Chapitre 9 (Evanna)
D’abord, elle entendit des murmures. Puis, quelqu’un l’appela par son prénom. Elle connaissait cette voix. Evanna garda les yeux fermés un instant. Lorsqu’elle se décida enfin à les ouvrir, les voix s’étaient éteintes, laissant place au silence. Désorientée, elle crut voir au‑dessus d’elle de pâles filaments virevolter harmonieusement avant de s’éloigner. À cette vision, il lui sembla qu’une partie d’elle‑même s’était envolée, elle aussi. Elle eut l’envie irrésistible de crier pour les retenir, jusqu’à ce qu’ils s’évaporent dans l’obscurité.
Se redressant difficilement, Evanna tenta de se remémorer les évènements récents mais rien ne lui revint en mémoire. Malgré la pénombre lourde et pesante, elle pouvait discerner les contours d'une cave, manifestement transformée en laboratoire improvisé. Le mur de gauche était bordé d'une multitude d'appareils et de matériel médical, disposés avec une rigueur presque militaire. À l'opposé, des étagères étaient chargées de flacons et de seringues tandis que des moniteurs clignotaient et émettaient des bips réguliers, leurs câbles enroulés comme des serpents jonchant le sol.
Une fraîcheur humide remonta le long de son dos, et elle réalisa alors qu'elle avait été allongée sur une table d'examen en acier froid, vêtue d'une blouse d'hôpital. Malgré ses muscles endoloris, elle tenta de poser le pied à terre mais ses chevilles étaient entravées. Son regard parcourut la pièce en quête d’informations et s’arrêta sur une lumière chaude et vacillante dans un renfoncement. Là, une silhouette frêle s’en détachait, l'observant d'un air inquiet avec une lanterne à la main. Elle plissa les yeux pour mieux distinguer son visiteur, et crut reconnaître le petit garçon qu'elle avait croisé plus tôt. Ce qui signifiait qu’elle était probablement de retour dans la ville‑basse.
— Coucou, toi… N’aie pas peur, je ne vais pas te faire de mal.
Le petit garçon demeura muet mais s’avança légèrement hors de sa cachette, ses grands yeux inquiets scintillant désormais d’une lueur de curiosité.
— Comment est‑ce que tu t’appelles ?
Toujours aucune réponse.
— Tu es tout seul ? Ça peut être dangereux par ici, pour un petit garçon comme toi.
— Elle est où la lumière qui te suivait tout à l’heure ?
Evanna resta interdite, l’air ahuri. Pendant un instant, elle pensa à Erin, dont la présence semblait maintenant reléguée aux oubliettes de sa mémoire, avant de se rappeler que le petit garçon n’avait aucun moyen de connaître son existence.
— De quoi parles‑tu ?
— La lumière qui te suivait dans la ruelle… D’habitude, elles sont toutes noires, mais la tienne, elle était toute bizarre. Et elle brillait vraiment fort…
Elle cligna des yeux à plusieurs reprises, ne sachant quoi répondre.
— J‑je ne sais pas, elle est partie, balbutia‑t‑elle d’une voix tremblante.
Le petit garçon garda le silence, mais s’approcha un peu plus encore.
— Elle avait l’air… gentille…
— Comment peux‑tu la… les voir ? rectifia‑t‑elle lorsqu’elle se souvint de son aveu.
— Je sais pas, je les vois, c’est tout, répondit‑il fièrement en prenant place à ses côtés, un air confiant désormais affiché sur son petit visage rond. Maman dit que c’est parce qu’ils n’ont pas pu passer dans l’Écume.
— L’Écume ?
— Ben oui, l’autre monde. Là où vont les âmes quand on meurt. Tu sais pas ça, toi ?
Elle ne répondit pas, réfléchissant à toute vitesse.
— Tes parents sont utopistes ?
— Oui.
— Et ils en savent beaucoup sur les âmes… errantes ?
— Juste que celles qui ne passent pas le linceul restent coincées ici et errent à jamais. Elles sont pas méchantes, juste perdues. Mais la tienne était différente. Et elle te suivait, comme si… comme si c’était une vraie âme. J’avais jamais vu ça. J’ai eu peur…
— Je suis désolée de t’avoir effrayé.
L’enfant secoua la tête de gauche à droite pour la rassurer.
— C’est toi qui as parlé de moi à tes parents ?
— Non.
— Tu as parlé de moi à quelqu’un d’autre, alors ?
Il sembla mal à l’aise, baissant les yeux vers ses pieds qu’il fit bouger nerveusement.
— Tu n’as pas à t’en vouloir, le rassura‑t‑elle. Tu as bien fait, j’aurais pu être un danger pour vous.
— T’as pas l’air dangereuse.
— Eh bien, non, effectivement ! opina‑t‑elle, le regard malicieux. Et j’aimerais beaucoup rentrer chez moi. Tu veux bien m’aider, … ?
— Rhodi.
— Tu veux bien m’aider, Rhodi ?
Le petit garçon lui lança un regard en coin, tentant vraisemblablement de déterminer s’il pouvait lui faire confiance. Elle se mordit la lèvre un instant, cherchant un moyen de l’obtenir.
— Je suis utopiste moi aussi, se risqua‑t‑elle à dire.
— Ah bon ?
— Oui. Après tout, j’ai une âme qui me suit partout… il serait malvenu de ne pas y croire, tu ne crois pas ? ajouta‑t‑elle d’un air joueur.
Rhodi plaça sa main sur sa bouche et pouffa de rire.
— Je ne peux pas la voir, en revanche. Seulement la sentir…
Sa voix se cassa légèrement.
— Pourquoi t’es triste ? s’étonna‑t‑il.
