Chapitre 13 (Eliott)
Deux mois auparavant – Région de Mosley
— Tu veux jouer à un jeu ?
Assis dans le fauteuil qui faisait face au lit, Eliott releva la tête de ses pieds et dévisagea Evanna. La jeune femme l’observait elle aussi, allongée sur le ventre, l’oreiller sur lequel elle avait posé sa tête entre ses bras. Douchée depuis plusieurs heures maintenant, ses cheveux étaient encore humides et ondulaient autour de son visage d’ange.
— Alors, tu veux jouer ?
— T’es vraiment prête à tout, hein ?
Elle gloussa d’amusement, et lui‑même échoua à réprimer un sourire amusé. Depuis qu’il l’avait raccompagné dans sa chambre d’hôtel, elle n’avait pas tari d’imagination pour l’empêcher de partir, trouvant toujours plus de subterfuges à mesure que la nuit avançait. Mais ce qu’elle ne savait pas, c’est qu’il n’avait, lui non plus, aucune envie de partir.
— T’as des pièces sur toi ?
Soupirant faussement d’ennui, il en chercha une dans sa poche et la lui balança, curieux de voir ce qu’elle lui préparait. Elle se redressa et s’assit sur ses genoux, la mine radieuse et le visage joueur.
— Je vais lancer la pièce, expliqua‑t‑elle. Si ça tombe sur pile, je te pose n’importe quelle question et tu es obligé d’y répondre. Si ça tombe sur face, c’est toi qui m’en poses une. OK ?
Eliott n’eut pas le temps d’acquiescer qu’elle lança la pièce en l’air, ravie de son effet.
— Pile ! s’exclama‑t‑elle.
Dans un souci de confiance, il se leva légèrement de son siège pour vérifier le résultat, avant de grogner de mécontentement.
— OK, mais avant ça, quelques règles, imposa‑t‑il.
— Quoi ?
— Sinon, je joue pas.
Elle sembla réfléchir un moment, puis hocha la tête en signe d’approbation.
— Pas de questions sur le boulot ou sur des sujets classés confidentiels.
Elle sembla déçue, et lui se félicita de sa clairvoyance sur le sujet. Après tout, elle avait déjà passé une bonne partie de la nuit à essayer de lui soutirer des informations, quand elle n'avait pas été occupée à lui poser des questions sur sa vie au sein de l'Élite. Après réflexion, il n'eut d’ailleurs pas souvenir d'avoir jamais autant parlé de lui.
— D'accord, alors je me lance ! décréta‑t‑elle avec sérieux. Huuuum, fit‑elle mine de réfléchir. Ah ! À quel âge as‑tu rejoint l'Élite ?
— Neuf ans.
— Neuf ans ?!
Il haussa les épaules, incertain de comprendre pourquoi cela la choquait tant. S'il l'avait pu, il l’aurait rejoint bien plus tôt mais il se garda bien de le lui dire.
— OK, à moi, coupa‑t‑il court en récupérant la pièce sur le lit.
Il la lança à son tour et attendit patiemment le résultat.
Pile.
— Sans déconner, maugréa‑t‑il tandis qu’elle pouffait de rire.
— Hihi ! Alors, huuuum, réfléchit‑elle en adoptant la même pose que la première fois. J’ai entendu dire que l’Élite ne recrutait que parmi les orphelins… Tu as connu tes parents ?
Il grimaça, se maudissant de ne pas avoir inclus dans les règles du jeu l'interdiction de questions trop personnelles. À présent, et avec le recul, il lui semblait pourtant évident que cela avait été son intention première. Tant qu'elle s’était seulement et exclusivement intéressée à l'Élite, elle avait su qu'il répondrait sans avoir besoin d’user de subterfuges. Après tout, c'était sa fierté, et il adorait en parler. Mais évoquer l'homme derrière l'Élite était une tout autre affaire. C'était quelque chose qu'il n'avait jamais su faire. Non, quelque chose qu'il n'avait jamais voulu faire, plutôt.
Eliott réprima un sourire amusé face à l’inventivité de la jeune femme pour obtenir ce qu’elle voulait. Il s’était peut‑être laissé prendre au piège, mais il n’avait pas dit son dernier mot.
— Non, mais on m'a parlé d'eux, oui, répondit‑il en récupérant la pièce.
— Eh, qu'est‑ce que tu fais ?! s’offusqua‑t‑elle.
— Je viens de répondre à ta question, on recommence.
— Mais t'as pas développé !
— J’ai répondu à ta question, oui ou non ?
— Oui, mais…
— Bien, alors on continue.
Elle lui lança un regard mauvais, avant de lui arracher la pièce des mains. Riant aux éclats devant sa mine boudeuse, il la regarda la lancer en l’air… pour la voir une nouvelle fois tomber du côté pile. Il leva un sourcil interrogateur, mais n'eut pas le temps de se plaindre qu'elle posait déjà sa question.
