Chapitre 9-1 (Evanna)
Note de l'autrice :
Contenu sensible
Ce chapitre contient des scènes de violence et de détresse émotionnelle.
J’invite les lectrices et lecteurs sensibles à ces thématiques à la prudence et à l’écoute de leurs limites. Si elles sont difficiles pour vous, n’hésitez pas à passer ce passage.
L’endroit dans lequel elle avait été emmenée regorgeait de couloirs sinueux et sombres. Après les avoir traversés et monté plusieurs escaliers, Evanna et Rhodi arrivèrent finalement au cœur de ce qu’elle devina être un lieu de culte. La vaste salle était bordée de grandes fenêtres s’étendant du sol au plafond, inondant l’espace d’une lumière céleste. Bien que le soleil fût timide en cette période de l’année, ses rayons projetaient des éclats de couleurs éthérées sur les murs anciens. Les bancs en bois patiné étaient, eux, orientés vers un autel imposant et finement sculpté, où reposaient des fleurs fraîches.
— Il n’y a personne ? s’étonna‑t‑elle.
— Si, ils sont là‑haut, répondit l’enfant en pointant son index vers une salle située au‑dessus de l’autel. Et là‑bas, aussi. Mais Papa et Maman doivent être à la maison à cette heure. C’est par ici !
Le cœur battant, Evanna accéléra le pas, cherchant à se placer hors de portée des regards potentiels. D’après les informations de Rhodi, elle était encerclée de toutes parts et ne voyait décemment pas comment elle pourrait s’échapper sans se faire repérer. Elle s’efforça de garder son calme pour ne pas inquiéter le petit garçon, mais la peur, exacerbée par l’absence totale d’Erin et de tout soutien, l’emportait sur sa témérité. Seul le petit garçon lui donnait la force de tenir bon. Lui, son innocence et sa joie de vivre, qui lui rappelait…
— Tu penses qu’on pourra se revoir ? la coupa‑t‑il dans sa réflexion.
— Bien sûr, opina‑t‑elle avec assurance, sa petite main toujours dans la sienne alors qu’ils se dirigeaient vers l’autel. Je te présenterai Erin.
— Erin ?
— La petite lumière, tu te souviens ?
Son pas se fit encore plus rapide, pressée de quitter ce lieu de recueillement qui la mettait mal à l’aise. Mais Rhodi s’arrêta brusquement, et elle prit sur elle pour ne pas paniquer davantage.
— C’est vrai ?! s’exclama‑t‑il.
— Bien sûr ! Je suis sûre qu’elle t’adorerait.
Son cœur se serra de chagrin devant l'absence de son amie. Silencieusement, elle pria le ciel pour que cette dernière soit toujours là, quelque part, et qu’elle non plus ne l'ait pas abandonnée.
— Et toi, tu t’appelles comment ?
— Evanna. Mais tu peux m’appeler Evy.
— Evy…
Un doigt sur la bouche, le petit garçon haussa un sourcil d’un air faussement pensif, mimant probablement un adulte qu’il aurait vu agir ainsi un jour.
— C’est joli !
Elle lui adressa un sourire affectueux. Bien qu'il l'ait faite captive, il ne mesurait pas les conséquences de ses actes, son innocence et sa naïveté se lisant sur son visage enfantin. Evanna ne pouvait se résoudre à lui en vouloir, surtout après toute l’attention qu’il lui avait montrée. Preuve en était, il l’avait suivie jusqu’à sa prison et l’avait observée malgré le fait qu’il, elle en était presque certaine, n’avait aucun droit d’être ici.
Soudain, un fracas lointain retentit, brisant le calme et emplissant l'air d'une tension palpable. Elle se redressa brusquement, alors qu'un deuxième écho confirmait que ce n'était pas le fruit de son imagination. Les cris de douleur qui suivirent se propagèrent dans toute la pièce, créant une cacophonie angoissante.
Evanna se précipita vers l’autel pour se mettre à l’abri, entraînant Rhodi à sa suite.
— Qu’est‑ce que c’est ? se lamenta‑t‑il.
— Tout va bien, ce n’est rien.
— Qu’est‑ce qui se passe ? pleurnicha‑t‑il.
