Chapitre 15-1 (Evanna)
Alors qu’elle regardait son sang s’écouler dans la seringue, les pensées d’Evanna s’envolèrent vers Erin. Depuis le jour où on lui avait injecté cet étrange produit, elle n’avait plus eu aucune nouvelle d’elle. Bien qu’elle essayât généralement de relativiser, ce simple état de fait la terrorisait. Elle avait besoin de savoir si elle allait bien, et si elle était toujours là.
Une lueur d’espoir la traversa soudain. Maintenant qu’elle y pensait, elle se trouvait à l’endroit idéal pour obtenir des réponses. Son père avait toujours redouté les laboratoires et s’était fermement opposé à toute forme d’analyse, mais ici… ici, elle avait peut‑être une chance d’en apprendre davantage. Peut‑être même pourrait‑elle enfin découvrir qui elle était vraiment… ?
La voix du docteur la tira soudainement de ses réflexions exaltantes.
— C’est p‑pour savoir s’il… hum, s’il reste des traces d‑du produit qu’ils v‑vous ont injecté ou si… s’il peut avoir eu un q‑quelconque impact sur vous à… à long terme, lui expliqua‑t‑il. Normalement, t‑tout devrait avoir disparu, mais n‑nous voulons nous en… assurer…
Il releva la tête vers elle et la gratifia d’un sourire forcé, avant de la baisser à nouveau.
— Vous allez bien ? s’inquiéta‑t‑elle.
Aucune réponse ne lui parvint. Elle tenta de capter son regard, mais en vain. Il s’employait coûte que coûte à l’éviter, les muscles de son visage tendus de nervosité. Pour autant, constata‑t‑elle en reportant son attention sur son bras, ses mains expertes ne tremblaient pas, s’attelant à leur tâche avec professionnalisme et douceur.
— J‑j‑je ne vous fais pas m‑mal ?
—Non, pas du tout. Merci beaucoup, docteur Orson.
— V‑Vous pouvez m’app… m’appeler Caleb si v‑vous voulez…
— D’accord, répondit‑elle. Dites‑moi, Caleb. Vous avez peur de moi ?
Cette fois, le scientifique releva franchement la tête vers elle, sourcils froncés. Il la dévisagea sans comprendre pendant plusieurs secondes, avant que son regard ne s’illumine enfin. Ses yeux s’agrandirent net, et il se confondit en excuses.
— Oh non, non, non, grand Dieu, non, pas du tout, je…
Il laissa échapper un rire nerveux, avant de retirer la seringue de son bras. Il la déposa sur le plateau à côté de lui et, avec une douceur infinie, vint lui appliquer un pansement.
— C’est j‑juste que… v‑vous êtes très belle, avoua‑t‑il dans un souffle. Vos yeux…
Il relâcha son bras et s’éloigna rapidement, le plateau dans une main et l’autre tortillant nerveusement une boucle brune qui lui tombait devant le visage. Evanna en resta muette de surprise. N’en perdant pour autant pas le fil de ses pensées, elle se tourna vers Breen.
— Le produit qu’ils m’ont injecté, la questionna‑t‑elle. Qu’est‑ce que c’était ? Avez‑vous fini de l’analyser ? Est‑ce qu’Erin va bien ?
— Le prélèvement que vous a fait le directeur Kazuki est toujours en cours d’analyse, répondit‑elle sans même un regard. Nous avons obtenu quelques réponses quant à sa composition, mais rien d’autre. Sa méthode de synthèse reste un mystère, et je doute qu’on ne le découvre un jour. Bien sûr, nous pourrions nous lancer dans des études expérimentales, continua‑t‑elle en faisant les cent pas dans la pièce. Mais…
— Vous devriez faire des tests sur moi, intervint Evanna. Je veux en savoir plus sur le produit. Sur Erin, même. Je vous en supplie, professeur.
La scientifique la dévisagea avec attention, mais son regard finit par se faire désolé.
— Bien que cela serait très exaltant, nous n’en avons pas l’autorisation. Je suis désolée.
— Mais…
Le reste de la phrase ne vint jamais. Evanna dut avoir l’air bien déprimée puisqu’après plusieurs minutes d’un silence insoutenable, c’est étonnamment Yann qui vint à sa rescousse.
— Professeur… se risqua‑t‑il à dire. Le résultat de ces recherches pourraient profiter à l’Académie. Vous devriez insister pour les effectuer, d’autant plus que nous avons un sujet consentant.
— Je te demande pardon ? s’étonna‑t‑elle. Es‑tu réellement en train de remettre en cause la décision de Grant ?
— Pas vraiment, se défendit‑il. Peut‑être n’a‑t‑il simplement pas envisagé les choses sous cet angle. Mais réfléchissez‑y. Si vous étiez capable de recréer l’inhibiteur, nous pourrions nous en servir sur le champ de bataille et prendre l’avantage. Nous serions en mesure de neutraliser l’armée ennemie.
Neutraliser l’armée ennemie ?
Evanna demeura interdite. Que cela signifiait‑il, au juste, qu’il existait d’autres personnes comme elle ? Son esprit dériva instinctivement vers la femme qu’elle avait rencontrée à Sadell, et une vague d’angoisse l’envahit soudain. Allait‑elle finir comme ça ?
— Ne sois pas ridicule, s’amusa Yann lorsqu’elle lui posa la question. Il en existe pas deux comme toi, et t’as vraiment rien à voir avec cette femme. Ça me paraît évident !
