Chapitre 11-1 (Eliott)
Malgré l’heure tardive, le quartier dans lequel ils venaient d’arriver grouillait encore de monde. Comme tous les soirs, il y régnait une ambiance festive où rires, discussions et musique résonnaient dans un vacarme assourdissant. Les bâtiments brillaient dans l’obscurité, ornés de milliers de petites guirlandes multicolores qui donnaient presque l’impression à ce lieu d’être déconnecté de la réalité. Bien que le quartier fût aussi pauvre que le reste de la ville‑basse, les gens d’ici avaient réussi à le transformer en un lieu vraiment magique. Néanmoins, il était bien placé pour savoir qu’il n’était pas de bonne fréquentation une fois la nuit tombée.
— Bienvenue à Meri Grove ! s’exclama Eliott. Cela étant, viens jamais ici toute seule.
— Pourquoi ?
— C’est pas vraiment un quartier fréquentable, pour une jolie fille comme toi.
À la ride qui était venue froncer ses sourcils, il devina qu’elle ne savait pas si elle devait se sentir flattée ou vexée par sa remarque. Il lui adressa un sourire goguenard, avant de balayer les environs.
— Bon, qu’est‑ce que tu veux manger ?
— Peu importe…
Il haussa les épaules, puis traversa la route principale pour rejoindre la place des épices un peu plus loin. Il marchait en silence depuis plusieurs minutes maintenant, dépassant un à un les groupes d’individus qui s’adonnaient à des activités plus illicites les unes que les autres, quand elle se blottit soudain contre lui.
Instinctivement, c’est tout son corps qui se tendit. La jeune femme avait tendance à être un peu trop tactile à son goût, n’en témoignait la façon qu’elle avait eu de s’accrocher à lui lorsqu’ils se cachaient des utopistes à Sadell. Cette pensée le fit frissonner, et il s’apprêtait à la repousser lorsqu’il remarqua son regard paniqué balayant les alentours.
— Euh… ça va ?
Elle se tourna vers lui, réalisant seulement qu’elle s’était agrippée à lui par mégarde.
— Euh, oui, pardon, s’excusa-t-elle en le relâchant.
Haussant les épaules, Eliott reprit sa route jusqu’à arriver à destination. Il commanda à manger et la conduisit à une table un peu à l’écart, là où la foule se faisait moins dense.
S’affalant sur sa chaise, il glissa les bras derrière sa tête et poussa un soupir de satisfaction. Il appréciait cette ambiance particulière. Ce mélange subtil de calme et d’agitation lointaine qui le maintenait connecté au monde tout en l’enveloppant dans une bulle de sérénité. Enfin, ça, c’était avant de voir les yeux dorés de sa partenaire d’un soir subitement perdus en lui, rallumant d’un coup tous les feux qu’ils avaient préalablement attisés.
Se redressant, Eliott déglutit difficilement. Elle était si excitante dans son innocence qu’il dut serrer les poings pour reprendre le contrôle de son corps et de ses pensées. À son plus grand désarroi, c’est ce moment qu’elle choisit pour revenir à elle. Elle cligna des yeux d’un air idiot avant de détourner le regard, les joues rosies par la gêne. Il en profita pour lui aussi se ressaisir. Il ne devait pas se laisser aller à de telles pensées. Elle était fragile. Vulnérable. Il pouvait bien se tenir un peu, pour une fois, non ?
— Je ne veux pas manger ici, déclara‑t‑elle soudain.
— Quoi ? s’étonna‑t‑il. Pourquoi ?
— Je n’apprécie que moyennement qu’on se permette de te juger sans te connaître.
Il haussa un sourcil sans comprendre, et elle l’invita à jeter un coup d’œil alentours. Amassés aux fenêtres ou assis en terrasse, les clients avaient leurs regards fixés sur eux. Ou plutôt sur lui, constata‑t‑il quand tous se retournèrent paniqués lorsqu’il les dévisagea en retour.
Assassin.
Un rire léger s’échappa de ses lèvres.
— Justement, c’est parce qu’ils me connaissent qu’ils me regardent comme ça, répondit‑il avec malice. Et si tu veux mon avis, tu devrais prendre exemple sur eux au lieu de me dévorer du regard comme tu viens de le faire.
Les joues de la jeune femme s’empourprèrent aussitôt.
Eliott 1 – Evanna 0.
Elle se mit à bafouiller quelques paroles incompréhensibles, et il jubilait de la voir ainsi décontenancée quand elle se redressa d’un mouvement soudain. La mine plus sérieuse, elle se pencha au‑dessus de la table et planta son regard doré dans le sien, le faisant presque regretter de s’être moqué d’elle.
— Si tu es aussi terrible qu’ils semblent le penser, alors pourquoi tu es là à t’occuper de moi ? lui fit‑elle remarquer. Admets que tu as peut‑être, je sais pas moi… tout simplement bon fond ?