Sa voix se brisa alors qu’un nouveau coup de feu résonnait au‑dessus d’eux. Evanna n’en avait pas la moindre idée, mais elle le serra instinctivement contre elle pour le rassurer. Il se laissa aller à sangloter, cherchant du réconfort dans son étreinte alors qu’elle jetait un œil rapide dans la pièce qui les surplombait, où un combat faisait rage.
Ou plutôt un massacre.
Sans hésiter, elle retira son casque de son cou et le plaça sur les oreilles du petit garçon.
— Écoute‑moi bien, je te promets qu’il ne t’arrivera rien, lui assura‑t‑elle. Tu gardes ça sur tes oreilles et tu ne te concentres sur rien d’autre que la musique, d’accord ?
Le petit garçon acquiesça et se laissa porter.
— Tu fermes les yeux et tu ne te concentres sur rien d’autre, répéta‑t‑elle, essayant de garder une voix calme malgré l’horreur qui l’entourait, des cris de douleur aux corps heurtant violemment la baie vitrée au‑dessus d’eux. Je suis là tout près de toi, tu sens ?
— Oui…
Evanna lança la musique pour bloquer les sons de l’hécatombe. Puis, après une profonde inspiration, elle quitta leur cachette. Elle courut aussi vite que possible, ses jambes encore fragiles menaçant de la trahir à chaque foulée.
Mais alors qu’elle atteignait enfin la porte de sortie tant espérée, celle‑ci s’ouvrit brusquement sur un homme armé. Elle se précipita vers un escalier sur sa gauche pour l’éviter, mais la force des détonations qui les frôlaient lui glaça tellement le sang qu’elle laissa malgré elle échapper un cri d’horreur. Même avec la musique recouvrant ses oreilles, Rhodi ne put l’ignorer et il pleura de plus belle, son corps secoué de sanglots désespérés. Sans cesser de courir, elle lui frotta le dos pour le calmer, murmurant des paroles réconfortantes qu’il ne pouvait pourtant pas entendre. Elle atteignit enfin une nouvelle porte, l’ouvrit précipitamment, et la referma aussitôt derrière elle. Son poursuivant tira à travers, lui arrachant un nouveau cri tandis qu’elle cherchait frénétiquement une issue.
Enfin, elle en trouva une. Elle s’élança dans sa direction, ignorant le fracas de la porte qui cédait sous les coups de l’homme à ses trousses. Elle réprima un sanglot et se jeta à travers la pièce avec toute l’énergie qu’elle pouvait rassembler, s’attendant à tout instant à sentir la morsure d’une balle lui traverser le corps.
Soudain, la porte devant elle s’ouvrit à la volée. Elle fut brusquement tirée à l’intérieur d’une autre salle, manquant de trébucher sur ce qu’elle réalisa bien vite être un cadavre. Réprimant un haut‑le‑cœur, elle reprenait sa course lorsqu’elle percuta quelqu’un de plein fouet.
— Bah alors, Princesse, dans quelle galère tu t’es encore fourrée ?
— Eliott !
Écrasée de soulagement, Evanna se jeta dans ses bras, les larmes coulant à flots sur ses joues. Elle le sentit se renfrogner mais elle n’en tint pas compte, bien trop heureuse de retrouver un visage familier et rassurant. Lorsqu’elle se retourna, son poursuivant gisait déjà aux pieds de Kazuki, mort.
— Il me semblait t’avoir dit de ne pas agir de manière inconsidérée, lui reprocha‑t‑il.
Il s’approcha d’elle, la mine toujours aussi fermée.
— Ce… Ce n’est pas ma faute… Erin… Erin, elle voulait aussi… balbutia‑t‑elle.
L’homme fronça les sourcils, lui rappelant par la même occasion qu’elle n’avait jamais parlé d’elle de la sorte à l’exception récente de Rhodi. Comme s’il avait suivi le fil de ses pensées, le regard de l’Élite se tourna vers l’enfant. Elle ne se justifia pas, se contentant de le déposer délicatement au sol pour lui ôter le casque et le rassurer de quelques mots. Réticent à la laisser partir, il s’accrocha si fortement à elle qu’elle s’assit à ses côtés pour le prendre une nouvelle fois dans ses bras.
— Pourquoi ne t’es‑tu pas défendu comme tu l’as fait à Sadell ? l’interrogea Kazuki.
— Je… Je ne peux pas…
— Pourquoi ?
— Erin… La… L’entité qui est dans ma tête. Ce… ce n’est pas moi qui la contrôle…
Les deux hommes la fixèrent en silence, et elle baissa la tête d’un air contrit.
