Chapitre 12 (Eliott)
11e mois de l'an 27 – Région de Mosley
— Eho, Eliott, tu m’écoutes, t’es avec moi ?
— Hm ?
— Allô la lune, ici la terre !
— Ouais, ouais, j’suis là, répondit‑il distraitement.
— Qu’est‑ce que t’as ?
— Rien.
— Pourtant, t’es pas du genre à la fermer.
— Et toi, tu devrais la fermer un peu plus.
Devant sa mauvaise humeur apparente, sa collègue et amie leva les mains en signe de paix avant de finir son assiette, non sans lui jeter çà et là des regards en coin insistants. Jade avait rejoint l’Élite en même temps que lui, dix‑sept ans auparavant. Pour une raison qu’il ignorait, elle s’était tout de suite pris d’affection pour lui, si bien qu’elle avait passé toute son enfance à le suivre partout. Fort heureusement, ils avaient bien grandi depuis et elle ne s’adonnait plus à ce genre de stupidités. Cela étant, elle ne manquait jamais une occasion de se mêler de ses affaires.
Attrapant sa fourchette, Eliott ne mangea pas pour autant, se contentant de jouer avec sa nourriture d’un air absent. Il était midi tapante lorsqu’il avait décidé de rejoindre le réfectoire pour déjeuner. Il aurait très bien pu manger chez lui, mais rares étaient les Élites qui choisissaient cette solution. D’une manière générale, tous se retrouvaient dès qu’ils le pouvaient pour décompresser au retour des missions, ou tout simplement passer du temps ensemble. Mais aujourd’hui – et pour la première fois de sa vie –, il avait regretté sa décision.
Quelques minutes après qu’il ait salué ses amis, Yann était arrivé, lui aussi. En sa compagnie. Et s’il y avait une personne qu’il avait absolument cherché à éviter ces trois derniers jours, c’était bien elle.
Vous n’êtes rien d’autre que des monstres sans‑cœur qui ne se soucient de rien ni de personne.
Eliott laissa violemment retomber sa fourchette et se redressa sur sa chaise. Derrière lui, les rires de ses amis et de la jeune femme lui agressaient les oreilles, ne venant en rien atténuer la colère qui menaçait déjà de l’emporter.
— On se réunit tous au Flanagan’s ce soir, tu veux venir ? lui proposa Jade.
Avant de répondre, il jeta un coup d’œil discret en direction de Yann. Depuis qu’on l’avait chargé de veiller sur Evanna, son ami semblait avoir oublié jusqu’à son existence et ne voyait plus que par elle… à croire qu’il était devenu invisible. Par hasard, son regard croisa celui de la jeune femme, mais elle le détourna presque aussitôt pour se concentrer sur l’un de ses collègues.
— Nan, répondit‑il en se tournant de nouveau vers son assiette. J’ai des trucs à faire.
— Une nouvelle conquête ? s’intéressa son amie.
— Pourquoi, jalouse ?
Jade se mit à rire avec entrain et lui adressa ce regard lubrique qui lui était propre.
— Pourquoi je le serais, j’peux t’avoir quand je veux, ricana‑t‑elle d’une voix suave. D’ailleurs… ajouta‑t‑elle dans un murmure, sa main caressant sensuellement la sienne.
— Pas aujourd’hui, annonça‑t‑il avant de se lever. J’suis pas d’humeur.
Elle leva un sourcil surpris, mais il ne s’en soucia pas.
— On s’voit plus tard.
Après avoir déposé son assiette encore pleine sur le comptoir, Eliott quitta le réfectoire. Arrivé dans le couloir, il s'arrêta net, réalisant seulement alors qu'il n'avait nulle part où aller. L'idée de rentrer chez lui lui traversa l'esprit, mais il n'aurait rien à y faire, et il avait besoin de s'occuper. Tellement besoin qu'il envisagea même de travailler un peu aux archives, mais il chassa rapidement cette idée. Il détestait déjà cette tâche en temps normal, alors s’y adonner pendant son temps libre ? Hors de question. Finalement, il pensa à aller courir un peu, mais la pluie battante qui martelait les vitres depuis plusieurs heures l’en dissuada aussitôt. Avec ce temps, impossible même d’aller admirer le ciel à travers son télescope : il n’y verrait rien.
Ne trouvant rien de mieux à faire, il prit finalement la direction du bâtiment principal du QG. S’il ne pouvait pas se défouler dehors, alors il le ferait à l’intérieur. Mais alors qu’il se dirigeait vers les salles d’entraînement, son téléphone sonna.
