Chapitre 14 (Evanna)

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11e mois de l’an 27 – Région de Mosley

Sous la pluie de novembre, la façade du Flanagan's se dressait, frêle, entre deux bâtiments imposants qui semblaient l’écraser de toute part. Pourtant, c’est bien elle qu’on remarquait lorsqu’on arrivait dans cette petite rue du sud de Mosley qui longeait le canal. Et l’enseigne au néon qui scintillait au‑dessus de la porte, éclatant dans la nuit fraîche, y était pour beaucoup.

Une énergie électrique animait le bar. Alors qu’elle n’y était pas encore entrée, Evanna pouvait entendre la musique pulser à travers les murs et s’intensifier lorsque des habitués entraient ou sortaient. Des éclats de rire joyeux et des conversations animées se mêlaient à la musique déchaînée, accentués çà et là par des fracassements de pintes qu’on écrase.

Resserrant son manteau autour d’elle, Evanna s’approcha un peu plus de Yann pour profiter de son parapluie. Puis, ayant changé d’avis, elle tourna tout simplement les talons.

— Hop, hop, hop, où tu penses aller comme ça ? la rattrapa son chaperon. Tout le monde nous attend, tu vas pas t’enfuir. Tu leur as promis.

— J’ai rien à faire ici, Yann. Je suis pas dans mon élément. Je vais rentrer.

— Mais non, allez, viens, insista‑t‑il. Tu vas adorer, j’en suis sûr.

Une lueur amusée brilla dans le regard de l’Élite lorsqu’elle laissa échapper un grognement de désapprobation. Elle ne comprenait pas pourquoi ils avaient tous insisté pour qu’elle vienne ce soir. Elle n’était pourtant pas l’une des leurs, et avait maintenant compris que les Élites aimaient par‑dessus tout rester entre eux. D’ailleurs, elle s’étonnait que Yann soit si gentil avec elle. Avec ce qu’elle leur avait déblatéré trois jours auparavant, il aurait eu toutes les raisons de lui en vouloir. Mais au lieu de ça…

— Je suis désolée pour ce que j’ai dit dans le bureau de Kaz, l’autre jour, lança‑t‑elle. Tu sais, je le pensais pas, j’étais juste…

— Oh, arrête avec ça, Evanna, la réprimanda‑t‑il d’un air ennuyé.

— Si, c’est important, Yann. Tu m’as sauvé la vie. Deux fo…

— Tu sais pourquoi ils voulaient tous que tu viennes ce soir ? la coupa‑t‑il.

— Parce que je suis mignonne ?

Un sourire amusé vint étirer les lèvres de l'Élite.

— Et modeste, aussi, ajouta‑t‑elle.

— Parce que tu n'as pas peur d'eux, acheva‑t‑il. Parce que tu les considères comme des hommes et des femmes à part entière, et non pas comme des Élites. Peu de gens peuvent se targuer d'en faire autant, tu sais. C’est pour ça qu’ils t’apprécient. C’est pour ça que je t’apprécie, précisa‑t‑il en lui tapant affectueusement le haut du crâne. Et crois‑moi, c’est pas tout le monde qui m’entend dire ça.

Elle se débattit d’un air faussement grognon, qui le fit rire aux éclats.

— Bon, allez, allons‑y !

Yann l’entraîna à sa suite.

— Mademoiselle… annonça‑t‑il d’une voix solennelle en lui tenant la porte.

Elle pouffa de rire et mima une révérence, avant de pénétrer dans le bar. Ce qu’elle y découvrit l’électrisa sur place, dissipant instantanément toute trace de nervosité de son être. Les lumières éclatantes projetaient des ombres erratiques sur les murs ornés de posters et de graffitis fluorescents, tandis que des néons multicolores pulsaient au rythme frénétique de la musique endiablée. Le sol vibrait sous les pas des passionnés. Certains se laissaient emporter par la fièvre musicale, tandis que d’autres levaient leurs pintes en un toast enthousiaste ou conversaient entre amis avec allégresse.

— Allez, c’est ma tournée ! hurla Yann pour couvrir le bruit ambiant.

