Chapitre 8-1 (Evanna)
Le trajet en ascenseur semblait n’en plus finir, mais finalement, un « ding » retentit enfin. Les portes s’ouvrirent sur un long couloir sombre, seulement éclairé par de rares luminaires dont la lumière vacillante se reflétait sur des piliers massifs d’un gris profond. Taillés dans du granit, ils lui semblaient s'élever jusqu'aux cieux tant elle percevait à peine les détails du plafond au‑dessus d’elle.
Evanna avança prudemment en direction de l’un d’eux, ses pas résonnant si bien dans toute la galerie qu’elle finit par rejoindre le pilier sur la pointe des pieds. Sa main glissa sur la surface polie et glaciale qui réfléchissait une lumière faiblarde, créant des éclats d'étoiles hypnotisant. À y regarder de plus près, elle y reconnut du quartz, une pierre qu’elle avait souvent vue à Sadell et qui ornait ici les contours des colonnes. Elle scintillait de mille feux, contrastant de manière saisissante avec le granit qui, lui, trônait, sobre et austère.
À bien des égards, l’atmosphère qui régnait ici tranchait radicalement avec l’ambiance émanant du hall de l’Académie qui, pourtant, était constitué des mêmes matériaux. Elle était empreinte de solennité et de puissance, mais aussi de mystères qu’elle mourrait d’envie de découvrir.
Des bruits de pas provenant des profondeurs résonnèrent subitement dans l’air. Instinctivement, Evanna se cacha derrière le pilier, le cœur gonflé d’une étrange émotion qui ne provenait définitivement pas d’elle.
— Il est sain et sauf, Monsieur.
— Quel dommage.
En premier lieu, Evanna reconnut la voix de Grant Kazuki. La seconde en revanche, plus grave, retentit avec fracas dans son cœur alors même qu’elle ne l’avait jamais entendue. Une sonnerie de téléphone mit fin à leur échange, interrompant momentanément l’écho de leur pas. Un long silence s’ensuivit, finalement brisé par le froissement d’un tissu et la reprise de leur marche.
— Un problème ?
— Aucun, Monsieur le Président. L’extraction s’est déroulée comme prévu et l’évènement passé sous silence. Toutes les preuves ont été détruites.
— L’inconscient…
— Viktor, rugit une troisième voix qui résonna, elle aussi, étrangement familière.
— Ne te mêle pas de ça, vieil homme, grogna l’interpellé. Tu en as suffisamment fait, tu ne crois pas ? Regarde où tu nous as mené, avec ton sentimentalisme mielleux. Aux portes de la guerre.
— Avec tout mon respect, Monsieur, intervint Kazuki. Les intentions du vice-président étaient louables. La négociation a toujours ét…
Le Président ne lui permit pas de finir sa phrase et l’interrompit d’un petit rire sec. Celui‑ci se répercuta jusqu’au plus profond de son âme, déclenchant en elle une vague d’indignation telle qu’elle fut suivie par une multitude d’autres.
Le cœur au bord du gouffre, Evanna ferma les yeux pour tenter de se contrôler. Les émotions qui l'envahissaient n’étaient pas les siennes, elle en était certaine. Mais plus la conversation suivait son cours, plus Erin semblait au bord de l’implosion.
Arrête…
— La négociation, hein ? Ah ! Quelle idée absurde. L’Académie ne s’est pas élevée à coup de négociation, Kazuki. L’Académie ne plie pas l’échine, elle impose. Tu le sais mieux que personne. Elle contrôle, et elle détruit, si cela le nécessite. Pour le bien du plus grand nombre. C’est bien ce que mon vieux père vous a inculqué, non ? Ils veulent la guerre ? Ils l’auront, mais nous ne céderons à aucune de leurs exigences. Et Finn n’est qu’un idiot s’il pense pouvoir régler ce conflit par lui‑même.
Jamais Evanna n'avait ressenti les émotions d’Erin aussi intensément. Elles menaçaient de prendre le contrôle de son corps, brouillant son esprit avec un flot de pensées incontrôlables. Sa respiration se saccada, et elle posa sa main contre sa bouche pour la contrôler.
Arrête ça, je t’en prie…
— Bien sûr, Monsieur le Président. Toutes mes excuses.
— Ah ! Quel incapable…
A‑rrête.
— Il ne fait qu’enchaîner les actes stupides et inconsidérés.
STOP.
— À dire vrai, il aurait tout aussi bien pu mourir là‑bas que les cho…
— STOP !
Les bruits de talons s’interrompirent subitement, ne laissant derrière eux qu’un silence glaçant. La colère qui avait envahi son cœur s'était déchaînée dans tout son corps, si bien qu'elle n'avait pu retenir ses paroles. Peu à peu, toute la haine, la rage et l'indignation qui l'avaient submergée s'estompèrent, comme si son âme et son corps prenaient soudainement conscience de leurs actes.
— Amenez‑la moi.
— Bien, Monsieur.
Des échos de pas hâtifs retentirent dans l’espace, trahissant une agitation soudaine. Certains se rapprochaient de sa position, tandis que d’autres fuyaient la scène dans une précipitation manifeste.
— Sors de là, Evanna.
Grant Kazuki s’était exprimé d’une voix froide dénuée de toute surprise. Alors qu’elle se demandait encore comment il pouvait savoir qu’il s’agissait d’elle, une idée saugrenue s’empara d’elle. Elle tâta inconsciemment son cou, ses bras, puis diverses parties de son corps, avant de prendre conscience de la stupidité de son geste.
