Chapitre 7-1 (Evanna)
Arrivée dehors, Evanna aperçut Eliott en pleine conversation avec Yann, et son rythme cardiaque ne manqua pas de s'accélérer. Peut‑être était‑ce dû au fait qu’Hassan déblatérait sans cesse des horreurs sur l’Élite ou bien simplement au plaisir de les revoir, elle n’aurait su le dire. Ce qu’elle savait, en revanche, était qu’ils représentaient son unique chance de pouvoir rejoindre la ville haute.
— Tu es sûre de ce que tu fais ? lui murmura Mila.
— En quelque sorte… T’inquiète, on dit juste bonjour, mentit‑elle.
Hassan les rejoignit et tenta une nouvelle fois de la retenir, mais elle l’ignora. Quoi que son ami puisse en dire, il s’agissait là une chance inespérée qui s’offrait à elle. Depuis qu’elle était arrivée à Mosley, elle n’avait pas eu la moindre occasion d’en apprendre davantage sur l’intérêt que lui portait les utopistes, ou bien même sur cette fameuse mission durant laquelle Thomas était mort. Elle avait encore tellement de questions en suspens, et l’Académie, par le biais de l’Élite, lui semblait être le meilleur endroit pour ça.
— Salut, lança‑t‑elle en arrivant à leur niveau.
Manquant de sursauter, Eliott se tourna brusquement vers elle. Il arborait toujours cette désinvolture qui lui était propre, ses cheveux en bataille dansant au gré du vent d’un air rebelle.
— Ouais, yo, répondit‑il en passant ses bras derrière la tête. Tu veux quoi ?
Evanna resta muette de surprise face au peu d’intérêt qu’il lui témoignait. C’était à peine s’il lui avait décoché un regard, le bleu de ses yeux s’étant bien vite fixé sur quelque chose derrière elle. Une déception mêlée d’agacement pointa le bout de son nez, mais elle se décida à l’enfouir au plus profond d’elle‑même.
— Comment vas‑tu, Evanna ? demanda poliment Yann.
— Ça va et vous ? Je suis si contente de vous revoi…
— Ma parole, mais tu le lâches plus, ce mec.
Surprise, Evanna interrogea Eliott du regard mais il était d’ores et déjà retombé dans le silence. Il demeurait les yeux rivés sur Hassan, lui-même occupé à le scruter furieusement en retour.
— Hass’ ? s’étonna‑t‑elle. Euh, eh bien, oui, il m’a… Attends une minute. Comment ça, je le lâche plus ? Qu’est‑ce que t’en sais ?
Le concerné ne répondit rien, trop occupé à observer l’enseignant bouillonner de rage.
— Attendez, vous me surveillez ?! s’offusqua-t-elle.
— On a autre chose à faire que d’te suivre, Princesse.
Aussitôt, Evanna chercha confirmation du côté de Yann. Il observa son partenaire un instant, avant de reporter son attention sur elle comme s’il tentait de décrypter quelque chose. Il réitéra ce geste plusieurs secondes encore, jusqu’à ce que ses lèvres s’étirent en un sourire franc. Il finit pourtant par se racler la gorge, désireux de reprendre contenance.
— Ahem, non, ça ne fait pas partie de nos attributions, reprit-il avec sérieux. Je peux t’assurer que ce n’est pas parce qu’on lui a ordonné qu’il te suit.
— Quoi ?
— Quoi ?! répéta Eliott.
Yann sembla seulement comprendre l’impact de ses paroles. Ses yeux s’agrandirent de regret, et il esquiva de justesse l’Élite qui s’était rué sur lui. Complètement perdue, Evanna s’interposa entre eux sous les éclats de rire amusés de Mila.
— Bon, s'il vous plaît. Je voulais vous demander si…
— Nan, coupa Eliott en se tournant vers elle. On t’emmènera nulle part.
Evanna lui lança un regard noir. Il aurait au moins pu prétendre vouloir l’aider et ne pas le pouvoir, mais non. Elle s’apprêtait à négocier quand Yann poussa son partenaire vers le camion, non sans jeter des coups d’œil furtifs dans sa direction.
— Allez, on y va, décréta‑t‑il. Ou elle va encore réussir à nous faire changer d’avis.
Sa remarque la laissa perplexe, mais elle n’avait aucune intention d’abandonner. Son regard glissa vers le camion que les deux hommes s’étaient remis à charger, et, en un instant, une idée absurde et terriblement séduisante se dessina dans son esprit.
