Chapitre 7 (Evanna)

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Un vacarme duquel saillit une respiration stable, lentement substituée par une réalité implacable. Au centre de la pièce, une petite fille aux cheveux en désordre vêtue d’une salopette bleue, qu’un homme en blouse blanche tient dans ses bras. À leurs côtés, un autre homme similaire au premier, regardant avec fascination des écrans de contrôle affichant des données complexes et indéchiffrables. Puis, plus loin, un cadavre. Une femme dans la fleur de l’âge, son visage pâle et sans vie fixant l’enfant de ses yeux éteints.

Une peine indescriptible. Une tristesse insupportable.

Une envie effrénée de crier, de pleurer, mais les cris restent enracinés, les pleurs enfouis.

Un désir démesuré de se détourner, de fuir, mais les visions demeurent, inéluctables. Elles s’imprègnent, s’immiscent, et se faufilent, jusqu’à disparaître dans les méandres d’une âme mutilée et mortifiée.

*

11e mois de l’an 27 – Région de Mosley

Evanna se réveilla brusquement, en sueur et les membres tremblants tandis que les images qui défilaient dans sa tête s’amenuisaient. La lumière du jour filtrait par les interstices du rideau fermé, mais elle avait encore l’impression d’être plongée dans un noir complet. Retrouvant peu à peu ses repères, elle se leva et tenta de faire retrouver à son cœur un rythme normal. Ses jambes demeuraient tremblotantes, et elle s’agaça que son corps s’obstine encore à réagir de la sorte chaque fois qu'elle faisait ce rêve.

Traversant la pièce, elle alla ouvrir la fenêtre de sa chambre pour prendre un bon bol d’air frais. La fraîcheur automnale la fit frissonner mais elle ne s’en soucia pas, l’apprécia même quand elle s’insinua entre ses vêtements.

Cela faisait plus de deux mois qu’elle avait élu domicile ici, dans la ville‑basse qui se déployait en demi‑cercle sur la partie est de Mosley. À l’ombre de sa grande sœur, elle était divisée en trois quartiers distincts qui convergeaient tous au cœur de la grand‑place, seul chemin d’accès vers la ville‑haute.

Au nord, on trouvait Rosewood, le quartier industriel. Un district où les cheminées fumantes des usines et autres ateliers s'élevaient, emplissant l'air de la musique des machines en marche. Au sud, Meri Grove et sa vie nocturne animée, ses lumières vives attirant les noctambules à la recherche de divertissement et de bien des plaisirs. Evanna ne s’y était rendue qu’une fois, lors de sa première soirée à Mosley. Elle avait apprécié le moment qu’elle y avait passé, mais elle attribuait davantage ce plaisir à la personne qui l'avait accompagnée plutôt qu'au quartier en lui‑même, qu’elle avait trouvé trop animé et dévergondé.

Enfin, à l’est, Esperanza, le quartier où elle vivait… et qu’elle adorait. Ici, la convivialité et la bienveillance régnaient en maîtres, et l'entraide était la règle. Ses ruelles pavées étaient étroites, mais chaque coin de rue révélait un sourire amical et un mot de bienvenue. Les maisons modestes étaient empreintes de simplicité mais décorées avec amour et fierté, témoignant de l'attachement profond de ses habitants à leur quartier.

C’est lorsque Evanna déambulait dans ses rues qu’elle avait rencontré Hassan. D’une trentaine d’années, l’enseignant à l’école‑orphelinat d’Esperanza lui avait immédiatement proposé de travailler avec lui en échange du gîte et du couvert. D’abord réticente, elle n’avait pas mis plus de quelques jours à accepter son offre, le temps de rencontrer ses adorables pensionnaires et sa directrice Ariane. Très vite, elle y avait trouvé sa place. S’occuper des autres était ce qu’elle savait faire de mieux, et retrouver un semblant de vie qu’elle connaissait l’avait tout de suite rassuré. C’était donc ici qu’elle vivait, dans cette petite maison accolée à l’école en compagnie d’Hassan et de Mila, une enseignante récemment embauchée et une amie d’enfance retrouvée d’Hassan.

Après s’être nonchalamment étirée, Evanna referma la fenêtre. Elle s’apprêtait à aller prendre sa douche lorsqu’elle entendit des voix provenant du rez‑de‑chaussée. Intriguée – Ariane leur interdisait formellement de recevoir qui que ce soit dans l’enceinte de ses murs –, elle se rua dans l’escalier et descendit les marches quatre à quatre. Là, dans le salon, un homme qu’elle ne connaissait pas quittait les lieux après l’avoir salué.

— Qu’est‑ce que…

Elle n’eût pas le temps de finir sa phrase qu’Hassan se releva de sous un amas de pièces électroniques. Il se rua dans sa direction et la fit pivoter, de telle sorte qu’elle ne put rien voir de ce qu’il était en train de bricoler.

— Hey, salut ! lui lança‑t‑il avec entrain. Désolé si je t’ai réveillé.

— Non, pas du tout. Que fais‑tu ?