— Comment étaient‑ils ? Tes parents, je veux dire.
Cette fois‑ci, Eliott se décomposa. Il n’avait aucune envie d’aborder ce sujet, et même le visage d’Evanna empreint d’une bienveillance désintéressée ne parvint pas à le convaincre de se confier.
— J'ai pas envie d'en parler, trancha‑t‑il un peu plus sèchement qu’il l’avait souhaité.
— Oh, excuse‑moi, murmura‑t‑elle dans un souffle. C'était maladroit de ma part, je…
Il ne répondit rien, baignant la chambre d’un silence maussade qui s’éternisa.
— Tu… Tu n’as vraiment aucun regret… ?
Une nouvelle fois, il garda le silence, mal à l’aise. Pourquoi fallait‑il toujours qu’elle finisse par être si sérieuse ? Ne pouvaient‑ils pas simplement discuter et s’amuser sans forcément se lancer dans de grandes discussions sur le sens de la vie ?
— Moi, j'en ai, avoua‑t‑elle dans un murmure. Je regrette de n’avoir rien fait pour sauver mes parents. Je regrette de ne pas avoir été assez forte.
— C’est pas de ta faute, t'as aucun regret à avoir.
Elle le fixa soudain avec espoir, mais il n’eut malheureusement rien de plus à lui offrir. Lorsqu'elle le réalisa, ses lèvres s’étirèrent en un sourire reconnaissant mais ses yeux, eux, brillaient de déception. Même pour lui, il était évident que ses paroles ne lui avaient été d’aucun soutien. D’ailleurs, comment l’auraient‑elles pu ? Il n’avait littéralement aucune expérience dans le domaine. Jamais encore il ne s’était retrouvé à réconforter qui que ce soit, et encore moins quelqu’un qui traversait tout ce qu’elle devait traverser. Oui, les mots n’étaient vraiment pas son fort. D’ordinaire, il préférait… agir.
Une idée lui traversa l’esprit, et il sortit son portefeuille de sa poche. Il joua avec un moment, avant d’y récupérer la seule photo qui y demeurait pour la lui tendre. Elle lui lança un regard interrogateur, mais il garda le silence et la secoua devant elle pour qu’elle l’attrape.
— C'est ma mère, expliqua‑t‑il. Enfin, c'était. Elle est morte, comme tu l’as compris.
La colère monta en lui, mais il ne la laissa pas le dominer.
— La photo… elle a été arrachée, constata‑t‑elle.
— Tu sais pourquoi elle est morte ?
— Euh, non…
— Parce que l'homme qui se faisait appeler mon père l'a abandonnée sans même tenter quoi que ce soit pour la sauver, cracha‑t‑il avec mépris.
Elle laissa échapper un « oh » de surprise, avant de reporter son attention sur la photo.
— Il s'est enfui comme un lâche sans se poser la moindre question, sans le moindre regret, putain, jura‑t‑il, exaspéré. Tu vois, autant devoir tuer Moss ou un membre de l'Élite est ce qui me terrifie le plus, autant je crois que tuer mon père, je l'aurais fait de mes propres mains sans hésiter s'il était pas déjà mort.
Il se redressa, surpris de ce qu’il venait d’énoncer.
— Mais toi… toi, Princesse, t'as essayé de sauver tes parents, lui rappela‑t‑il. T'as risqué ta vie pour les protéger, t’as été prête à te rendre pour eux, tu t'es refusée à fuir. Et la seule raison pour laquelle t'es pas encore là‑bas, c'est parce que t'es tombée inconsciente et qu'on t'a ramené contre ton gré. Alors t'es peut‑être pas aussi forte que tu le voudrais, t'as peut être échoué à les sauver, mais je veux pas que tu dises que t'as rien fait. Parce que c'est pas vrai.
Jusqu’à présent rivés sur lui, les yeux d'Evanna s’emplirent de larmes et elle explosa en sanglot. Il se gratta l’arrière du crâne, consterné par sa propre incompétence. Il avait tenté de la réconforter mais avait, une nouvelle fois, fait pire que mieux. Atterré, il lui arracha la photo des mains et la rangea dans son portefeuille.
— Désolée, balbutia‑t‑elle entre deux soubresauts. Et merci… merci de tout mon cœur.
Il se trémoussa dans son fauteuil, de plus en plus mal à l'aise. Pourquoi le remerciait‑elle alors qu'il la faisait pleurer, au juste ? Décidément, il n’était vraiment pas fait pour ça. Il pria le ciel de lui venir en aide et bien vite, sa prière fut exaucée. Evanna sécha ses larmes d’un coup de main bien placé, avant de reporter son attention sur lui.