D’un geste, elle se tourna vers Mila. Le sourire de son amie s’effaça aussitôt qu’elle comprit le fond de sa pensée, et elle secoua vigoureusement la tête de gauche à droite.
— Oh non, non, non, non, non, Evy, même pas en rêve.
— Allez, s’te plaît Milly, tu sais que j’ai toujours voulu voir comment c’était, en haut ! Je te demande juste de faire diversion !
— Et commence pas à vouloir m’amadouer avec tes petits surnoms, en plus de ça ! Je dois vraiment te rappeler ce qui s’est passé la dernière fois ?! Et la fois d’encore avant ? T’es à ça de te faire prendre à chaque fois !
— Mais je me fais pas prendre !
— Parce que je te sauve la mise ! Et honnêtement, j’arrive à cours d’excuses te concernant. J’aimerais juste que tu laisses tomber maintenant. Les règles sont les règles, personne ne peut monter sans autorisa…
— Mais là, ils se douteront de rien ! Tu fais juste diversion, ils me verront même p…
— Ça suffit, Evy ! C’est non !
Rouge de frustration, Evanna la dévisageait furieusement quand une présence qu’elle connaissait bien s’éveilla soudainement en elle.
— Très bien, abdiqua‑t‑elle. Je comprends, tu as raison.
— Merci ! Allez, viens, on retourne auprès d’Hassan avant qu’il nous fasse une syncope.
— Non, je vais rentrer, objecta‑t‑elle. J’ai envie d’être un peu seule.
Son amie la dévisagea d’un air méfiant, mais finit par acquiescer devant sa mine abattue et résignée. Evanna leur adressa un signe de la main, avant de prendre la direction de l’allée par laquelle ils étaient arrivés. Arrivée à mi‑chemin, elle jeta un coup d’œil derrière elle. Mila et Hassan rentraient dans le café, occupés à se disputer à cause d’elle.
Oups.
— Bon, je peux compter sur toi au moins.
Comme en réponse, une légère brise vint faire virevolter ses cheveux d’un air taquin. À part quelques rares exceptions, Erin n’interagissait pas dans le monde « réel », mais Evanna était capable de ressentir sa présence lorsqu’elle se manifestait. Sans pour autant pouvoir l’expliquer, elle s’était habituée à vivre avec cette entité qui avait élu domicile dans sa tête, et qui allait et venait comme bon lui semblait.
Malgré tout, elle ne savait pas grand‑chose à son sujet. Tout ce qu’elle connaissait d’elle était son prénom – qu’elle avait découvert dans l’un de ces nombreux rêves dont elle était coutumière –, et ses émotions qui venaient parfois se confronter aux siennes. Preuve en était, lorsqu’Erin s’était manifestée quelques minutes plus tôt, un sentiment d’excitation et d’empressement s’était immédiatement emparé d’elle.
D’un pas léger, Evanna se glissa dans une ruelle adjacente où seul un petit garçon jouait avec un bâton. Il releva la tête lorsqu’elle approcha, stoppant son activité pour la dévisager avec des yeux ronds. Elle lui adressa un sourire amical, avant de continuer sa route et de se placer à l’angle du bâtiment pour examiner la rue parallèle à celle qu’elle venait de quitter.
Elle ne tarda pas à voir l’arrière du camion dans lequel elle avait prévu de se faufiler, mais un craquement derrière elle lui fit tourner la tête. Le petit garçon s’était approché, avant de fuir à toutes jambes lorsqu’elle s’était retournée. Elle haussa un sourcil interrogateur, avant de reporter son attention sur le véhicule. Pas de trace des Élites, aussi décida‑t‑elle de le rejoindre le plus naturellement possible pour ne pas éveiller les soupçons.
Alors qu’elle continuait innocemment sa route, Erin la bouscula et elle se retrouva projetée contre un pan de mur à sa droite derrière lequel elle se cacha.
— Sérieusement, sois plus discrète !
Certaine de ne pas en obtenir, Evanna n’attendit pas de réponses et risqua un coup d’œil en contrebas. La benne du camion était à moitié remplie, mais la marchandise entreposée étant conséquente, elle n’aurait aucun mal à trouver une place où s’y cacher. Par contre, un soldat était posté devant, occupé à surveiller les alentours.
— Je vais avoir besoin de toi pour celui‑ci, chuchota‑t‑elle. Dès que Yann repart.