— Je ne la ressens plus depuis qu’ils m’ont injecté un produit, poursuivit‑elle. Je me suis réveillée attachée dans une sorte de cave. J‑je ne sais pas ce qu’ils m’ont fait, ou même s’ils m’ont fait quelque chose…
Elle serra Rhodi un peu plus fort contre elle. Le petit garçon releva enfin la tête, mais lorsque son regard se posa sur Kazuki et Eliott, ses yeux s’affolèrent et s'emplirent de terreur.
— L’Élite ! C’est l’Élite, pleurnicha‑t‑il en se débattant. Evy, c’est l’Élite !
— Chht, calme‑toi, bonhomme, murmura‑t‑elle doucement. Ils ne sont pas méchants, je te le promets. Ils ne te feront aucun mal.
— Ils ont tué Alice ! Et Hank, Luna, Titus ! Mon petit chien… Et Lucas, Ger…
— Regarde‑moi, Rhodi, l’interrompit‑elle. C’est terminé, maintenant.
Sous l’intensité de son regard et tout le réconfort qu’elle avait tenté d’y apporter, Rhodi se calma légèrement. Malgré tout, Evanna réprima un vomissement, certaine que la liste des noms que le petit garçon avait commencée aurait pu s’allonger encore longtemps si elle ne l’avait pas interrompu.
Imperturbable face aux accusations, Kazuki se contenta de donner un ordre silencieux à Eliott, qui hocha la tête et quitta la pièce. Il saisit ensuite une seringue, la sortit de son étui avec une précision méthodique, puis s'approcha d’elle. Avant qu'elle puisse réagir, il la piqua profondément avec toute la délicatesse dont un homme tel que lui était capable. Une fois le sang prélevé, il se redressa sans un mot, avant de ranger le flacon dans la poche intérieure de sa veste.
— Plus personne ne va mourir, tu entends ? Je ne laisserai plus personne mour…
À cet instant, la porte par laquelle Eliott était sorti s'ouvrit à la volée. Avant même qu’elle ne puisse identifier le nouvel arrivant, un coup de feu puissant et inattendu retentit, et une balle se logea dans sa poitrine.
— Papa !
Hurlant de terreur, Rhodi se précipita vers l’homme qui venait de s’effondrer. Le cœur d'Evanna rata un battement, et en manqua encore un autre en voyant l'arme de Kazuki désormais pointé sur le petit garçon. Sidérée par ce qu’elle ne mit que quelques secondes à comprendre, elle se jeta sur lui en hurlant, mais il la repoussa aisément. Elle tomba lourdement au sol mais se releva presque aussitôt, s’interposant cette fois de tout son corps entre l’Élite et sa cible.
— Putain mais t’es cinglé ? hurla‑t‑elle à nouveau, les larmes coulant à flot sur ses joues. C’est qu’un gamin, merde ! Tu vas pas tuer un gamin ! Kazuki, tu viens déjà de tuer son père !
L’homme ne répondit rien, imperturbable. Il lui saisit fermement le bras pour la tirer hors de sa ligne de mire, mais elle résista de toutes ses forces.
— Arrête, merde ! Lâche‑moi, j’te laisserai pas faire ça !
Elle suffoquait maintenant, sa voix entrecoupée de sanglots qu’elle ne pouvait retenir. Jamais elle ne le laisserait faire une chose pareille. Elle préférait encore mourir plutôt que de laisser un enfant innocent perdre la vie.
— À ton avis, que va‑t‑il faire maintenant ? la questionna‑t‑il calmement.
— C’est qu’un gamin, il va rien faire du tout !
Le directeur de l’Élite resta impassible, déterminé coûte que coûte à accomplir sa mission. Evanna planta son regard dans le sien, complètement abasourdie. L'homme dont Thomas lui avait si souvent parlé n'aurait jamais été capable de commettre un tel acte. Même si ses principes ne semblait pas vouloir se manifester à ce moment précis, elle était convaincue qu'ils sommeillaient encore là, quelque part, enfouis au plus profond de lui. Elle devait juste…
— Je croyais que t’étais un homme d’honneur, putain !
L’espace d’un très court instant, la volonté de l’Élite sembla vaciller.
— Je peux pas croire que tu puisses faire ça, sanglota‑t‑elle. Thomas l’aurait jamais permis, et tu le sais ! Merde, tu peux pas faire ça ! Je t’en prie !