— Oh j’t’en prie, rétorqua‑t‑il en levant les yeux au ciel. Personne sur cette planète n’a bon fond. Où que tu ailles, les gens attendront toujours quelque chose ou se serviront de toi. C’est comme ça que ça fonctionne, et tu ferais mieux de t’y faire dès maintenant.
— Admettons, concéda‑t‑elle. Alors qu’attends‑tu de moi, Eliott ? Ou si ce n’est toi, qu’est‑ce que l’Élite peut bien vouloir de moi pour justifier cette surveillance rapprochée ?
Il ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun son n’en sortit.
Eliott 1 – Evanna… 1.
Il s’affala de nouveau sur sa chaise, les yeux perdus dans le ciel qui les surplombait. En réalité, il n’avait aucune réponse plausible à lui apporter. Il aurait bien voulu, pourtant. Mais il n’en avait aucune. Et elle qui avait essayé de le manipuler pour lui soutirer des informations. Quelle naïveté. Quelle innocence. C’en était presque attendrissant.
— T’es futée.
— Merci, admit‑elle. Mais tu ne réponds pas à ma question.
— T’obtiendras aucune information de moi, Princesse.
Dans un soupir teinté de déception, Evanna se laissa retomber contre le dossier de sa chaise et croisa ses bras sur sa poitrine. Un silence épais s’abattit entre eux, ne laissant que le brouhaha des conversations alentours les envelopper.
Le cœur étrangement lourd, Eliott se laissa de nouveau happer par l’immensité du ciel. Lorsqu’il se plongeait dans cet espace insondable et absolu, c’était toute sa perception du monde qui changeait, le libérant d’un poids avec lequel il avait pourtant appris à vivre. À l’échelle de l’univers, toutes ses actions, tous ses choix, toutes les décisions qu'il avait prises – et qu’il prendrait encore – n’avaient aucune valeur ni aucune conséquence.
Un grain de sable dans un océan de poussière.
— C’est pas grave s’ils ne te voient pas vraiment, tu sais. Moi, je te vois.
La voix d’Evanna le tira de sa torpeur, et le poids oppressant que sa méditation avait momentanément allégé retomba sur ses épaules. Il demeura silencieux un instant, se demandant s'il avait ne serait‑ce qu’envie de savoir ce qu’elle voulait dire par là.
Finalement, la curiosité l’emporta.
— Ah oui, et qu’est‑ce que tu vois ?
— L’homme que tu es vraiment, bien sûr, répondit‑elle du tac au tac. Pas ce pathétique charmeur qui fait du gringue à tout ce qui bouge ou cet Élite que tout le monde craint.
Les traits d’Eliott s’étirèrent en une grimace de déconvenue. En une phrase, elle venait de capturer l'essence même de son existence et le lui avait sans ménagement jeté au visage. L'idée que toute sa vie puisse être condensée en si peu de mots lui était d’une tristesse telle qu’il se décida à mettre fin à cet échange stupide, mais elle l’en empêcha d’un geste de la main.
— Non, moi, quand je te regarde, je vois un homme bon, reprit‑elle avec sérieux.
Cette fois, il la dévisagea avec des yeux ronds avant d’éclater de rire.
« Un homme bon » … On me l’avait jamais faite, celle‑là.
— Je vois l’homme qui s’est occupé de moi à Sadell, insista‑t‑elle sans se démonter. Qui m’a sauvé la vie ensuite. Et surtout, je vois celui qui est assis là, devant moi, alors qu’il n’a pourtant aucune raison d’être ici.
Face à tant d’absurdités, il ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel mais un sentiment étrange émergea de ses entrailles. Celui‑là même qu’il avait éprouvé à Sadell, dans la cabane, lorsqu’il avait pour la première fois discuté avec elle. Celui qu’il avait ressenti lorsqu’elle l’avait retenu, avant qu’il ne se lance à la poursuite des assaillants de Grant. Il avait enfin saisi ce qui l'avait tant intrigué chez elle. Cette capacité, à la fois charmante et exaspérante, à aimer son prochain, s'y intéresser, et voir le bien en lui en occultant tout le reste.
Meurtrier.
— J’fais que mon…
— … boulot, c’est ça ?
Elle pouffa de rire, avant de se pencher vers lui.
— Je peux prétendre que c’est le cas, si tu veux, chuchota‑t‑elle.
Il resta interdit devant son air fier et malicieux, puis laissa ses lèvres se soulever en un sourire coupable qui la fit glousser d’amusement. Mais même si son geste ce soir‑là avait effectivement été désintéressé, il n’en restait pas moins un Élite. Et si elle ne voulait pas le comprendre, soit. Il le lui prouverait.
— Tu sais pourquoi l’Académie en est là où elle en est aujourd’hui ? l’interrogea ‑t‑il.
— Comment ça ?
— Autant de pouvoir concentré en un seul et même endroit, ça devrait attirer des convoitises, non ?
— Je… Je suppose, oui… répondit‑elle sans vraiment comprendre où il voulait en venir.