Evanna acquiesça poliment alors que l’Élite s’élançait à travers la foule jusqu’au bar. Retirant son manteau, elle le suivit du regard, absorbée par l’atmosphère exaltée qui régnait dans la pièce. Son attention se fixa sur la barmaid que Yann venait d'interpeller. Le corps entièrement tatoué, ses cheveux rose bonbon étaient coupés en un carré plongeant et encadraient un visage de poupée, que deux piercings – l’un à l’arcade et l’autre au septum – venaient défier. Mais plus encore que son apparence de lolita punk, c’est la façon dont elle interagissait avec lui qui attira toute son attention. Un sourire amusé se dessina sur ses lèvres : voilà pourquoi il avait absolument tenu à ce qu’ils viennent ici.

Quelques minutes plus tard, son garde du corps attitré revint vers elle, deux bières à la main. Ils se dirigèrent vers une table libre dans un coin du bar, mais elle n’eut pas le temps de s’y asseoir qu’on lui sauta sur le dos, lui arrachant un cri de surprise.

— Salut, Evanna ! s’exclama l’Élite qui avait bondi sur elle. C’est cool que tu sois venue !

— S‑salut, balbutia‑t‑elle.

D’autres Élites les rejoignirent, les saluant dans une bonne humeur communicative.

— Coucou vous deux !

— Heeeey, regardez qui voilà !

— Bonsoir, répondit‑elle poliment.

Sa voix se perdit dans le grincement des chaises que les nouveaux venus traînaient en s’installant à leur table, occupés à bavarder. Evanna lança un regard désabusé à Yann, qui se contenta de hausser les épaules avec un léger sourire aux lèvres. Il l'invita à s'asseoir à ses côtés, et elle s’exécuta docilement.

Lorsque le dernier Élite eut pris place – un quarantenaire du nom de Mark qu'elle avait rencontré plus tôt dans la journée –, tous levèrent leurs pintes en un toast bruyant et les fracassèrent entre elles. Encouragée par Yann, Evanna les imita maladroitement avant de reposer la sienne sur la table.

— Tu bois pas, p’tite ? s’étonna le dernier venu.

Elle se contenta de secouer la tête, silencieuse. Pour l’avoir souvent vu, elle connaissait mieux que quiconque les effets de l’alcool sur les gens, et n’avait aucune envie de se retrouver dans cet état. Mark la dévisagea avec outrage, visiblement choqué qu’on puisse refuser une telle chose. Fort heureusement, il n’insista pas davantage.

— Tiens, Eliott est pas là ? s’étonna son voisin de table. C’est bizarre, il en rate jamais une, pourtant. Surtout quand y’a une jolie fille dans l’équation, ajouta‑t‑il en la gratifiant d’un clin d’œil appuyé.

Evanna lui sourit poliment, le remerciant silencieusement pour le compliment. Pourtant, cette simple mention réussit à la faire bouillonner de l’intérieur. Elle n’était pourtant pas du genre à s’énerver. En règle générale, elle se montrait même plutôt bonne poire. Mais à la seule pensée de cet homme, elle ne pouvait tout simplement pas contenir sa rage.

Malgré elle, ses poings se serrèrent sur ses cuisses.

— Jade non plus, n’est pas là.

— Pourquoi elle serait là au juste, si Eliott l’est pas ? rétorqua Mark d’un ton bourru.

Les rires s’élevèrent dans les airs comme s’il s’agissait là d’une évidence mais Evanna, elle, resta de marbre. Car effectivement, c’en était une. Une vérité qu’elle n’avait pas voulu voir, aveuglée par sa naïveté. Elle s’était laissé aller à croire qu’il était plus que ça, qu’ils avaient partagé quelque chose de spécial, ce soir‑là. Mais force était de constater qu’elle s’était bercée d’illusions… sans quoi il ne l’aurait jamais abandonnée comme il l’avait fait, ni tenu de tels propos à son égard.

Refusant de céder à ses souvenirs, Evanna desserra lentement les poings et les déposa à plat sur la table. La sensation de ses ongles pénétrant sa chair persista mais elle n’y prêta aucune attention, soufflant doucement pour recouvrer son calme. Les battements de son cœur retrouvaient enfin un rythme normal quand Mark reprit la parole.

— Il doit encore être en train de la dég…

Un bruit sourd s’éleva dans les airs et l’empêcha de terminer sa phrase. Le silence retomba, et tous les regards se tournèrent vers elle. Surprise de cet intérêt soudain, elle mit plusieurs secondes à comprendre qu’elle avait violemment tapé la table de son poing.

— Ahem… gesticula‑t‑elle sur elle‑même. Désolée.