— Ouais ? grogna‑t‑il.
— Je vous aurais imaginé plus professionnel, Perkins. D’après tout le bien que l’on m’a dit de vous…
Le cœur d’Eliott s’arrêta de battre lorsqu’il reconnut la voix de son interlocuteur.
— Mon… Monsieur le vice‑président ? D‑désolé, je m’attendais pas à…
— Peu importe. Présentez‑vous à mon bureau. Tout de suite.
Il n’eut pas le temps d’acquiescer que l’homme avait déjà raccroché. Eliott en fit de même, étonné par cette convocation aussi soudaine qu’inattendue. Habituellement, les ordres provenaient toujours du directeur de l’Élite, même si ces derniers émanaient inévitablement de plus haut. Jusqu’à présent, aucun d’entre eux ne les avait pris du président lui‑même, et encore moins de son fils. C’était d’ailleurs à peine s’ils les croisaient, sauf lorsqu’ils étaient assignés à leur sécurité rapprochée.
Partagé entre inquiétude et curiosité, Eliott se dirigea vers l’Académie. Devait‑il en parler à Grant avant de se rendre au rendez‑vous, ou attendre de découvrir ce que le vice‑président avait à lui dire ? Il opta pour la seconde option : il pourrait toujours l’en tenir informé après avoir pris connaissance de sa mission.
Quelques minutes plus tard, il atteignit enfin sa destination. À son arrivée, la secrétaire lui indiqua le chemin à suivre, minaudant si bien qu’il se demanda s’il n’était pas déjà sorti avec elle, son visage lui étant vaguement familier. Sans s’attarder plus longuement sur la question, il se dirigea vers les larges portes en granit et frappa.
La réponse ne se fit pas attendre, et il s’engouffra dans la pièce. Au fond, derrière l’immense table qui trônait en son centre, Finn Weber était assis sur le rebord de son bureau, les bras croisés sur sa poitrine d’une manière décontractée qui semblait ne pas lui correspondre. À ses côtés, Grant se tenait droit et immobile, revêtu de son éternel costume noir. Si aucun d’eux ne trahissait la moindre émotion, il était pourtant évident que quelque chose ne tournait pas rond. Et il en eut bien vite la confirmation.
— Votre rapport sur votre mission à Sadell, je vous prie, ordonna le vice‑président.
Le cœur d’Eliott s'accéléra dans sa poitrine, mais il garda son calme apparent. Si le président de l'Académie était devenu laxiste et un peu trop confiant avec le temps, ce n'était pas le cas de son fils. Contrairement à son père, celui‑ci possédait une capacité d'analyse et d'observation bien supérieure à la moyenne, en plus d'être un manipulateur hors pair. Des qualités appréciables pour son poste, songea‑t‑il, mais qui pourraient assurément jouer contre lui dans cette situation. Car il lui demandait là un rapport sur la seule et unique mission que l'Élite n'ait jamais falsifiée dans toute son histoire… et sans qu’il n’ait eu l’occasion d’accorder ses violons avec ses pairs.
Eliott se retint de jeter un coup d’œil discret à Grant, persuadé que son interlocuteur interpréterait ce geste comme un signe suspect. Mais même sans le voir, la tension rampante dans les veines de son supérieur s’insinuait dans les siennes, lui murmurant de se montrer irréprochable. Il débuta donc son compte‑rendu six mois avant les évènements de Sadell, lorsqu’il y avait été envoyé en mission de reconnaissance avec Yann. Son interlocuteur parut peu intéressé par ce qu’il racontait, mais commencer son rapport aussi tôt lui avait offert l'opportunité de réfléchir à ce qu’il dirait ensuite, et surtout à ce qu’il ne dirait pas. Les images de ce qui s’était réellement passé là‑bas ressurgirent dans son esprit mais il les chassa rapidement, s’en tenant fermement au rapport de Grant. Lorsqu’il eut enfin fini, la pression qu’il avait accumulée se dissipa, de même que celle de son chef à ses côtés.
— Vous étiez accompagnés durant cette mission, me semble‑t‑il, l’interrogea le vice‑président. Par un soldat ayant pour vocation de rejoindre l’Élite, c’est bien cela ? Un certain… Orsby.
L’homme se redressa et le fixa de son regard perçant, mais Eliott demeura imperturbable. Cette partie‑là de l’histoire n’avait pas été modifiée, il ne risquait donc rien.
