Chapitre 11-2 (Eliott)

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— Donc ta mission, c’est d’emmener une pauvre fille tout juste débarquée à Mosley dîner, hein ? Tu parles d’un Élite. Je me poserais des questions à ta place.

Chargée de malice, la voix d’Evanna résonna au travers du tumulte alentours alors qu’ils déambulaient dans les rues animées de Meri Grove. Malgré leur dernière altercation, l’humeur de la jeune femme s’était rapidement améliorée. Leurs échanges étaient alors redevenus, à son plus grand plaisir, aussi légers et insignifiants qu’il les aimait.

— Nous autres, Élites, sommes formés à toute sorte de missions, rétorqua‑t‑il d’une voix solennelle. Approcher la cible, l’amadouer, et lui offrir un bon dîner s’il le faut.

Evanna se stoppa net, le regard planté sur le vieux sandwich qu’il lui avait acheté.

— Oh… Alors tout ça, c’est juste une manœuvre militaire ?

— Yep.

— Moi qui pensais que je te plaisais…

?!

Incapable de réagir, Eliott la dévisagea d’un air idiot pendant plusieurs secondes avant qu’elle n’éclate de rire devant sa mine déconfite.

— Ça va, j’te fais marcher ! s’esclaffa‑t‑elle en lui tapant l’épaule. Oh, regarde !

Sans crier gare, elle se rua sur un stand où des dizaines de peluches étaient entreposés.

Non, elle va pas oser me faire ça quand même ?

— Elle est trop mignonne ! s’exclama‑t‑elle en en pointant une du doigt.

— Bonsoir Mademoiselle, chantonna le forain. Ça vous tente une petite partie ?

— Qu’est‑ce qu’il faut faire ?

— Viser et tirer, répondit‑il en lui tendant un pistolet à air comprimé. Si vous réussissez à mettre quatre balles au centre, vous gagnez le prix que vous voulez.

Evanna hésita un instant. Profitant de son indécision, Eliott décida pour elle.

— On n’est pas là pour s’amuser, Princesse, décréta‑t‑il en récupérant l’arme.

— Parle pour toi, rétorqua‑t‑elle. C’est toi qui m’as emmené ici, moi, je voulais rentrer. Maintenant, assume !

C’est pas vrai, dans quoi je me suis embarqué ?

Un air de défi affiché sur son joli visage, elle attrapa le pistolet et s’essaya à la visée. Soupirant d’agacement, Eliott s’employa à payer le forain qui lui retourna un regard désolé.

C’est ça, comme si tu l’étais vraiment…

Mais alors qu’il reportait son attention sur elle, Evanna le gratifia d’un regard sévère.

— Quoi encore ? soupira‑t‑elle. Pourquoi tu souris ?

— Tu sais pas t’en servir, ça se voit. J’aurais vraiment rien eu à craindre, l’autre fois.

— T’as qu’à le faire à ma place alors.

— C’est toi qu’as voulu jouer.

Elle grommela un instant, avant de reprendre sa tâche là où elle l’avait laissée. Enfin, un bruit tonitruant s’échappa de l’objet entre ses mains. Elle sursauta, sa mine joyeuse laissant place à une mine contrariée à mesure qu’elle réalisait son échec. Eliott explosa d’un rire si puissant que même son regard mauvais ne put faire taire. Le forain ne tarda pas à le rejoindre, et elle allait abandonner lorsqu’il prit pitié d’elle.

— Reste fermement sur tes appuis, lui ordonna‑t‑il en ajustant la position de son bassin.

D’un léger coup de pied, il déplaça sa jambe en avant en débitant le reste des instructions.

— T’as compris ?

— Euh… oui ? marmonna‑t‑elle, son attention rivée sur les peluches.

Elle se fout de moi ? Elle a rien écouté.

Affligé, il passa ses bras autour d’elle pour la guider.

— Regarde dans le viseur, et aligne‑le à celui qui est sur le canon, reprit‑il en essayant d’expliquer la chose la plus simplement possible. La balle suivra cette trajectoire. Fais attention au recul, ne tire pas trop vite deux fois d’affilée, essaye de stabiliser. Vise et tire, ajouta‑t‑il en lui faisant effectuer les gestes. Vise et tire.