Mais les regards demeuraient obstinément fixés sur elle, intensifiant son malaise. Dans l’espoir de faire diversion, elle attrapa sa pinte et porta la bière à ses lèvres. La première gorgée lui sembla âcre, et elle ne l’apprécia pas particulièrement. Malgré cela, elle en prit une deuxième, désireuse de détourner l’attention de sa personne. Celle‑ci lui sembla plus fruitée, presque agréable, aussi se risqua‑t‑elle à en prendre une troisième. Puis une quatrième. Et une cinquième… jusqu'à devoir pencher la tête en arrière pour permettre aux dernières gouttes du breuvage d'atteindre ses lèvres.

Evanna reposa la pinte sur la table avec fracas, le souffle court, tous les regards tournés vers elle. Après de longues secondes d’un silence insoutenable, les rires et les acclamations éclatèrent, et on vint lui taper dans le dos avec allégresse.

— Sacrée descente, la p’tite ! s’esclaffa Mark en sifflant sa bière avant de la claquer à son tour sur la table. Hep, Christie, rapporte‑nous des shots ! On va s’amuser un peu…

La barmaid aux cheveux rose leva une main vers eux et acquiesça d’un signe de tête.

— Mark, allez, arrête, intervint Yann. Va pas me la soûler.

— Oh, allez quoi, sois pas rabat‑joie ! T’en penses quoi, p’tite ? On picole ?

Evanna se tourna vers son chaperon. Il hochait la tête en signe de désapprobation, mais elle en avait désormais une envie irrationnelle. La bière qu'elle avait bue lui avait procuré un frisson inattendu qui avait activé tous ses sens, et elle voulait ressentir cela à nouveau.

Son regard se porta sur Mark qui attendait patiemment sa réponse, les joues déjà bien rouges et un sourire aux lèvres. En retour, les siennes s’étirèrent de malice.

— On picole, décréta‑t‑elle avec entrain.

Dans l'heure qui suivit, Evanna s'adonna à une série de shots en compagnie de Mark sous les rires bruyants et les acclamations de l'Élite. Dès le premier, son visage s'était empourpré. Elle avait senti une chaleur diffuse se répandre dans son corps, lui donnant une sensation de légèreté agréable. Ses gestes étaient devenus un peu moins coordonnés, et son rire plus facile. Puis, elle en avait demandé un autre, malgré les remontrances de Yann. Le rouge de ses joues s’était intensifié et ses yeux avaient brillé d'une lueur espiègle, encouragée par les applaudissements des Élites autour d’elle.

C’était après le troisième qu’elle avait senti sa vision se troubler et sa tête tourner, comme si les sons autour d'elle étaient soudainement devenus sourds. Mais elle ne s’était pas arrêtée là pour autant. Une nouvelle fois, elle en avait réclamé un autre, que Mark lui avait fait glisser. Là encore, elle l’avait englouti d’un trait, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’elle se retrouve affalée sur la table, entourée d’une quantité astronomique de verres vides qu'elle ne se souvenait même pas avoir bus.

Complètement ivre, Evanna releva péniblement la tête. Les Élites avaient disparu sans qu’elle ne le remarque. Seul Mark demeurait en face d’elle, étalé sur la table et ronflant bruyamment. Elle se mit à rire, avant de retenir le haut‑le‑cœur qui s’emparait d’elle. Totalement saoule, elle décida de rentrer et se leva, mais regretta aussitôt cette décision tant le monde sembla tanguer sous ses pieds. Difficilement, elle déambula dans le bar pour atteindre la sortie. Des heures avaient dû passer car la foule s’était faite moins nombreuse. Seuls quelques personnes dansaient encore sur la piste de danse, mais l'atmosphère était désormais aussi calme qu’après une tempête.

Au comptoir, la carrure imposante de Yann faisait face à Christie, avec qui il discutait. Evanna prit la décision de ne pas les déranger. Le QG n'était pas très loin, elle pourrait rentrer seule. Après tout, elle en était parfaitement capable, non ? La vue trouble, elle reprit sa route à tâtons, ronchonnant contre l’instabilité du sol sous ses pieds. Comment diable faisait‑elle pour se déplacer sur cette terre en temps normal ? Les meubles bougeaient de place sans cesse, le sol se dérobait une fois sur deux sous elle, et les lumières s’allumaient et s’éteignaient comme par magie. C’était tout simplement impossible.

