Chapitre 8 (Evanna)
Grâce à l’aide d’Erin, Evanna avait réussi à s’extirper sans trop de difficultés du camion après que ce dernier se soit arrêté dans une sorte d’entrepôt souterrain. Elle ne savait pas dire où elle était précisément, mais la première étape était de sortir d’ici.
À distance raisonnable, elle suivit les deux Élites qui l’avaient menée jusqu’ici. Elle avançait prudemment et sur la pointe des pieds, dissimulée derrière les véhicules et les marchandises qui traînaient là pour ne pas se faire repérer. Rapidement, ils s’arrêtèrent devant deux grandes portes coulissantes qu’ils déverrouillèrent à l’aide de leur badge. Comprenant qu’elle risquait de rester coincée ici, elle s’élança aussi vite qu’elle le put dans leur direction.
— Erin ! chuchota‑t‑elle.
L’entité vint retenir les portes, lui permettant de s’y faufiler in extremis avant qu’elles ne se referment derrière elle.
— Fiou, c’était moins une…
L’entrepôt donnait directement sur ce qu’elle estima être le hall de l’Académie, bondé à cette heure. Les yeux écarquillés, elle prit un instant pour le contempler. Elle avait bien sûr remarqué que Mosley était nettement plus développée que Sadell, mais l’Académie amenait l’idée qu’elle se faisait de la technologie à un niveau encore supérieur. Au‑dessus d’elle, de grands écrans suspendus diffusaient des images qui défilaient à un rythme effréné. Les lumières vives venaient danser avec les lueurs émises par des panneaux diffusant, eux aussi, des publicités et autres annonces.
Le hall était immense, avec des plafonds hauts et un sol en granit brillant qui semblait s'étendre à l'infini. Des colonnes flanquaient les murs, ajoutant une touche de grandeur à l'espace déjà imposant. Élégamment vêtus, les employés et visiteurs se bousculaient, déterminés à rejoindre leur destination au plus vite. Le bruit des talons sur le sol mêlé aux bips des portiques de sécurité créaient une mélodie tumultueuse mais régulière, et les conversations animées remplissaient l'air d'une énergie vibrante.
Fascinée, Evanna s'approcha du centre et leva les yeux vers le ciel. À cet endroit précis, le plafond disparaissait pour révéler un abîme sans fin. Elle ne pouvait d’ailleurs plus discerner la moindre trace de plafond. Seulement les innombrables étages où certains employés s'affairaient tels des fourmis laborieuses tandis que d’autres flânaient, accoudés aux rampes transparentes qui offraient une vue plongeante sur le hall en contrebas.
Cette vue lui donna le vertige, et elle n’eut pas le temps de s’y accommoder qu’Erin la rappela à l’ordre. L’empressement soudain de son amie pour cette sortie improvisée l’intriguait de plus en plus, elle habituellement si réfractaire à toute activité pouvant lui causer du tort. Mais cette fois‑ci, elle semblait savoir exactement où aller. Çà et là, elle faisait tantôt tinter les cloches dont se servaient les hôtesses, virevolter une feuille de papier ou tomber un stylo, si bien qu’Evanna n’eut aucun mal à suivre ses indications. Elle s’enfonça plus profondément dans la foule, jusqu’à atteindre le fond du bâtiment. Là, elle arriva devant un énorme couloir flanqué de chaque côté par d’immenses ascenseurs. Elle se posta devant l’un d’entre eux pour l’appeler, mais Erin s’en chargea pour elle.
— Décidément, tu prends tes aises.
L’homme qui patientait à côté d’elle se tourna vers elle, confus. Elle lui adressa un sourire courtois et poli, avant de subitement réaliser qu’il avait dû penser qu’elle s’était adressée à lui. Embarrassée, elle tenta de se justifier mais il détourna le regard, lui jetant tout de même quelques petits coups d’œil furtifs ici et là comme si elle était complètement folle.
Se maudissant de sa maladresse, Evanna reporta son attention sur le hall qu’elle venait de quitter. Là, Yann et Eliott étaient en pleine conversation avec l’une des hôtesses dont l’exemplarité n’était plus à prouver. Vêtue de son uniforme impeccablement repassé, ses cheveux bruns et soyeux étaient attachés en un chignon parfait, ses yeux papillonnant en direction du rouquin. Elle lui effleurait le bras en riant à gorge déployée, ses dents blanches sublimant un teint lisse et sans imperfections.
Détournant le regard, Evanna tenta désespérément d’étouffer ce sentiment étrange qui grandissait en elle. Les secondes défilèrent, mais l’ascenseur n’arrivait toujours pas. Ses portes demeuraient résolument closes, si éclatantes qu’elle pouvait y voir son reflet. Contrairement à Mademoiselle Regardez-moi-je-suis-parfaite-et-je-peux-avoir-qui-je-veux, rien chez elle n’était attirant. Même ses cheveux, qu’elle avait pourtant essayé de coiffer en une queue haute, semblaient bien décidés à échapper coûte que coûte à leur geôlier.
Instantanément, son moral en prit un coup.
Dépêche, dépêche, dépêche !
Comme en réponse à sa supplique, les portes de l’ascenseur s’ouvrirent enfin et elle s’y engouffra à toute vitesse. L’homme qui patientait à côté d’elle tenta de l’imiter, avant de s’arrêter net. Il tenta une nouvelle fois de la rejoindre mais échoua lamentablement, confus.
Le cœur d’Evanna manqua un battement lorsqu’elle comprit enfin la raison de son comportement. Les portes se refermèrent sans qu’il n’ait pu la rejoindre, et elle ne put rien faire d’autre que de lui lancer un regard désolé.
— C’est vraiment pas malin, Erin. À quoi tu joues ?
Pour seule réponse, la rebelle décida d’elle‑même de l’étage où elle souhaitait se rendre. L’ascenseur bipa une fois et un message s’afficha sur le boîtier digital, leur demandant de renseigner le mot de passe. Elle n’eut pas le temps d’esquisser le moindre mouvement que le bouton se mit à clignoter à n’en plus pouvoir, émettant des bips en continu à mesure que son amie s’acharnait dessus.
— Eh, du calme ! Sérieusement, qu’est‑ce qui te prend ?
L’attitude d’Erin la rendait de plus en plus mal à l’aise, ses émotions s’emparant peu à peu d’elle. Enfin, le boîtier cessa de biper. Des volutes de fumées s’en échappèrent, auxquelles se rajouta un grésillement sourd.
Troublée, Evanna mit plusieurs secondes à constater que l’ascenseur s’était élancé dans les étages. Elle resta interdite face au comportement dévastateur de son entité qui, désormais, se résorbait au profit d’une nervosité bien perceptible. Et bien qu'elle fût incapable d’expliquer ses agissements, Evanna était désormais sûre d’une chose : Erin connaissait cet endroit.

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