Chapitre 11 (Eliott)
Deux mois auparavant – Région de Mosley
D’aussi loin qu’il s’en souvenait, Eliott n’avait jamais aimé la ville‑basse. Elle lui rappelait le temps où, gamin, il y errait seul et sans but avant qu’il ne rejoigne l’Élite. Mais avec le recul et ses yeux d’adulte, la vie ici n’était pas si terrible. Plus animée et pleine de vie, même, que la ville‑haute ne l’était malgré la pauvreté environnante. Pourtant, en dix‑sept ans de temps, les seules fois où il y était revenu pour une raison autre que le travail devaient se compter sur les doigts d’une main.
Et ce soir était l’une de ces fois.
Au loin, la jeune femme qu’ils avaient ramenée de Sadell semblait errer elle aussi, comme il avait pu le faire à de si nombreuses reprises dans les rues étroites et austères d’Esperanza. Elle s’engageait dans la ruelle où il se trouvait, où quelques marchands ambulants avaient ouvert leur commerce. Il l’observa un instant du haut de son perchoir, s’imaginant difficilement comment la jeune femme faible, vulnérable et abattue qu’il avait vu se réveiller quelques jours plus tôt puisse être celle qui déambulait sous ses yeux d’un pas léger et la mine radieuse.
Un enfant entièrement dissimulé par le lourd carton qu’il portait manqua de tomber devant elle, et elle réceptionna sa marchandise avant qu’elle ne s’écrase au sol.
— Ça va ? l’entendit‑elle s’inquiéter. Ne bouge pas, je vais t’aider. Où est‑ce que tu veux mettre ça, bonhomme ?
— Juste ici, s’il vous plaît !
Perdu dans ses pensées, Eliott n’entendit pas la suite de la conversation. Il n’avait littéralement aucune idée de ce qu’il faisait là, mais il n’avait pas pu s’empêcher de la suivre.
Quelque chose chez elle l’intriguait.
Quelque chose qu’il n’arrivait pas à déterminer, mais qui lui plaisait autant qu'il l'agaçait.
Il soupira d’ennui, ce qui ne l’empêcha pas de sauter agilement sur le toit voisin lorsque la sadellienne s’engagea dans le parc à la frontière entre Meri Grove et Esperanza. Le temps qu’il rejoigne son nouveau point d’observation, elle avait pris place sur une balançoire, le regard perdu dans le vide. La jeune femme heureuse et pleine de vie avait de nouveau laissé place à celle qu’il avait ramené de Sadell, maussade.
Cette pensée l’excéda si bien qu’il eut soudainement l’envie de la rejoindre. Pourtant, il aurait eu toutes les raisons de la détester après ce qu’elle avait fait. Elle les avait manipulés, et surtout les avait forcés à désobéir à un ordre direct malgré la confiance qu’ils lui avaient accordée. Du moins, c’est ce que pensait l’Élite en lui. L’homme, en revanche, ne pouvait s’empêcher de lui être secrètement reconnaissant pour les avoir poussés à retrouver Grant.
Imitant la jeune femme, Eliott admira le ciel qui, dégagé de tous nuages, laissait apparaître les premières étoiles du soir. Il avait toujours été passionné d’astronomie, à tel point qu’il aurait pu passer des heures à regarder le ciel. Il n’était pas spécialement intéressé par les livres, mais il se jetait à corps perdu dans tous ceux qui pouvaient lui expliquer la structure de l’univers, sa composition et ses mouvements. Cette fois, cependant, il n’eut pas le temps d’en profiter qu’un sanglot mit fin à sa contemplation. Il reporta son attention sur celle qui en était responsable, ré‑évaluant même l’idée stupide d’aller la rejoindre.
— Merde, tu vas pas faire ça, sois pas con ! se chuchota‑t‑il à lui‑même.
Les pleurs redoublèrent d’intensité, accentuant son trouble. Sa mission était terminée, pourtant. Alors pourquoi traînait‑il encore ici alors qu’il pourrait décompresser avec Yann ou bien au bras de n’importe quelle femme ? C’était ridicule.
Nouveau sanglot.
— Et merde.
Se maudissant d’avance, Eliott posa pied à terre. Le bruit, trop sec, la fit sursauter. Elle tenta aussitôt de reprendre contenance, mais sa mine faussement enjouée se métamorphosa bien vite en une mine soucieuse lorsqu’elle le reconnut.
— Oh, c’est toi… Qu’est‑ce que tu fais là ?
Oui, c’est vrai ça, qu’est‑ce que tu fais là, Eliott ?
Il abandonna là ses réflexions, optant pour une attitude nonchalante.
— Je travaille, mentit‑il en glissant ses mains dans les poches.
La jeune femme le dévisagea un instant, apeurée autant que curieuse. Elle n’avait pas ouvert la bouche, mais sa mine déconfite laissait présager des nombreux scénarios horrifiques qui devaient se jouer dans son esprit.
Meurtrier.
Le rire franc d’Eliott éclata dans l’obscurité de la nuit. Il se pencha dans sa direction, l’air malicieux.