— C’est à cause de lui que tu as voulu devenir Élite, pas vrai ? l’interrogea‑t‑elle. Pour être fort et protéger ceux que tu aimes ?
— Eh, si tu veux jouer, faut lancer la pièce ! tenta‑t‑il d’esquiver.
Elle laissa échapper un petit rire discret, et son visage s’adoucit à nouveau. Peu à peu, elle retrouva son éternelle bonne humeur, et il se surprit à constater que son bonheur à lui suivait le même tracé.
— Très bien, Monsieur l’Élite, lâcha‑t‑elle. Jouons alors !
Elle lança la pièce en l’air avec une assurance telle qu’elle ne regarda même pas le résultat, les yeux rivés sur lui et le sourire au bord des lèvres. Mais elle n’avait plus aucune chance de l’emporter, elle avait déjà gagné trois fo…
— Pile !
Quoi ?!
Eliott se leva d’un bond tandis que le sourire d’Evanna s’élargissait.
— Attends, mais elle est truquée ta pièce, c'est pas possible !
— C'est la tienne, j’te signale, lui notifia‑t‑elle en riant.
Peut‑être était‑ce vrai, mais il l'examina quand même. Quatre fois du même côté, ce n’était plus du hasard. C’était de la triche, et il n’avait aucune intention de la laisser s’en tirer comme ça. Buté, il la lança une nouvelle fois, sous le regard diverti de la jeune femme.
… Pile.
— Mais !
Eliott jura et la dévisagea, consterné. Elle se retenait de rire, son nez se retroussant à mesure qu'elle réprimait les spasmes qui menaçaient à tout instant de l'emporter. Quelle que soit la manière dont il la lançait, la pièce retombait toujours sur pile sans qu’Evanna ne daigne même détacher son regard de lui, au bord du fou rire, attendant avec impatience le moment où, enfin, il découvrirait son secret.
Puis, la réalité le frappa de plein fouet.
Une évidence telle qu’il s’en voulut de ne pas y avoir pensé plus tôt.
— Ma parole, mais c'est le truc dans ta tête qui la fait toujours tomber de c’côté !
Elle n'eut même pas besoin de répondre tant son fou rire, depuis trop longtemps retenu, parla pour elle. Elle s'esclaffa plus encore devant son air ahuri, le pointant du doigt d'abord en signe de moquerie avant de se tenir les côtes. En temps normal, Eliott aurait très probablement été irrité d'avoir été manipulé de la sorte. Mais le rire de la jeune femme était tel qu’il ne suscita en lui aucune once de colère. Tandis qu’elle se pliait toujours en quatre, il attrapa son oreiller et le lui lança en pleine figure.
— Et ça te fait rire hein ! ronchonna‑t‑il faussement. Petite peste !
— Je te dirais bien désolée mais… je le suis pas du tout ! s'esclaffa‑t‑elle plus encore.
— J'hallucine ! Tricheuse !
Malgré tout, il eut lui aussi l'envie de rire et eut toute la peine du monde à se retenir. Lorsqu'enfin, elle recouvra son calme, le silence et il retourna s’asseoir dans le fauteuil. Pas un silence lourd et oppressant, mais un silence léger et agréable. Paisible.
— D'accord, pour me faire pardonner, je te laisse m'en poser une. Ça te va ?
— OK.
Eliott réfléchit longuement, réalisant soudain qu’il s'était engagé dans ce jeu sans même avoir défini ce qu'il demanderait en cas de victoire. Alors qu’elle, en revanche… elle l'avait asséné de questions comme si elle en disposait d’une liste intarissable.
Finalement, il lui demanda la seule chose qui lui vint à l'esprit.
— Le truc dans ta tête, qu'est‑ce que c'est, au juste ?
Aussitôt avait‑il posé la question que le sourire qui n'avait eu de cesse d'habiller les lèvres de son interlocutrice s'estompa, son visage soudain assombri.
— Kazuki ne vous a rien dit ? murmura‑t‑elle.
— Nan, juste que t'étais pas toute seule, là‑haut.
Cette fois, son visage se décomposa, et il se maudit de ne jamais réfléchir avant de parler.
— Ce n’est pas quelque chose, c’est quelqu’un. Quelqu’un avec qui je dois vivre.
Jusqu’alors amicale et enjouée, elle avait cette fois répondu avec froideur, son visage radieux désormais fermé. Devant son désir évident de ne pas aborder le sujet, Eliott n’insista pas et le silence retomba. Mais ce n'était plus le silence léger et agréable qui les avait enveloppés auparavant. C'était un silence glacial et lugubre, qui lui laissait entendre qu'il n'était plus le bienvenu. Il jeta un coup d'œil à sa montre, et fut surpris de constater qu'il était déjà quatre heures du matin.
— Bon… je vais y aller.
— Bien.