Une lueur étrange passa dans son regard, l’encourageant à continuer.
— Kaz, je t’en supplie… Fais pas ça…
Après un moment, Kazuki abaissa enfin son arme. Écrasée de soulagement elle se précipita sur Rhodi pour le rassurer mais s'arrêta net lorsqu’elle l’aperçut. Les joues encore mouillées de larmes, il tenait dans ses mains tremblantes l’arme de son père, qu’il pointait dans sa direction.
— Rien faire du tout, hein ?
La voix de Kazuki résonna au plus profond de son être, se répercutant sinistrement de son cœur jusqu’à la moindre de ses cellules. Incapable de supporter le poids de son corps ni de sa douleur, Evanna s’effondra au sol, les mains tendues devant elle en signe de paix.
— T’avais dit que tout irait bien, sanglota‑t‑il. T’es avec eux !
— Rhodi, je t’en prie… N‑non, je…
— T’as menti ! pleurnicha‑t‑il. T’as tué Papa ! T’as tué toute ma famille !
— Je ne savais pas… Je t’en supplie, Rhodi…
Au bord du précipice, Evanna se laissait lentement happée par un tourbillon d’émotions si intenses qu’elle peinait à les identifier. Elle avait promis de le sortir de là, que plus personne ne mourrait. Il lui avait accordé sa confiance, et elle, en retour, avait réduit sa vie en cendres.
— Je suis tellement désolée… pleurnicha‑t‑elle. Tellement, tellement désolée…
Le temps sembla ralentir, et la tête lui tourna. Elle n'entendait plus que les sanglots déchirants de Rhodi, comme une lame tranchante qui lui entaillerait l'âme et balafrerait son cœur. Le doigt du petit garçon effleura la détente avec une lenteur telle qu’elle put entendre le crissement de sa peau lisse contre la dureté métallique de l’arme. Une arme qui n’aurait jamais dû se retrouver entre les mains d’un enfant. D’un être si innocent qui venait, qui plus est, d’assister à la mort de son père.
Un bruit sourd retentit, suivi d'une lumière éclatante qui la força à fermer les yeux. Sa respiration se saccada alors qu’elle plaçait instinctivement ses mains sur sa poitrine, cherchant la blessure que la balle aurait pu créer. Son rythme cardiaque s'accéléra et les battements de son cœur, rapides et irréguliers, lui martelèrent les oreilles.
Boum boum, boum boum…
Elle resta résolument immobile, sans chanceler, le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine. Une seconde, deux secondes, trois secondes… attendant que la peine s’amenuise.
Boum boum, boum boum…
Les râles saccadés de sa respiration vinrent se mêler au son mélodieux du battement de son cœur, chantant maintenant leur complainte dans le creux de son oreille.
Boum boum. Huf… Huf… Boum…
Mais malgré ses expectations, la chute ne vint pas. Et la douleur, loin de s’atténuer, s’intensifia au contraire lorsque la vérité s’imposa à elle. L’air emplissait toujours ses poumons et son cœur, lui, battait – certes de manière irrégulière, mais battait bel et bien.
Non…
Evanna rouvrit fébrilement les yeux. Instantanément, toute la peine et la souffrance rejaillirent d’un même flot et se déchaînèrent dans chacune de ses cellules – la blessant bien plus profondément que si elle avait réellement été touchée. L’arme toujours braquée sur elle, Rhodi s’effondra au sol tel une marionnette désarticulée, le bleu de sa salopette s’imbibant peu à peu de son sang à l’endroit où la balle l’avait traversé.
— Non !
Elle hurla, d’un cri brut et désespéré. Elle chercha à le rejoindre mais on la retint par le bras et l’emmena, malgré ses suppliques, loin de ce petit être innocent qu’elle avait juré de protéger. La rage se mélangea à la tristesse. Elle se débattit de toutes ses forces, jusqu’à ce que son corps épuisé ne la lâche une nouvelle fois.
Non, pas maintenant…
Sa vue se troubla, mais elle refusait de céder. Elle voulait rester à ses côtés.
— Rhodi ! hurla‑t‑elle.
Jamais elle ne le laisserait. Jamais elle n’abandonnerait.
— Thomas…
Mais les bruits autour d’elle s’amenuisaient déjà, la plongeant dans un silence funèbre.

Annotations