Elle haussa un sourcil interrogateur et il arbora son plus beau sourire, rehaussé par sa peau hâlée éclatante. Ses yeux brun papillonnèrent derrière ses lunettes, dans l’espoir de la convaincre de laisser tomber ce qu’elle venait de voir. Ses cheveux noirs retombaient de chaque côté de son visage, lui donnant un air farouche qui contrastait avec son air sérieux habituel. Elle fut surprise de le voir dans cet état, lui d’ordinaire si soigné. Et en l’examinant davantage, elle remarqua que seule sa barbe impeccablement rasée laissait entrevoir l’homme qu’il était habituellement.

— Rien, je bricole, c’est tout.

— Euh, OK… Tu veux un coup de main ? proposa‑t‑elle en se retournant discrètement pour savoir ce qu’il fabriquait.

— Non, je vais juste mettre tout ça rapidement dans l’atelier et on peut y aller, répliqua‑t‑il en riant avant de la pousser vers les escaliers.

Evanna s’exécuta, soucieuse. Il n’était pas rare qu’Hassan accepte de petits boulots par‑ci par‑là pour arrondir ses fins de mois. Mais depuis quelques jours, il avait un comportement suspect et elle craignait qu’il n’ait des ennuis. Pour autant, il n’avait eu de cesse de la rassurer sur le sujet lorsqu’elle l’abordait, et elle s’était donc faite à l’idée qu’elle ne saurait jamais de quoi il retournait.

Après avoir pris sa douche, Evanna attrapa un jean et un t‑shirt, qu’elle recouvra d’un gilet épais trop grand pour elle. Elle s’arma comme à l’accoutumée de son walkman et de son casque, avant de prendre la direction du rez‑de‑chaussée. Elle ne travaillait pas aujourd’hui, et Mila leur avait donné rendez‑vous dans le centre pour le petit‑déjeuner. D’abord récalcitrante à passer du temps avec eux, Evanna s’était vite habituée à leur présence, même s’ils n’avaient aucune idée de qui elle était vraiment. Cette pensée en amena fatalement une autre, qui vint doucement la torturer : Sadell.

— Ça va, Evy ?

Coupée dans sa réflexion, Evanna lui répondit d’un sourire rassurant.

— Oui, ça va, t’inquiète pas. Allons‑y !

L’école‑orphelinat se situait à une rue seulement de la grand‑place, et ils l’empruntèrent en discutant avec enthousiasme. Evanna n’avait jamais eu aucun ami avant Hassan, mais il était évident qu’elle n’aurait pu en trouver de meilleur. Bienveillant, cultivé, et curieux, il était si agréable de discuter et débattre avec lui qu’elle aurait pu passer des nuits entières à refaire le monde à ses côtés. Sans compter son humour pince‑sans‑rire qui lui avait déjà arraché plus d’un fou‑rire.

Pourtant, son affection pour lui n’avait d’égal que celle qu’elle portait à Mila. Alors qu’Evanna avait toujours passé sa vie à s’occuper des autres, Mila s’était tout de suite employée à prendre soin d’elle. Elle l’écoutait toujours quand elle en avait le besoin, la conseillait parfois quand les doutes l’assaillaient, et la raisonnait souvent quand elle se montrait trop intrépide.

— Eeeeeeh !

L’accent chantant de son amie résonna à ses oreilles, et elle ne put s’empêcher de sourire lorsqu’elle la vit leur faire de grands signes de la main en bas de la rue. Elle avait un sourire éclatant sur les lèvres, et ses yeux verts exprimaient cette éternelle énergie positive dont elle faisait preuve au quotidien. Ses cheveux bruns étaient rassemblés en un chignon décontracté qui contrastait avec l’aspect professionnel de sa tenue, composée d’une chemise blanche, d’un pantalon noir et de chaussures plates.

Du coin de l’œil, Evanna observa Hassan dont le regard s’était mis à pétiller. Elle le gratifia d’un coup de coude dans les côtes accompagné d’un sourire goguenard, et il la supplia d’arrêter en époussetant ses manches pour avoir l’air un peu plus présentable.

Ne les voyant pas avancer assez vite à son goût, Mila vint à leur rencontre et ils se dirigèrent tous trois vers leur café habituel.

— Vous avez entendu la nouvelle ? demanda Hassan tout en s’asseyant près de la fenêtre qui donnait sur la grand‑place. Beth Kaba serait à l’origine des évènements de Sadell. C’est dingue, j’ai du mal à y croire. Après toutes ces années, pourquoi si soudainement…

— Rien de surprenant quand on voit la recrudescence des attaques utopistes dans la région ces derniers mois, compléta Mila. Quelque chose a dû se produire, c’est une certitude.

— Et l’Académie qui n’a rien vu venir, maugréa‑t‑il en serrant les poings. Comment peuvent‑ils être si laxistes ?

Depuis qu’elle le connaissait, Evanna avait tout de suite remarqué cette haine qu’Hassan semblait entretenir pour l’Académie. Bien qu’elle eût essayé de découvrir les raisons qui le poussait à cette animosité, elle n’avait réussi à glaner aucune information susceptible de l’aiguiller. Mila, de son côté, semblait mal vivre ce comportement. Elle s’échinait à chaque fois que l’occasion se présentait à prendre le parti de l’Académie, persuadée de son bien‑fondé.