— D’a… D’accord…

Jusqu’alors plongé dans ses explications, Eliott ne remarqua leur proximité qu’à la voix soudainement troublée de son élève. Toussotant, il se détacha prestement d’elle pour lui permettre de se reconcentrer sur son objectif. Une minute, puis deux…

— On y sera encore demain à ce ry…

— Chhhhht.

Après encore quelques longues secondes, le premier coup partit enfin, puis le deuxième, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’elle ait vidé le chargeur. Sans grand espoir, Eliott jeta un coup d'œil ennuyé aux cibles, mais la surprise le fit écarquiller les yeux. Il la dévisagea d’un air choqué, et elle lui adressa en retour un sourire radieux avant de se tourner vers le forain.

— Wow, euh, bien joué ! s’étonna ce dernier.

— Merci ! s’exclama‑t‑elle en lui montrant du doigt la peluche qu’elle voulait.

— Alors ? intervint Eliott alors qu’elle la rangeait dans son sac. Contente ?

— Oui ! Je vais l’appeler Tomm…

Sa voix se cassa aussitôt. Eliott se gratta l’arrière du crâne, mal à l’aise. S’il avait réussi à lui faire oublier un tant soit peu ses problèmes ces dernières heures, il venait de les lui rappeler en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

— Ahem, t’as qu’à choisir, toi, plutôt.

— Tu rêves, je vais pas donner de nom à une peluche.

— C’est vrai, c’est stupide.

Il la dévisagea en silence sans savoir quoi répondre. Même lui, pourtant pas très avenant, pouvait voir son masque de bonne humeur craqueler et menacer de voler en éclats. Il se perdait dans la joie feinte qui étirait ses traits quand il remarqua derrière elle des membres de l’Élite. Seulement alors, il se souvint.

— Euh, attends‑moi ici deux minutes, d’accord ? ordonna‑t‑il d’une voix ferme.

D’un pas décidé, il se dirigea vers le groupe qui lui adressait de grands signes de main.

— Ben alors, qu’est‑ce que tu foutais ?

— Désolé les gars, j’avais complètement oublié, s’excusa‑t‑il sans vraiment le penser. Comptez pas sur moi ce soir.

— T’es en mission ?

— On peut dire ça.

Sa collègue lui lança un regard suspicieux, et il s’en détourna instinctivement.

— Encore en train de courir après les filles, hein ? comprit‑elle.

— Ta gueule, Jade.

— D’ailleurs, celle avec qui t’étais vient de se carapater, lança un autre de ses collègues.

— Quoi ?!

Un seul coup d’œil en arrière lui confirma qu’Evanna s’était effectivement fait la malle. Il ne prit pas la peine de répondre à ces idiots qui se moquaient de lui, préférant s’élancer à sa poursuite. Il ne pensa pas une seconde à la raison pour laquelle elle était partie, mais le simple fait qu’elle l’ait fait l’agaçait au plus haut point.

Mais jamais elle écoute celle‑là, c’est pas possible.

Lentement, et alors qu’il retraçait en sens inverse le chemin qu’ils avaient empruntés ce soir, son pas ralentit jusqu’à s’arrêter complètement. Mais qu’était‑il en train de faire, au juste ? Qu’en avait‑il à faire, après tout, qu’elle soit partie ? Il n’allait tout de même pas lui courir après, c’était complètement stupide.

Allez, laisse tomber.

Il reprit sa route le moral à plat, errant à son tour dans les rues de la ville‑basse. Maintenant qu’il y pensait, passer du temps avec quelqu’un d’extérieur à l’Élite – en‑dehors des femmes qu’il fréquentait, bien sûr – n’était pour ainsi dire jamais arrivé, et il se surprit à avoir apprécié cela. Pire encore, il aurait voulu que cela dure plus longtemps. Sûrement était‑ce dû au fait que, contrairement aux autres, Evanna lui avait bien fait comprendre qu’elle était prête à l’accepter.

Mais elle ne sait pas. Elle ne veut pas voir.

L’idée s’ancra si profondément dans son esprit qu’elle le convainquit une bonne fois pour toutes de laisser tomber. Soupirant de dépit, il décida de rentrer chez lui. Il aurait tout aussi bien pu rejoindre ses amis, mais il n’avait ni le cœur ni l’envie d’écouter leurs sarcasmes ce soir.

