Chapitre 15 (Evanna)
Un vacarme duquel saillit une respiration stable, lentement substituée par une réalité implacable. Au centre de la pièce, une petite fille aux cheveux en désordre vêtue d’une salopette, qu’un homme en blouse tient dans ses bras. À leurs côtés, un autre homme similaire au premier, regardant avec fascination des écrans de contrôle affichant des données complexes et indéchiffrables. Puis, plus loin, un cadavre. Une femme dans la fleur de l’âge, son visage pâle et sans vie fixant l’enfant de ses yeux éteints.
Les deux hommes se confrontent, hurlent, et se déchaînent. La petite fille pleure, encore et encore, le regard tourné vers le corps inanimé de la femme gisant au sol. Elle se débat avec hargne, secoue la tête, se cache les yeux. Elle cherche à fuir. Mais elle n’y arrive pas.
Une peine indescriptible. Une tristesse insupportable.
Une envie effrénée de crier, de pleurer, mais les cris restent enracinés, les pleurs enfouis.
Un désir démesuré de se détourner, de fuir, mais les visions demeurent, inéluctables. Elles s’imprègnent, s’immiscent, et se faufilent, jusqu’à disparaître dans les méandres d’une âme mutilée et mortifiée.
*
Evanna se réveilla en sursaut le lendemain matin, les membres tremblants et la respiration saccadée. Son cœur battait furieusement dans sa poitrine, et il lui fallut plusieurs minutes pour reprendre le contrôle de son corps. Peu à peu, sa respiration se calma, mais son cerveau continuait de tambouriner avec fracas. Elle se frotta le front pour essuyer les perles de sueurs qui s’y étaient déposées, avant de regarder tout autour d’elle.
Elle se trouvait dans l’appartement que Kaz lui avait attribué à son arrivée plusieurs jours auparavant. Elle avait beau essayé de resituer les évènements, elle n’avait aucun souvenir d’être arrivée jusqu’ici. Sans doute Yann l’y avait‑il déposé après leur soirée de la veille ? Son intuition se confirma lorsqu’elle se redressa. Une chaise avait été placée près du lit, avec de l’eau et des cachets sur la table de nuit. Sans demander son reste, elle s’en saisit et les avala d’une traite.
À côté du verre qu’elle venait de reposer, le réveil affichait huit heures quatre. Torturée par la faim, Evanna décida de se lever. Ce n'est qu'à ce moment qu'elle remarqua que Yann avait retiré ses vêtements trempés de la veille et l’avait emmitouflée dans un pull trop grand pour elle floqué du « E » de l’Élite. Refoulant le sentiment de honte qui grandissait, elle se dirigea vers la salle de bain pour prendre une douche rapide.
Le réfectoire était étrangement vide lorsqu’elle y arriva, et c’était tant mieux : elle n’avait aucune envie de croiser le regard amusé de ses nouveaux partenaires de beuverie. Elle avait largement dépassé les bornes, et bien que les effets de l’alcool se fassent encore sentir, elle était assez lucide pour en avoir pleinement conscience.
Alors qu’elle se préparait une assiette, une voix familière retentit derrière elle.
— Salut, toi.
— Tiens, salut, Yann. Déjà levé ?
— Oui… Écoute, désolé pour hier soir, Evanna, j’aurais dû…
— Oh, nan, t’inquiète, c’est moi qui suis désolée, le rassura‑t‑elle alors qu’ils se dirigeaient vers l’une des tables. J’ai abusé, mais genre vraiment… D’ailleurs, merci de m’avoir ramenée, ajouta‑t‑elle en s’asseyant. J’étais dans un sale état.
— Quoi ?
— Quoi, quoi ? s’étonna‑t‑elle.
Les sourcils de Yann se froncèrent, et il la dévisagea sans comprendre. Apparemment, elle n’était pas la seule à avoir forcé sur la bouteille, l’Élite aussi semblait avoir du mal à émerger. Elle laissa échapper un petit rire discret devant son air songeur, et il cessa subitement de la détailler pour secouer la tête.
— Le principal, c’est que tout se soit bien terminé, reprit‑il. Putain, Grant va me tuer s’il apprend ça, se lamenta‑t‑il en passant la main sur son crâne.
— Y’a aucune raison qu’il l’apprenne, t’en fais pas. Sinon, c’était bien, avec Christie ? osa‑t‑elle demander en grignotant sa biscotte d’un air innocent.
Yann releva la tête dans sa direction et la dévisagea avec méfiance, tentant vraisemblablement de la sonder. Malgré tous ses efforts, elle ne put empêcher un sourire mutin de venir étirer ses lèvres, et ses yeux s’arrondirent net.
— Si t’en parles à qui que ce soit, je…
— Quoi, tu me tues ? T’es censé veiller à ce qu’il m’arrive rien, je te rappelle !
Son regard se fit soudainement plus dur, et elle se décida à arrêter de plaisanter.
— Excuse‑moi, Yann, j’en parlerai à personne, lui assura‑t‑elle. Promis.
*
Les jours passaient, et Evanna n’en pouvait plus. Elle n’avait toujours pas été autorisée à retourner à Esperanza, et sa frustration grandissait chaque jour un peu plus. Bien qu'elle appréciât son séjour ici – surtout l'entraînement que Yann lui prodiguait –, le désir de retrouver Mila, Hassan, et surtout les enfants dont elle s'occupait était devenu bien trop fort.
Elle voulait rentrer.
