Chapitre 12-1 (Eliott)
Tentant de faire le vide dans son esprit, Eliott se lança dans sa séance d’entraînement habituelle. Lui qui avait ressenti le besoin de se défouler avant son entrevue, il en avait encore eu davantage besoin après. Mais il avait beau s’entraîner, son cerveau continuait de surchauffer.
Comment Grant avait‑il pu les plonger dans une telle situation ? Pourquoi n'avait‑il pas anticipé que les utopistes tenteraient de récupérer Evanna par tous les moyens, même au prix d’une négociation avec l'Académie ? Peut‑être l'avait‑il envisagé, songea‑t‑il en enchaînant une nouvelle série de squats. Peut‑être avait‑il délibérément choisi de mettre sa loyauté en jeu. Après tout, le président n’était pas comme Moss : il dédaignait, voire abhorrait les utopistes. Alors s’il y avait quelqu’un à qui faire confiance, il choisirait l’Élite, à coup sûr, et non pas Beth Kaba.
Mais le vice‑président, lui, n’avait jamais été aussi absolu. Et s’il trouvait la preuve de leur falsification ? Et s’ils étaient tous déclarés coupables de trahison, et punis pour tous leurs crimes ? D’ailleurs, qu’avait‑il voulu dire en mettant en garde Grant sur le fait de ne pas suivre la voie de Moss ? Suggérait‑il que ce dernier les avait trahi, lui aussi ?
L’esprit happé par des scénarios plus terribles les uns que les autres, Eliott soupira d'exaspération. Il devait garder la tête froide et faire toute confiance à Grant, comme il l’avait toujours fait. S'empoisonner l'esprit avec ces questionnements ne ferait qu’empirer les choses, et il n’avait pas besoin de ça en ce moment.
Sur le point d’enchaîner une nouvelle série d’abdos, son regard se porta sur un sac de frappe qui pourrissait dans un coin de la pièce. Il se stoppa net, trouvant enfin là un exutoire digne de ce nom.
Parfait.
Il alla l’accrocher, puis entama une séance plus musclée. Ses coups résonnaient dans la pièce presque vide, le bruit sourd de son défouloir amortissant la tension qu'il ressentait. Il s’en donna à cœur joie, laissant ses frustrations se déverser dans chaque coup. Mais alors qu'il était en pleine action, la porte de la salle d'entraînement claqua soudainement. Des pas lourds résonnèrent dans l’espace, avant que la voix puissante de Yann ne se fasse entendre.
— Ah ! Je savais que je te trouverais ici !
Eliott grogna de mécontentement. La colère qu’il avait peu à peu réussi à extérioriser refit surface, envahissant ses entrailles à mesure que la carrure imposante de son ami se dessinait dans son champ de vision.
— Qu’est‑ce que tu veux, lâcha‑t‑il sèchement. T’es pas censé être en mission ?
— Si. Mais Jade te trouvait bizarre, aujourd’hui. Elle s’inquiétait.
De quoi elle se mêle, celle‑là.
— Qu’est‑ce qu’il y a, mon pote ? reprit‑il avec gravité.
— Rien.
Yann ne répondit pas immédiatement, se contentant de venir maintenir le sac de frappe qu’il s’était mis à malmener avec plus de force.
— Allez, joue pas au con, Eliott. T’es bizarre depuis quelques jours.
— Moi, j’suis bizarre ?! se stoppa‑t‑il net. Tu te fous de moi, j’espère ?
— C’est à cause d’Evanna ?
— Va chier, Yann, rétorqua‑t‑il en reprenant ses frappes.
Mais son ami n’en démordit pas.
— Je sais pas ce qui s’est passé entre vous, mai…
— Y s’est rien passé du tout, OK ?! s’énerva‑t‑il en s’arrêtant à nouveau. Enfin quoi, putain, Yann. T’as vu ce qu’elle a balancé sur nous y’a même pas trois jours ?! T’as vu comment elle dénigre l’Élite ?! Et toi, t’es là avec elle, tout sourire, comme si elle faisait partie des nôtres !
Il laissa échapper un rire empli de sarcasmes, avant de reprendre son entraînement.
Direct du gauche, crochet du droit…
Je pensais que les gens vous jugeaient sans vous connaître.
— C’est de la connerie, tout ça, putain.
Crochet du gauche, direct du droit…
Qu’ils se contentaient de voir cette façade que vous vous évertuez tous à porter.
— Elle nous comprendra jamais, Yann.
Uppercut, frappe de genou…
Mais ces gens dehors. Ils ont raison.
— Elle nous méprise.
Triple jab, direct du droit…
Vous n’êtes rien d’autre que des monstres sans‑cœur.
— Putain de merde !
Aveuglé par la colère, il asséna un dernier coup salvateur qui fit reculer Yann, ébranlé par la force qu'il y avait insufflée. Les chaînes du sac retrouvèrent lentement leur quiétude, et le calme enveloppa de nouveau la pièce. Un silence bienvenu dont il se délecta un moment, laissant le temps à son corps de redescendre en pression. Soupirant devant son accès de rage, son ami s’approcha pour placer une main sur son épaule.
— S’il y a bien quelqu’un qui n’en a jamais rien eu à faire du regard des autres, c’est bien toi, Eliott… murmura‑t‑il dans un souffle.
Il exerça une légère pression sur son épaule, avant d’ancrer son regard au sien.
— Alors pourquoi, cette fois, cela te touche‑t‑il autant ?
Eliott ne répondit rien. Sa colère n’avait en réalité rien à voir avec les propos qu’Evanna avait tenus. Après tout, elle n’avait fait là qu’énoncer une vérité qu’ils connaissaient tous, et lui plus que tout autre. Non, la raison de sa fureur n’était pas là. Il était en colère car, deux mois auparavant – et l’espace d’une seule nuit –, elle lui avait fait croire qu’il était un homme bien.
Et il avait adoré ça.

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