Il venait de sortir son téléphone pour appeler Yann lorsqu’un sanglot monta depuis le parc. Il se retrouva à courir sans même y penser, le cœur martelant sa poitrine.

C’est là qu’il la retrouva, effondrée au sol et en larmes. Cette vision le heurta. Il était pourtant habitué à cette tristesse, mais quelque chose cette fois était différent. Elle n’était ni retenue, ni étouffée. Elle la laissait simplement exister, et il se demanda s’il serait un jour capable, lui aussi, de se montrer si vulnérable devant quelqu’un.

— Il est mort, sanglota‑t‑elle, les yeux perdus dans le vide avant que les soubresauts ne reprennent de plus belle. Tom est mort, mon frère est mort. Et mes parents…

Elle hoqueta, ses larmes venant peu à peu inonder la terre sous elle. La pauvre était exténuée et peinait à tenir debout, comment diable ne l’avait‑il pas remarqué plus tôt ?

S’approchant pour l’aider, Eliott la hissa aisément sur son dos. Elle essaya bien de se débattre, mais échoua lamentablement à le faire lâcher prise. Elle abandonna après un temps, laissant le silence les envelopper de son voile.

— La dernière fois que j’ai vu Tom, murmura‑t‑elle alors qu’ils marchaient depuis plusieurs minutes maintenant, nous avons passé la journée entière à nous promener dans les forêts de Sadell. La nuit est tombée si rapidement que nous nous sommes laissé surprendre. Mais alors que je voulais rentrer, il a refusé. Je n’ai pas compris pourquoi sur le moment mais après coup, j’ai su… Il savait qu’il allait partir. Alors on est restés dans notre cabane, jusqu’à ce que je finisse par m’y endormir… Quand je me suis réveillée un peu plus tard… il me portait sur son dos, comme en ce moment. Le ciel brillait au‑dessus de nous et tout était silencieux et paisible, j’entendais simplement le son de ses pas sur la terre. C’était comme si… il n’y avait plus que nous. Je me sentais tellement bien, tellement… libre que j’ai feint de dormir encore, simplement pour prolonger ce moment. J’entendais son cœur battre… ça m’apaisait tellement…

Les doigts d’Evanna se resserrèrent autour de sa veste et elle se blottit un petit peu plus contre lui, sans doute pour mieux entendre les battements de son cœur. Eliott réprima un grognement et resta silencieux, continuant sa route.

— T’es fâché ? osa‑t‑elle demander.

— Je t’avais dit de m’attendre, rétorqua‑t‑il sèchement.

Idiot. T’as vraiment que ça à lui dire, vraiment ?

— Désolée, c’est que… je me suis dit que tu préfèrerais rester avec tes amis plutôt qu’avec quelqu’un comme moi.

Quelqu’un comme elle…

Là encore, il ne répondit rien mais il comprenait mieux pourquoi elle lui avait montré tant de compassion. Elle savait ce que c’était, de ne pas être accepté. D’être différent. Mais finalement, ils ne l’étaient pas tant que ça.

— Où est‑ce que tu m’emmènes ?

— À l’hôtel.

Aussitôt, Evanna se redressa si rapidement qu’il faillit en perdre l’équilibre.

— Non, non, ce n’est pas utile, Eliott, laisse‑moi descendre. J’étais très bien où j’étais.

Elle tenta vainement de descendre de son dos, mais rien n’y fit.

— Eliott !

— T’imagines la tête de mon rapport si je te laisse dormir dans la rue ?

Elle cessa immédiatement toute résistance, avant de lâcher un petit rire amusé.

— Idiot… murmura‑t‑elle.

Comme il était déterminé à ne pas la lâcher, elle abandonna l’idée de descendre et se blottit de nouveau contre lui. Étrangement, aucun grognement ne remonta cette fois le long de sa gorge.

— Eliott ?

— Oui ?

— Tu me promets que tu reviendras me voir ?

Oui.

Assassin.

Les deux voix se confrontèrent dans son esprit, si bien qu’il demeura silencieux.

— OK, excuse‑moi…

Gênée, elle s’éloigna de lui. Curieusement, cet état de fait le dérangea. Il ne voulait pas qu’elle s’éloigne. Au contraire, il voulait la sentir plus près, plus longtemps.

— Oui.

— Hm ?

— Oui, répéta‑t‑il. Je te le promets.

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