— Oui, Monsieur.
— Qu’en est‑il de lui ?
— Mort au combat, Monsieur.
Le plus jeune des Weber lui sourit froidement comme il savait si bien le faire, avant de se détourner de lui. Les mains croisées dans le dos, il se dirigea vers l’immense baie vitrée qui occupait un pan entier du mur de son bureau, laissant son regard vagabonder sur la ville en contrebas. Eliott en profita pour lancer un regard en coin à Grant, qui le rassura d’un léger signe de la tête.
— Bien, tout semble parfaitement en ordre, reprit le vice‑président. Une dernière question, cependant… ajouta‑t‑il en se tournant de nouveau vers eux. Pourquoi… Pourquoi aucun d’entre vous ne daigne‑t‑il me parler de la fille ?
Il les dévisagea à tour de rôle de son regard d’acier pénétrant, à la recherche du moindre signe de faiblesse de leur part. Mais Eliott, même si son cœur s’était arrêté de battre à l’idée qu’il puisse réellement connaître son existence, ne lui en donna aucun.
— Euh, attendez, quelle fille ? feignit‑il la surprise.
— La fille que vous avez ramenée de Sadell, Perkins. Qui d’autre ?
Eliott retint le juron qui s’apprêtait à quitter ses lèvres. Comment pouvait‑il savoir ?
— Je comprends pas, on a ramené personne, Monsieur, n’en démordit‑il pas. Et je vois pas de quelle fille vous voul… aaaaaah, fit‑il mine de se souvenir. On a bien croisé une fille bizarre sur place, ouais. Une p’tite minette à l’air revêche, mais elle s’est enfuie dès qu’elle nous a vu. Pourquoi, c’est qui ?
Son interlocuteur lorgna sur lui avec insistance. Même si, en temps normal, Eliott se serait laissé déstabiliser depuis longtemps par son regard froid et inquisiteur, il demeura cette fois inébranlable. Les enjeux étaient ici trop importants pour qu’il ne faiblisse, et il ne trahirait jamais l’Élite. Il ne trahirait jamais Grant.
Enfin, le vice‑président se désintéressa de lui pour se tourner vers son supérieur.
— Vous avez toujours fait un excellent travail, Kazuki, le félicita‑t‑il. Rapide, efficace… et vous avez su former vos collaborateurs avec brio et justesse, ajouta‑t‑il en jetant un coup d’œil appuyé dans sa direction. Et pour toutes ces raisons, vous avez mon respect. J’irais même plus loin, vous êtes très probablement l’un des rares à l’avoir obtenu. Aussi, je ne vous le demanderai qu’une seule fois, renchérit‑il d’une voix ferme qui ressemblait davantage à une menace qu’à une véritable demande. Avez‑vous, oui ou non, exfiltrer Evanna Orsby de Sadell ?
— Je comprends vos questionnements, Monsieur. Mais une nouvelle fois, nous n’avons rien fait de tel, répondit Grant avec cette assurance qui avait toujours été la sienne. Nous avons agi comme il nous avait été demandé d’agir, et tel que je l’ai décrit dans mon rapport… Tel que vient de le décrire Perkins ici présent, conclut‑il en tendant la main dans sa direction.
— Alors pourquoi Kaba me l’a‑t‑elle réclamé lorsqu’elle me retenait prisonnier, Kazuki ? Pourquoi m’a‑t‑elle affirmé qu’elle était entre nos mains ?
— Sauf votre respect, mon travail n’est pas de faire de la politique, Monsieur, reprit Grant, impassible. Je ne saurais dire pourquoi elle vous a dit une telle chose. De mon côté, je me contente d’exécuter vos ordres, et rien d’autre. Comme je l’ai toujours fait.
— Ne suivez pas trop l’exemple de mon grand‑père, Kazuki. Vous pourriez le regretter.
Les deux hommes se dévisagèrent en silence, et l’air se chargea si bien d’électricité qu’Eliott n’eut aucune autre envie que de quitter ce bureau oppressant… ce que Weber fils l’autorisa à faire l’instant d’après.
— Perkins, vous pouvez vous en aller, ordonna‑t‑il. Encore merci pour votre témoignage, ainsi que votre excellent travail au quotidien. Sachez que l’Académie et moi‑même vous en sommes très reconnaissants.
Il accompagna ses paroles d’un sourire dénué de toute chaleur, avant de le congédier d’un simple geste de la main.

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