Jusqu’à présent précipités, les pas ralentirent, comme sur la réserve. Pourtant, Erin semblait maintenant dans un état catatonique, incapable de lui venir en aide. Evanna ne put s’empêcher de ressentir une pointe d’amertume à son égard. Pour avoir déclenché une telle situation, pour s’être partiellement emparée de ses pensées et avoir agi aussi bêtement, mais surtout pour l’abandonner maintenant.
Pendant un instant, elle hésita à simplement sortir de sa cachette. Après tout, ce Kazuki l’avait déjà bien aidée une fois, il recommencerait peut‑être. Mais le président lui avait cette fois‑ci ordonné de la lui ramener. Désobéirait‑il à un ordre direct ?
« L’Académie n’a pas été mise au fait de ta présence ici et ne sait même pas que tu existes. Rien ne changera cela, à moins bien sûr que tu agisses bêtement comme tu as pu le faire à Sadell. »
Prise de panique, Evanna se précipita vers l’ascenseur par lequel elle était arrivée et appuya frénétiquement sur le bouton. Les portes s’ouvrirent enfin et elle se jeta à l’intérieur, se retournant juste à temps pour voir Kazuki sur le point de la rattraper. Elle s’accrocha désespérément à ce qu’elle put, mais avant même qu'elle ne puisse se débattre, l’Élite fut soudainement projeté en arrière. Profitant de la diversion d’Erin, elle martela à nouveau le bouton de l’ascenseur qui se referma au moment où il se relevait.
Le souffle court, Evanna chercha à reprendre ses esprits mais l’Académie ne lui en laissa pas l’occasion. Une alarme stridente se déclencha bientôt, accompagnée d’une lumière rouge clignotante qui inonda l’espace d’un éclat inquiétant. Les battements de son cœur s’accélérèrent tandis que son moyen de transport s’arrêtait à un étage intermédiaire, s’ouvrant sur une vaste pièce ornée de tapis luxueux et de décorations diverses.
— C’est toi qui as fait ça ?
En réponse, Erin la poussa doucement en avant. D’abord hésitante, Evanna se dirigea rapidement vers le mur opposé où une grande arche menait vers une autre pièce. Les lieux semblaient déserts, et elle continua de courir sans s'arrêter. L’alarme couvrait le bruit de ses pas tandis qu’elle se frayait un chemin dans le dédale, uniquement guidée par Erin.
Alors qu’elle jetait des coups d’œil répétés derrière elle pour s’assurer que personne ne la suivait, l’idée lui vint que cette dernière devait probablement avoir déjà travaillé ici pour connaître aussi bien les lieux. Pourtant, d’aussi loin qu’elle pouvait s’en souvenir, son entité avait toujours fait partie d’elle. Peut‑être naïvement, elle n’avait alors jamais réellement envisagé la possibilité qu’elle puisse avoir eu une vie bien à elle. À bien y réfléchir, il était maintenant évident que cela avait été le cas.
Evanna fut tirée de sa réflexion par un choc violent qui la fit vaciller en arrière. Son attention se porta sur ce qu’elle avait percuté. La chose en question avait des yeux en amandes d’un bleu acier perçant qui l’hypnotisèrent presque autant que l’harmonie glaciale de ses traits fins. Ses cheveux, d’un blond très pâle, étaient divisés par une raie latérale qui laissait nonchalamment tomber quelques mèches sur son front, lui conférant un air enfantin qui contrastait avec la froideur de son visage.
Le souffle coupé, Evanna ne put détacher son regard de cet homme. Elle pria intérieurement Erin de la sortir de cette situation, mais rien ne vint. Il maintenait fermement son bras et, bien qu’elle tentât de se débattre, il la tenait sans effort en la fixant d’un regard impassible.
L’inconnu était élégamment vêtu : une chemise bleu clair sous un costume trois pièces d’un gris profond, complété par une cravate rayée parfaitement nouée. Contre sa poitrine, un livre ouvert qu’il tenait de sa main droite, probablement la conséquence de leur collision. À en juger par son accoutrement et sa posture, il s’agissait donc de quelqu’un d’important, mais pas d’un militaire. Son soulagement fut cependant de courte durée car au loin, des bruits de pas précipités se mêlèrent au cri strident de l’alarme qui continuait de marteler ses oreilles.
Erin, je t’en prie…
Son salut ne vint pas de son entité mais de l’homme lui‑même, qui la poussa vers la droite en direction d’une autre arche. Il la libéra enfin avant de reprendre son livre entre ses mains, qu'il parcourut des yeux d’un air insouciant.
— Continuez tout droit jusqu’à arriver dans la bibliothèque principale, indiqua‑t‑il d’une voix claire et maîtrisée. Vous la reconnaîtrez à l’imposante cheminée qui agrémente le mur de droite, elle est ornée d’un tableau représentant une lionne. Dépassez‑la et engouffrez‑vous dans la porte dissimulée à sa droite. Une fois fait, poursuivez dans le couloir et prenez la deuxième à gauche. Au bout, vous y trouverez l’escalier de secours. Descendez‑le, vous aurez alors le choix de rejoindre le grand hall ou de continuer votre descente jusqu’à rejoindre les parkings.
L’inconnu releva ses yeux froids dans sa direction, avant de poursuivre.
— Je ne saurais que trop vous conseiller, étant donné votre situation, de choisir la seconde option. Le hall doit probablement grouiller de soldats à l’heure actuelle. Vous pourrez alors emprunter soit la voie A pour rejoindre la ruelle ouest, soit la voie E pour la ruelle est. À votre convenance.
Sans un mot de plus, il reporta son attention sur son livre et reprit sa route d’un pas calme.

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