— Parce que je ne la sens plus…
Evanna laissa échapper un sanglot incontrôlé. Aussi étrange que cela pouvait paraître, parler librement d’Erin sans crainte d’être jugée lui faisait du bien. Comme si, pour la première fois, elle pouvait partager ce lourd secret avec quelqu’un.
— J’ai toujours vécu avec elle, poursuivit‑elle, le regard absent. Enfin je crois… La première fois que je me souviens l’avoir ressenti, je devais avoir à peu près ton âge, constata‑t‑elle en le dévisageant avec affection. Nous déjeunions au bord d’un ruisseau avec mes parents et mon frère, comme nous avions l’habitude de le faire chaque dimanche. Il était rare que nous nous retrouvions tous ensemble, comme une vraie famille. Papa et Maman travaillaient beaucoup, et ce rituel qu’ils avaient instaurés nous permettaient, à moi et Thomas, de nous rappeler que, malgré leurs absences prolongées au quotidien, nous demeurions une famille unie et aimante. Mais Thomas, ce jour‑là, avait décidé de faire son coquin. Comme tous les autres d’ailleurs mais ce jour‑là, son comportement espiègle et joueur l’avait mené à suivre bêtement un papillon jusqu’aux abords du ruisseau. Papa et Maman étaient trop occupés à me rappeler l’importance de veiller sur mon petit frère lorsqu’ils n’étaient pas là pour le remarquer. J’avoue avoir moi‑même eu, l’espace d’un instant, l’envie d’être simplement une petite fille normale plutôt que de jouer à la maman, et avoir détourné mon regard déjà protecteur de lui. Même si, comme toutes les petites filles de six ans, j’adorais ça, lui fit‑elle remarquer, un sourire aux lèvres. Mais peu importe… Thomas, haut comme trois pommes, s’était donc mis à suivre le papillon qu’il essayait désespérément d’attraper, jusqu’à ce que ce dernier ne s’échappe par‑delà le ruisseau. Déterminé dans la mission qu’il s’était donné, il ne le remarqua pas et tomba à l’eau. Papa et Maman se mirent à hurler et se ruèrent dans sa direction pour le repêcher. J’avais fait de même, me lançant aussi vite que je le pouvais, mais mes petites jambes n’étaient pas assez rapides et de toute façon, je n’aurais rien pu faire… Mais j’ai continué de courir dans sa direction, jusqu’à arriver au bord du ruisseau et le voir se faire emporter par le courant.
Rhodi la dévisageait avec des yeux ronds et la bouche entrouverte, attentif. Il attendait la suite avec impatience, ce qui ne manqua pas de l’émouvoir davantage.
— Et c’est là que je l’ai ressenti… reprit‑elle doucement. J’ai senti comme une présence rassurante qui me chuchotait de ne pas m’en faire, que tout irait bien. Et alors que je le suivais le long du ruisseau, mon frère qui, jusque‑là tournoyait sur lui‑même en hurlant et pleurant, se retrouva sans que je ne remarque comment sur la berge. Effrayé, certes, mais en sécurité. Et je n’ai eu qu’à attraper sa main pour le sortir complètement de l’eau et le ramener sur l’herbe. Je me souviens avoir regardé tout autour de moi. Je me sentais suivie épiée mais je ne voyais rien, et la sensation s’estompa rapidement.
Evanna laissa échapper un rire discret à l’évocation de ce souvenir aussi salvateur que douloureux.
— J’ai d’abord pensé à une fée, avoua‑t‑elle à mi-mot. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que c’est elle qui avait sauvé Thomas.
— Elle ressemble à une fée, confirma Rhodi avec assurance.
— C’est vrai ?
— Oui.
Sans savoir pourquoi, les larmes lui montèrent aux yeux lorsqu’elle tenta d’imaginer Erin. Sa présence lui manquait déjà cruellement, mais la peur de ne plus jamais la retrouver alourdissait plus encore sa peine.
— Peut‑être que Papa pourrait t’aider ?
Evanna renifla et se tourna vers Rhodi, les yeux encore brillants des émotions qui l’avaient envahie. Elle en avait presque oublié la raison pour laquelle elle s’était lancée dans cette histoire.
— Tu penses… ?
Il hocha énergiquement la tête, puis sauta sur ses pieds et se dirigea vers l’un des meubles. Il revint vers elle quelques secondes plus tard avec une clé rouillée en main, qu’il lui tendit. Elle le remercia silencieusement, avant de se libérer de ses entraves. Ses jambes vacillèrent sous son poids, mais elle se rattrapa in extremis à la table d’opération. Elle se palpa rapidement, ne détectant rien d’anormal à l’exception d’une douleur aiguë lorsqu’elle effleura son cou.
Les souvenirs commencèrent lentement à refaire surface. Son regard se posa sur une table voisine, couverte d’instruments chirurgicaux étincelants qui la firent frissonner d’effroi. Tout à côté, ses vêtements avaient été déposés. Elle se changea rapidement, accrocha son walkman à sa ceinture puis passa son casque autour de son cou, avant de finir par ses bottines.
— J’ai hâte de te présenter à mes parents ! chantonna Rhodi.
Evanna s’agenouilla à sa hauteur et lui sourit.
— Et moi j’ai hâte de les rencontrer, mentit‑elle. Tu pourrais me mener à eux ?
Il secoua vivement la tête, avant de s’élancer vers la sortie.
— C’est par là !
Evanna le rejoignit d’un pas encore fébrile, pensant à la manière dont elle pourrait convaincre les parents du petit garçon de la laisser s’en aller. Elle lui tendit naturellement la main, et dut mettre tout son cœur à ne pas voir en lui le visage insouciant de son petit frère quand il l’attrapa avec enthousiasme.

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