Perdue dans ses réflexions aussi futiles qu’insensées, Evanna heurta soudainement quelqu’un.

— Ou… oups ! Déso’ée, mo’sieur…

Mais elle n’obtint aucune réponse. Qui plus est, l’homme demeurait immobile devant elle, obstruant le chemin vers la sortie. Elle s’en sentit outragée. Quel manque de savoir‑vivre !

— Voudr‑sotir, mo'sieur, s'il vou plaît.

— Alors ouvrez la porte, j’vais pas l’faire pour vous !

Evanna sursauta quand la réponse lui parvint de derrière elle. Elle se retourna brusquement, mais ne distingua rien d’autre qu’un porte‑manteau. Pourtant, celui‑ci continuait de lui parler. Elle dut plisser les yeux pour constater que ce n’en était en réalité pas un, mais d’un homme emmitouflé dans son manteau et coiffé d’un chapeau qui attendait pour sortir. Evanna laissa échapper un gloussement et reporta son attention devant elle. Là, seule demeurait la porte d'entrée du bar.

Quan 'dis qu'y a tou qui bouge tout seu', dans ce monde…

À l’extérieur, les gouttes de pluie glacées ruisselant sur sa peau la revigorèrent, mais la noirceur de la nuit autour d’elle vint définitivement mettre un terme au peu de choses qu’elle voyait encore. Tout était sombre. Flou. Les formes se mouvaient autour d’elle, certes, mais elle était bien incapable de les discerner convenablement. De surcroît, elle n’entendait rien d’autre que le bruit de la pluie qui s’écrasait au sol avec fracas, la mettant complètement minable dans le processus.

Elle descendit les escaliers du bar, aveugle, se tenant résolument à la rampe que la pluie avait elle aussi détrempée. Elle commençait à douter de sa capacité à pouvoir entrer par elle‑même quand soudain, dans la noirceur infinie qui l’entourait, une vive lumière la fit fermer les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, de petits filaments scintillants dansaient voluptueusement devant elle.

Les battements de son cœur vinrent rejoindre la mélodie de la pluie qui résonnait déjà en elle. Elle les avait déjà vu auparavant, à Sadell, lors de sa fuite. L’image avait été brève, presque imperceptible. Pourtant, elle s’était imprégnée dans son esprit. La majestuosité de sa cambrure, son regard perçant, ses iris violets… et ses brins de lumière s’évadant de son pelage sombre.

Evanna avait perdu tout sens de la réalité, elle en était désormais certaine. Pour autant, cela ne l’empêcha pas de se lancer à leur poursuite lorsque les filaments argentés s’éloignèrent. Elle peina à les suivre tant elle pantelait, trempée de la tête aux pieds et la vue trouble. Ce fut une barrière métallique qui mit un terme à sa poursuite, la faisant violemment tomber en arrière.

À travers le sang qui lui perforait les tympans, Evanna crut déceler sur sa droite le bruit de l’eau se fracassant contre la pierre. Lâchant un profond soupir de résignation, elle se plongea dans le noir infini du ciel au‑dessus d’elle. Les lumières s’étaient dissipées et ne lui laissait entrevoir que le rideau de pluie qui s’abattait sur elle. Elle était frigorifiée. L’eau s’infiltrait à travers ses vêtements, et son cerveau, lui, lui martelait le crâne sans répit. Pourtant, elle se sentait étrangement bien. La pluie sur sa peau, la terre sous ses doigts…

La nature.

Vivante et impétueuse.

Pendant plusieurs minutes, Evanna apprécia cette sensation retrouvée. Enfin, elle se sentait de nouveau en harmonie avec la planète. Comme lorsqu’elle était à Sadell.

Sadell…

D’elles‑mêmes, les larmes coulèrent sur ses joues. Ses parents, Sam, les jumelles… elle les avait tous abandonnés. Et pourquoi ? Se mettre minable sans raison. Elle était pitoyable. Elle devait faire quelque chose, c’était évident. Mais quoi ?

Son esprit la torturait depuis elle ne savait combien de temps lorsque son corps quitta subitement le sol. Elle laissa échapper un cri de surprise et tenta vaguement de se débattre, en vain. Seules des paroles incompréhensibles sortirent de sa bouche lorsqu’elle tenta d’appeler Erin à l’aide, et bientôt, sa conscience vacilla.

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