient pas de mener à bien leurs missions. En cela, le jeune homme était le candidat idéal pour les rejoindre. Il possédait, tout comme eux, cette capacité à dissimuler une intelligence à nul autre pareil derrière une attitude en apparence légère – ou bourrue, selon les personnalités. Mais à le voir ainsi devant lui, dans l’expectative d’une réaction de sa part qui ne venait pas, la vérité s’imposa à lui d’elle‑même.

Thomas avait toujours eu un sens de l’observation aiguisé et une empathie si forte que même ses airs insouciants et un peu idiots ne pouvaient étouffer. Il était capable de déceler chez ceux qui l’entouraient des choses que même les principaux concernés ne pouvaient voir. D’ailleurs, lui‑même n’aurait jamais imaginé qu’une activité aussi banale que la pêche aurait pu alléger ne serait‑ce qu’un peu le poids des responsabilités qui pesaient sur ses épaules. Et puis surtout, il détestait la solitude. Il détestait être seul avec lui‑même, détestait le silence, détestait ne rien faire. Mais il savait que Grant, lui, aimait cela.

À tel point qu’il était désormais évident que Thomas n’avait pas organisé cette journée pour lui‑même. Il l’avait fait pour un homme qu’il estimait, et n’avait rien attendu d’autre en retour que la confirmation qu’il avait pu l’aider. Un cœur si pur et un amour si grand pour les autres, qu’il se demanda finalement s’il n’était pas le pire candidat pour rejoindre l’Élite.

Comme s’il avait lu dans ses pensées, les lèvres du jeune homme s’étirèrent en un nouveau sourire, et pour la première fois, Grant le lui rendit naturellement. Non pas un sourire froid et mesuré comme il en avait l’habitude, mais un sourire sincère et reconnaissant pour ce qu’il venait de lui offrir.

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