Son salut arriva la semaine suivante, lorsque Yann l’appela enfin pour lui demander de le rejoindre au département scientifique du QG. Son garde du corps l’attendait déjà devant les grandes portes coulissantes réservées à cette section, qu'il déverrouilla à l’aide d’un badge magnétique.
L’endroit était exigu, et l’atmosphère plus lourde et pesante encore. Malgré tout, elle se laissa emmener le long du couloir jusqu'à un laboratoire rempli de matériel scientifique divers. À l’intérieur, un homme et une femme en blouse blanche discutaient avec animation.
— Bonjour, Professeur, lança Yann. Orson, ajouta‑t‑il à l’intention de l’homme.
— Bonjour, Yann, répondit la femme, un sourire radieux aux lèvres.
Bien vite, tous les regards se tournèrent vers Evanna, ravivant son malaise. La scientifique s’approcha mais l’homme derrière elle, en revanche, ne bougea pas d’un iota. Il se contenta de la dévisager de ses grands yeux noisette, caché derrière d’épaisses lunettes noires.
— Vous devez être Evanna Orsby, je présume, lança‑t‑elle d’une voix claire en serrant sa main dans la sienne. Bienvenue, je suis le professeur Breen. Susan Breen.
— Ravie de vous rencontrer, Professeur.
La femme qui lui faisait face, d’environ 45 ans, ne ressemblait en rien à ce qu’Evanna avait imaginé. Bien que sa tenue témoignât du sérieux de sa profession, elle la portait avec une touche de décontraction, sa cravate légèrement dénouée et sa chemise ressortie de son pantalon crayon. Elle en avait d’ailleurs retroussé les ourlets pour ne pas marcher dessus, ayant délaissé ses talons qui gisaient un peu plus loin pour le confort de chaussures plates. Ses cheveux blonds et bouclés cascadaient sur ses épaules tandis qu’elle avait tiré les mèches de devant en arrière, mettant en valeur ses grands yeux marron qui brillaient d’un enthousiasme contagieux.
— Et voici mon assistant, le docteur Orson, ajouta‑t‑elle en l’invitant à s’avancer. Caleb, approchez‑vous donc, voyons ! insista‑t‑elle lorsqu’elle remarqua qu’il restait pétrifié en retrait. Qu’est‑ce qui vous prend, enfin ?
Muet comme une tombe, l’homme se rapprocha d’un pas fébrile en ajustant ses lunettes. Il attrapa brusquement la main d’Evanna et la serra énergiquement.
— E‑Enchanté, M‑Mademoiselle Orsby, bégaya‑t‑il sans cesser de la secouer.
— Tout le plaisir est pour moi, docteur Orson, répondit‑elle poliment.
— Eh bien Caleb, nul besoin d’être aussi nerveux, le charria Breen en attirant doucement Evanna vers le centre de la pièce. Le directeur vous a‑t‑il expliqué de quoi il s’agissait ? ajouta‑t‑elle à son intention.
La scientifique s’attela à lui expliquer la raison de sa présence ici, mais avec des termes si techniques qu’Evanna abandonna bien vite l’idée même de l’écouter. Devant son incompréhension plus qu’évidente, Breen l’entraîna jusqu’à une grosse machine dans laquelle elle lui demanda d’entrer.
En quête de soutien, Evanna lança un regard en coin à Yann qui la rassura d’un sourire. Mais au moment exact où elle s’y engouffrait, l’appareil détona dans une multitude d’étincelles avant de s’enflammer avec fracas. Elle poussa un cri de surprise et se réfugia dans les bras de son garde du corps, désemparée. Une pluie d’eau s’abattit sur eux depuis les sprinklers, faisant vaciller les lumières du laboratoire qui plongea soudain dans une pénombre inquiétante. L’alarme incendie se mit à hurler à son tour, d’un son si strident qu’il perça la cacophonie du feu et de l’eau.
La repoussant en arrière, Yann se rua vers la machine pour tenter d’en éteindre les flammes. Horrifiée, Evanna le regardait lutter en vain lorsqu’une infirmière fit irruption dans la pièce, un extincteur à la main. Elle se lança dans la bataille, parvenant finalement à maîtriser la situation après plusieurs minutes de combat acharné.
Aussitôt, le laboratoire retrouva son silence d’antan, et l’eau cessa de les recouvrir.
— D‑Désolée… murmura‑t‑elle.
Yann vint la rassurer d’une main réconfortante, avant de vérifier qu’elle allait bien. L’infirmière se tourna vers elle, encore pantelante.
— J’aurais dû m’en douter… marmonna‑t‑elle.
— D‑Désolée, Josie… répéta‑t‑elle. Vraiment désolée, je vous assure, je ne voulais pas…
Josie ne lui répondit rien d’autre qu’un regard dépité, avant de s’en aller en claquant la porte. On pouvait cependant encore l’entendre ronchonner, et Yann ne put s’empêcher de sourire face au caractère bougon de l’infirmière qu’Evanna ne cessait de mettre à mal depuis son arrivée.
— Bon, eh bien, allons‑y avec les bonnes vieilles méthodes ! s’exclama Breen en riant d’excitation, non perturbée le moins du monde d’avoir perdu dans la bataille un appareil ultra sophistiqué. Vous êtes fascinante, Mademoiselle Orsby ! C’est merveilleux, tellement merveilleux !
Evanna laissa échapper un rire nerveux tandis que la scientifique ordonnait à son assistant de lui faire des prélèvements. Bien que tous trempés, personne ne sembla s’en formaliser. Ils la conduisirent simplement dans une autre pièce, où ils reprirent leurs activités comme si rien ne s’était passé.

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