— Et ce travail n’a assurément rien à voir avec ce que tu es en train de t’imaginer.
— Désolée, c’est que…
— T’inquiète, la coupa‑t‑il en balayant cette discussion d’un revers de la main.
En réalité, il était habitué à ce genre de réactions. Les gens ne portaient pas l’Élite dans leur cœur – à raison d’ailleurs –, et elle leur rendait bien. En revanche, jamais encore l’un d’entre eux ne lui avait présenté ses excuses pour cela.
— Bon, eh bien… hésita‑t‑elle en lui adressant un sourire poli. Travaille bien.
Elle tenta de le contourner mais il la retint par la taille, la forçant à s'arrêter à sa hauteur. À en juger par sa réaction précédente, ce comportement aurait dû, au pire, la terroriser, au mieux, l'inquiéter. Pourtant, rien ne vint, sauf peut-être l’attente d’une explication. Chez lui, en revanche, ce geste déclencha bien plus d’émotions qu'il ne l'aurait imaginé.
Bien qu'il eût préféré qu’il en soit autrement, Eliott avait tout de suite été captivé par elle. Par son courage, par sa détermination, mais surtout par son insolence. Son état déplorable n’enlevait d’ailleurs rien à son charme, et il le réalisait d’autant plus maintenant qu’il se trouvait si proche d’elle. L’espace d’un instant, il s’autorisa même à savourer l’effet qu’il venait de produire sur son corps. Car elle avait beau tenter de le cacher, son cœur s’était mis à battre à tout rompre dans sa poitrine. Rien de surprenant quand on savait qu’il ne lui fallait d’ordinaire pas beaucoup plus d’efforts pour que les femmes s’abandonnent à lui.
— Lâche‑moi, s’il te plaît.
Ces quelques mots suffirent à éteindre l’étincelle de désir qui venait de naître entre eux, balayée par quelque chose de nettement plus inconfortable. Un froid sec lui remonta le long de l’échine. La sécheresse de son ton, l’assurance provocante de son regard… c’étaient exactement les mêmes qu’à Sadell. Celles qui s’étaient volatilisées dès lors qu’elle s’était retrouvée dans ce placard avec eux, et il n’avait alors plus rien vu d’autre qu’une petite fille affolée jouant un rôle qu’elle se devait de jouer.
La relâchant, Eliott s’attela à rétablir une distance qu’il aurait dû respecter dès le départ.
— Euh… désolé, je…
Il s’interrompit, incapable de trouver des mots qui ne sonneraient pas faux. Elle ne répondit pas, sa respiration retrouvant peu à peu un rythme normal tandis qu’elle le gratifiait d’un regard en coin aussi confus que curieux. L’idée de simplement partir naquit dans son esprit, mais il l’abandonna bien vite. Malgré ce dérapage, rien n’avait changé. Elle craquerait à nouveau dès qu’elle se retrouverait seule, et il n’avait aucune envie d’une telle chose.
Retrouvant sa nonchalance habituelle, Eliott glissa ses mains dans les poches.
— J’ai faim, décréta‑t‑il en lui passant devant. Viens, on va manger.
Surprise, elle mit un moment à esquisser le moindre geste.
— Quoi ? Non, je vais rentrer.
— Et rentrer où ? rétorqua‑t‑il en se tournant vers elle.
— À l’hôtel, mentit‑elle effrontément.
— OK, je t’y accompagnerai après avoir mangé alors, répliqua‑t‑il avec un sourire.
Sans plus se soucier d’elle, il s’engouffra silencieusement dans une ruelle pour la forcer à faire un choix. Les pas de la jeune femme na tardèrent pas à résonner derrière lui, et il dut réprimer une moue satisfaite lorsqu’elle apparut à ses côtés.
— OK, mais à une seule condition, négocia‑t‑elle. Parle‑moi un peu de toi.
Moi ? Pourquoi ?
— Tu as grandi à Mosley ? l’interrogea‑t‑elle.
— Euh… ouais…
— Tu as de la famille ?
— L’Élite.
— Ah… Des amis alors ?
— L’Élite.
— Une petite amie ?
— Pourquoi, t’es intéressée ? la taquina‑t‑il.
— Mais non ! s’offusqua‑t‑elle d’un air outré. Ce que tu peux être arrogant !
— Ben je suis un Élite. Ça devrait être suffisant pour répondre à ta question.
— Quel est le rapport ?! s’arrêta‑t‑elle brusquement.
Il se tourna vers elle, surpris.
— Pourquoi est‑ce que tu ramènes tout à l’Élite ?
— P’tet parce que j’en suis un ?
Elle soupira d’exaspération, avant de reprendre sa route d’un pas décidé. Eliott resta interdit un moment. Que pouvait‑elle bien attendre d’autre de lui, au juste ? L’Élite était tout ce qu’il connaissait et voulait connaître. Il n’avait littéralement rien d’autre à partager.
— Eh, attends‑moi ! la héla‑t‑il. Tu sais même pas où tu vas !

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