— T’as l’impression qu’ils font rien ? rétorqua-t-elle.

La brunette tendit le doigt en direction de la rue dans laquelle des soldats interpellaient trois hommes probablement accusés de s’être ralliés à la cause. S’en suivit une course poursuite autour de la place et Evanna détourna le regard, lasse d’assister à ces scènes qui se multipliaient de plus en plus.

D’un geste de la tête, elle remercia la serveuse qui leur avait apporté leurs assiettes.

— C’est pas parce qu’ils interpellent des gens au hasard que ça veut dire qu’ils agissent efficacement, grommela Hassan.

En réaction à sa remarque, Mila chercha du soutien auprès d’elle.

— Ouais et cette mesure qui nous empêche de circuler librement aussi, intervint Evanna. C’est complètement stupide.

Elle haussa bien les épaules en direction de son amie pour s’excuser, mais elle n'y songeait en réalité pas du tout. Elle comprenait tout à fait les raisons d’une telle mesure, vraiment. Néanmoins, elle n’aimait pas l’idée d’être coincée ici sans aucun moyen de rejoindre la ville‑haute ou de quitter la ville si jamais les choses dérapaient.

Les trois amis restèrent silencieux un moment, chacun d’eux étant plongé dans ses pensées. Derrière elle, Evanna pouvait entendre la journaliste à la télévision qui annonçait la commémoration annuelle de la Scission qui se déroulerait l’été prochain au mausolée. Apparemment, l’évènement avait été mis en place à la suite des accords signés entre Moss Weber et Beth Kaba. Cette journée était très attendue par les habitants de Mosley, et le fondateur de l’Académie avait officiellement annoncé qu’il n’y renoncerait pas sous prétexte qu’un groupe d’utopistes extrémistes sévissait au nord‑ouest de Barden.

Mettant un terme à leur désaccord, Mila et Hassan entamèrent une conversation sur la meilleure façon d’enseigner les mathématiques à des enfants de six ans. Non pas que le sujet l’ennuyait, mais Evanna se prit d’une passion soudaine pour le bacon qui gisait dans son assiette et avec lequel elle se mit à jouer. Bien vite pourtant, son regard se retrouva happé par une silhouette qui surgit devant la fenêtre, occupée à appréhender un homme qu’elle maintenait contre la vitre. Elle se releva d’un bond lorsqu’elle reconnut Yann, et ses yeux s’arrondirent de surprise en réponse. Reportant son attention sur sa victime, il l’attrapa par le col pour le pousser à terre avant d’ordonner aux soldats alentours de le menotter.

Evanna se pencha légèrement, la carrure imposante de l’Élite l’empêchant de suivre les évènements qui continuaient de défiler sous ses yeux. Deux des hommes qui avaient tenté de s’enfuir étaient maîtrisés. Il n’en manquait donc plus qu’un, qu’elle ne tarda pas à retrouver quand un grondement provenant des toits la fit lever les yeux. Abasourdie, elle contempla le dernier suspect sauter de toits en toits. Il était poursuivi par un homme dont elle ne connaissait que trop bien la crinière rousse et qui le rattrapa avant même qu’elle ne puisse cligner des yeux. Elle fut incapable de voir comment l’Élite s’y était pris, mais le dernier suspect tomba à plat ventre sur le sol dans un bruit sourd. Son poursuivant se laissa élégamment glisser le long d’un toit pentu, avant d’atterrir avec agilité sur ses pieds quelques mètres plus bas.

— Et ils aiment ça en plus… commenta Hassan d’un air mauvais. Ça les amuse de se battre. Ils ne viennent là que pour ça.

Evanna ne l’écouta qu’à moitié, obnubilée par les deux hommes qu’elle n’avait pas revus depuis des mois. Son ami lui lança un regard sévère mais malgré tous ses efforts, elle n’arriva pas à détourner le regard des deux Élites occupés à charger des marchandises dans un camion militaire. Et aussitôt, une idée que Mila désapprouverait sûrement germa dans son esprit.

— Tu les connais ? la questionna Hassan. Tu devrais vraiment faire attention à tes relations, Evy, lui reprocha‑t‑il après qu’elle eut répondu par l’affirmative. L’Élite n’est pas de bonne fréquentation, et regarde la satisfaction sur leur visage après ce qu’ils viennent de faire… Ce ne sont pas des gens bien. Tu ne peux pas agir comme s’ils étaient… normaux.

— Tu veux bien arrêter tes bêtises ? intervint sèchement Mila. Ils ne font que leur boulot, tu te plaignais y’a deux minutes que l’Académie ne faisait rien. Tu devrais vraiment laisser tes vieilles rancœurs derrière toi, Hassan. Moi, personnellement, je les admire… ajouta‑t‑elle en se penchant pour mieux les observer. Ça doit pas être évident, d’être haï de tous…

Son amie ne semblant pas insensible à leur charme, Evanna profita de son intérêt soudain pour dérouler son plan d'action improvisé. Elle la saisit par la main et l’emmena dehors, ignorant les remontrances d’Hassan qui leur ordonnait de revenir.

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