Elle patienta difficilement, mais il ne repartit plus jamais. Au contraire, Eliott finit par le rejoindre et tous deux s’installèrent à l’avant, tandis que le garde s’apprêtait à verrouiller l’arrière du véhicule.
— Merde, Erin, fais quelque cho… !
Avant même qu’elle n’ait eu le temps de finir sa phrase, Evanna fut distraite, au même titre que le soldat, par un bruit tonitruant provenant d’un étal avoisinant qui s’était effondré. Sortant de sa cachette, elle se dirigea vers le camion, profitant que tous les yeux soient rivés sur l’incident pour se faufiler à l’intérieur. Elle laissa discrètement retomber la bâche derrière elle, avant d’aller se réfugier derrière une grosse caisse noire tout au fond de la benne.
Rapidement, son moyen de locomotion improvisé démarra. À l’idée qu’elle n’avait pas du tout réfléchi à la façon dont elle sortirait d’ici, la panique s’empara d’elle. Erin dut le ressentir car un sentiment d’apaisement vint instantanément l’envelopper de sa douceur. Elle apprécia l’attention, mais cette sensation ne venait malheureusement pas étouffer celles qui s’emparaient d’elle en ce moment‑même.
— T’es vraiment un boulet.
La voix de Yann la fit revenir à la réalité. Au‑dessus d’elle, la fenêtre qui séparait la cabine de la benne était ouverte, et elle pouvait avec discernement entendre les deux hommes discuter malgré le bruit du moteur vrombissant.
Evanna se risqua à jeter un coup d'œil dans leur direction. D’ici, elle pouvait apercevoir Eliott affalé sur son siège, les pieds sur le tableau de bord et les mains derrière la tête. De nouveau, son cœur se souleva dans sa poitrine. Elle se mit à sourire bêtement, oubliant même jusqu’à la situation dans laquelle elle se trouvait.
— Quoi, j’ai fait quoi, encore ?
— C’était quoi, ça, tout à l’heure ?
— Ouais bah il m’énerve, ce type, c’est un connard, lâcha‑t‑il. Putain, il mériterait juste de se prendre mon poing dans la gueule. T’as vu comment il nous regarde ? continua‑t‑il sans en démordre. Ce mec est juste insupportable avec ses airs nobles et irréprochables. Il en a pas marre de jouer au mec parfait ?
— Tu peux me dire depuis quand t’en as quelque chose à foutre ? Tu crois pas que ça a plutôt un rapport avec Evanna ?
— Sans déconner, Yann. J’m’en tape d’elle, arrête de te faire des films.
— C’est parce que tu t’en tapes que tu la surveilles ?
— Grant me l’avait demandé, j’ai juste fait mon taf. Sérieux, sois pas con mon pote. Elle est pas normale cette fille. Pourquoi ça m’intéresserait de fricoter avec ça ?
Ça ?
Evanna resta muette de surprise, affairée à saisir le sens des paroles que l’Élite venait de proférer. Si Yann avait répliqué, sa réponse ne lui parvint pas. Elle se laissa retomber à terre sans même se soucier du bruit, ramenant ses jambes contre elle pour les enlacer de ses bras.
Ça.
En règle générale, les gens l’avaient toujours trouvée bizarre. Elle ne s’était jamais liée d’amitié qu’avec Samuel et ses filles à Sadell, ainsi qu’avec Hassan et Mila à Mosley. Des personnes qu’elle adorait, mais qui ignoraient tout de sa condition. Il n’y avait donc que peu de personnes avec qui elle avait pu se targuer d’être elle‑même. Ses parents, qu’elle avait abandonnés, et les trois membres de l’Élite qui l’avaient sauvée. Et si l’un d’eux ne lui avait adressé la parole que pour lui souligner qu’elle devrait se débrouiller seule, les deux autres, eux, lui avaient fait bonne impression. Ils savaient ce qu’elle était capable de faire, l’avaient vu même, et ne l’avaient jamais jugée.
Mais force était de constater qu’elle s'était voilée la face. Elle n’avait jamais été rien d’autre qu’une mission pour eux. Le seul lien qui les avait peut‑être uni à un moment donné avait été la mort de Thomas, mais la vie avait repris son cours, désormais. Et alors que le moteur du camion cessait de gronder, une certitude s’ancrera si profondément en elle que même Erin en ressentit le poids.
Jamais personne ne les accepterait jamais.
Et elle ne pouvait compter sur personne d’autre qu’elles‑mêmes.

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