— Tu supposes bien, Princesse. Crois‑moi, il y en a eu, des gens qui ont essayé de le prendre, ce pouvoir. Qui essayent, rectifia‑t‑il bien vite. Des pluralistes convaincus qui considèrent que le pouvoir devrait se trouver entre les mains de plusieurs institutions. Des extrémistes prêts à tout pour « rendre le pouvoir au peuple », au risque d’en sacrifier la moitié… Et puis il y a les utopistes. Ceux‑là mêmes qui n’ont jamais accepté leur défaite et qui ne réclament que vengeance. Tu vois, tout est bon pour faire tomber l’Académie. Elle a beau avoir apporté au monde stabilité, paix, prospérité, et confort, y’a encore des idiots qui remettent en cause son bien‑fondé. Maintenant, le point où je voulais en venir… reprit‑il avant de la perdre complètement. Comment se fait‑il qu’après toutes ces années, l’Académie soit toujours debout, inébranlable, et que personne n’entende jamais parler de toutes ces menaces ?
Eliott patienta bien sagement qu’elle daigne lui donner une réponse, mais elle se contenta de hausser vaguement les épaules. Toute trace de bonne humeur avait disparu de son être, à croire qu’elle savait d’ores et déjà où il cherchait à l’emmener.
— C’est nous, Princesse, répondit‑il à sa propre question. C’est l’Élite. À peine ont‑ils ne serait‑ce que l’idée de s’en prendre à nous que leurs rêves de grandeur sont tués dans l’œuf. Avant même qu’ils n’aient eu le temps de faire quoi que ce soit, on les a débusqués, interrogés parfois, et tués souvent.
Ses paroles la firent tressaillir, et il se réjouit de la voir enfin le regarder de la manière dont elle était censée le regarder : avec crainte et dégoût.
Assassin.
— Voilà ce que t’es censée voir quand tu me regardes, putain, lâcha‑t‑il un peu plus brusquement qu’il ne l’avait voulu. Tout ce que tu viens de me lister, là, je l’ai seulement fait parce qu’on m’en a donné l’ordre, tu comprends ? J’ai fait ce que je devais faire pour que tu coopères. Point.
Pendant un moment, il crut qu’elle allait se mettre à pleurer tant ses yeux brillèrent de désillusion. Aussi ne fut‑il pas surpris d’entendre sa voix trembler lorsqu’elle prit la parole.
— Qu’est‑ce que tu essayes de me dire, Eliott ?
— Que je suis un tueur, Evanna. Pas un homme bon, ou je n’sais quelle connerie.
Elle ferma brièvement les yeux, confuse, avant de les rouvrir et d’expirer lentement. Il avait beau avoir été on ne peut plus clair avec elle, elle n’eut pas la moindre hésitation à planter son regard perçant dans le sien, incapable d’accepter la réalité qu’il lui proposait.
— Alors c’est vraiment ce que tu es ? insista‑t‑elle. Un tueur sans foi ni loi qui n’en a rien à faire de rien, ni de personne ? Pas un seul remord quand tu te regardes dans le miroir, quand tu… quand tu prends la vie de quelqu’un ?
— Il est un peu trop tard pour me développer une conscience, Princesse.
Elle garda le silence et ne détourna pas le regard du sien, à la recherche du moindre signe de faiblesse de sa part. Il craignait qu'elle n’y découvre la vérité mais il se refusa à détourner les yeux, sans quoi il lui prouverait qu’elle avait eu raison.
— Je n’y crois pas un seul instant.
— Quoi ?
— C’était un beau discours, mais je n’y crois pas un seul instant, répéta‑t‑elle.
— Que t’y crois ou pas, c’est la réalité, rétorqua‑t‑il. Le fait est que…
— Le fait est que tu essayes de te convaincre toi‑même, le coupa‑t‑elle.
Eliott grogna d’exaspération. Pourquoi avait‑elle autant foi en lui ? C’était insensé.
— Je sais ce que c’est que de faire constamment semblant, reprit‑elle de plus belle. Crois‑moi, j’ai passé ma vie à le faire, à cacher qui je suis vraiment pour me protéger. J’ai fait semblant d’être normale, pour qu’on m’accepte. Et j’ai réussi. Mais la solitude… on a beau essayer de la combler, elle ne nous quitte jamais vraiment, pas vrai ?
Ses dernières paroles résonnèrent en lui avec fracas, mais il resta silencieux.
— Viens, lui ordonna‑t‑elle en se levant.
Elle attrapa sa main pour l’obliger à la suivre, et un nouveau grognement lui échappa.
— J’te jure, arrête de faire ça !
Elle ne l’écouta pas le moins du monde, ne le lâchant qu’une fois qu’ils s’étaient suffisamment éloignés du restaurant et de tous les gens qui les regardaient. Elle les observa un à un minutieusement, puis leva le poing bien haut avant de relever son majeur. Et bien plus que son sourire radieux et ses yeux dorés pétillant de malice, ce fut tout ce que ce geste lui murmura qui encouragea Eliott à l’imiter.

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