Ah. OK. Ouais, c’est mieux comme ça, après tout.
Avant même qu'il ait pu se lever, Evanna sauta sur ses deux pieds et rejoignit la porte de sa chambre, qu’elle ouvrit en grand. Il s’exécuta sans un mot, mais s'arrêta net au moment de sortir.
Pense même pas à te retourner, Eliott. Barre‑toi et c’est tout.
— Est‑ce que… hésita‑t‑il en se tournant vers elle. Est‑ce que je t'ai blessée, ou quoi ?
Elle demeura silencieuse et immobile, les yeux rivés sur ses pieds. Nul doute qu’il l’avait effectivement contrariée, et il fut surpris de pouvoir lire en elle aussi facilement, lui qui n’avait jamais été spécialement doué pour ça.
— Est‑ce que ça te fait peur ? l’interrogea‑t‑elle.
— Hein, de quoi ?
— Ce que je suis.
— Quoi, mais non, mais pas du tout ! Pourquoi je serais là, sinon ?
Elle releva la tête vers lui d’un air surpris, avant qu’un sourire triste n’étire ses lèvres.
— Je croyais que c'était ton boulot ?
Merde, mais à quoi tu joues, putain. Arrête maintenant. Acquiesce et barre‑toi.
— Reste, s’il te plaît.
— Princesse, il est déjà quatre heu…
— S’il te plaît…
Barre‑toi.
— D’accord.
Et merde.
Sans un mot, il lui passa devant pour retrouver le confort de son fauteuil. Elle retourna elle aussi s’allonger sur le lit et s’attela à le fixer, les yeux rivés sur lui comme si le simple fait qu’elle détourne le regard signifiait le perdre à tout jamais. Eliott réprima un sourire idiot. Il appréciait cette sensation. Il l’appréciait si bien qu’il se refusa à détourner le regard, lui aussi. Sous l’intensité de ses iris dorés, il avait, pour la première fois de sa vie, l’impression d’être important pour quelqu’un. C’était stupide, il le savait. Il le regretterait, mais à l’heure actuelle… il adorait ça.
Il ne sut dire combien de temps ils restèrent ainsi plongés l’un dans l’autre mais bientôt, il décela chez elle des traces de fatigue évidentes.
— Tu ferais bien de dormir un peu.
Elle acquiesça à regret, avant de plonger sa tête dans son oreiller.
— Tu veux bien me parler encore un peu… ? demanda‑t‑elle timidement.
— OK.
Il ferma les yeux et soupira largement, dépité. Depuis quand était‑il devenu si docile ? Pour autant, et à sa plus grande surprise, les mots sortirent d’eux‑mêmes de sa bouche, aussi naturellement que si quelqu’un d’autre les avait exprimés à sa place. Il lui parla de tout ce qui lui venait à l'esprit, de ses amis, de l'Élite, et en vint même à lui parler de ses rêves les plus enfouis, ceux qu’il n’avait encore jamais partagés avec personne.
Au début, elle lui répondit. Elle lui posa des questions, montra un intérêt certain pour ce qu’il était en train de déblatérer. Mais peu à peu, elle commença à le faire répéter, jusqu'à ce qu'il n'obtienne finalement plus rien d’autre d'elle qu’une respiration lourde et régulière.
Eliott interrompit là son récit de vie. Il resta un moment à l'admirer en silence, aussi bien perdu dans ses pensées que dans la douceur des traits innocents de celle qui avait réussi l’exploit de le faire parler. Finalement, et à force d’errer sur le fil de ses pensées, le sommeil l’emporta lui aussi. Il ne se réveilla que quelques heures plus tard, lorsque le soleil se mit à briller par la fenêtre.
La tête encore embrumée par les songes, Eliott se leva et s’approcha discrètement d’Evanna. Elle dormait toujours profondément, la joue enfouie dans son oreiller et la bouche entrouverte, des petits spasmes traversant ses paupières fermées. Il l’admira pendant quelques minutes, sourire aux lèvres. Il la trouva même tellement adorable qu’il se surprit à vouloir s’allonger à ses côtés, simplement pour la voir s'éveiller comme une rose au soleil.
— Toi… murmura‑t‑il en pointant un doigt accusateur dans sa direction. J’sais pas ce que tu m’as fait, mais c'est pas bien… pas bien du tout.
C’est seulement en prononçant ces paroles qu’il prit pleinement conscience de leur véracité. Tout comme la nuit avait laissé place au jour, la vérité, elle aussi, avait surgi de plus belle pour le ramener à la réalité. Eliott secoua la tête pour reprendre ses esprits. Il s’était peut-être laissé bercer d’illusions cette nuit, mais ça ne pouvait pas continuer ainsi. Car si elle s’efforçait de ne pas le voir, lui était bien conscient de qui il était vraiment.
Un meurtrier.

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