Elle allait se plaindre de sa réponse plus qu’approximative lorsque Breen la supplanta.
— Si je veux pouvoir le synthétiser, je dois savoir comment il agit… marmonna‑t‑elle.
— Et si vous voulez savoir comment il agit, vous devez étudier Erin, tenta Evanna.
La jeune femme gratifia Yann d’un coup d'œil discret. Il évitait son regard avec soin, mais son sourire en coin trahissait sa complicité.
— Oui… Oui, ça pourrait marcher ! s’exclama‑t‑elle en les dévisageant à tour de rôle. Vite, nous devons en faire la demande, nous perdons trop de temps. Sarah, ramène‑moi un formulaire tout de suite ! Sarah ?
Breen regarda tout autour d’elle d’un air surpris, bientôt imitée par Evanna. Depuis qu’elle était arrivée, il n’y avait jamais eu personne d’autre qu’eux.
— Mais où est passée cette petite, encore ?! C’est pas vrai !
Comme en réponse à ses questions, une tornade déboula soudain dans l’encadrement de la porte. Elle portait elle aussi une blouse blanche qui venait accentuer la pâleur de son teint, seulement rehaussé par ses cheveux auburn coupés à la garçonne et les taches de rousseur qui venaient recouvrir son nez et ses pommettes juvéniles.
— Ah, Sarah !
— Professeur, j’ai… Je crois que…
Mais la jeune fille, d’environ quinze ans, ne termina jamais sa phrase. Son regard se posa sur sa droite, où des bruits de pas réguliers se rapprochaient. Ses yeux bleus s’arrondirent plus encore, s’agrandissant à mesure qu’elle réalisait ce qu’elle voyait.
— Aaaaaah, il arrive ! s’exclama la très – trop – jeune scientifique.
Elle alla se réfugier derrière Evanna. Puis, réalisant qu’elle ne la connaissait pas :
— Tiens, salut toi, t’es qui ? s’étonna‑t‑elle. Moi, c’est Sarah Jameson. Élite de son état !
— Future Élite, rectifia Yann, et la jeune fille lui tira la langue en signe de protestation.
Éberluée, Evanna serra la main qu’elle lui tendait. Sa poigne était étonnamment puissante pour une fille de son âge et de son gabarit, mais elle décida de ne pas relever, se présentant simplement à son tour. Les yeux de l’adolescente s’arrondirent de surprise, puis un sourire enthousiaste illumina son visage. Sans un mot, elle s’assit à ses côtés et lui indiqua la porte avant de glisser la ficelle de son sweat‑shirt entre ses dents.
Evanna tourna la tête dans la direction indiquée, curieuse. Là, le professeur Breen, jusqu’alors si décontractée, s’était métamorphosée. Malgré ses vêtements encore trempés, elle avait ajusté sa cravate avec soin et rentré sa chemise dans son pantalon, dont elle avait déplié les ourlets. Ses talons à nouveau en place, elle s’appliquait à attacher ses boucles en un chignon bas, utilisant le reflet d’un appareil scientifique pour parfaire le résultat.
— Euh, qu’est‑ce qu’y se passe… ? demanda‑t‑elle à Yann.
Ce dernier ne répondit rien, se contentant de lui adresser un léger sourire en coin avant de reporter son attention sur la porte d’entrée. Les bruits de pas se rapprochaient de plus en plus, et elle ne tarda pas à deviner à qui ils appartenaient. Kaz apparut dans l’encadrure de la porte, le visage comme à son habitude fermé. Son regard glissa sur chacun d’entre eux, s’arrêtant un instant sur leurs vêtements encore trempés avant de se poser sur le professeur.
— Grant, quelle bonne surprise ! s’exclama Breen, les yeux pétillants.
— C’est directeur Kazuki, professeur Breen, la réprimanda‑t‑il.
— Oh, allons, appelez‑moi Susan, répliqua‑t‑elle sans se démonter.
Le directeur de l’Élite ne releva pas et esquissa plusieurs pas vers la scientifique, qui en fit de même. Étrangement, il se figea face à cette initiative. L’espace d’un instant, Evanna crut même voir son visage se crisper alors que Breen continuait de s’approcher. Bien qu’elle n’ait jamais vraiment eu l’occasion de passer du temps avec lui, elle savait pouvoir dire que ce comportement ne lui ressemblait pas. Il n’était pas le genre d’homme à se laisser impressionner, alors pourquoi cette nervosité palpable à l’égard de la scientifique ? Il semblait littéralement la craindre.
Peu à peu, son esprit recolla les pièces du puzzle. Le comportement récent de Breen, sa familiarité, le sourire en coin de Yann, l’étrange attitude du directeur de l’Élite… Evanna tourna discrètement le regard vers son chaperon, qui, droit comme un piquet, l’observait du coin de l’œil. Sans un mot, elle joignit ses deux index et les fit glisser l’un contre l’autre, le questionnant ainsi sur une possible relation entre les deux. Un léger sourire aux lèvres, il acquiesça doucement avant de porter un doigt devant sa bouche pour lui signifier de garder le secret.
Evanna reporta son attention sur Kaz, presque sous le choc. L'idée que quelqu'un comme lui puisse se livrer à ce genre de choses lui semblait inconcevable, et elle ne put réprimer une moue de dégoût en les imaginant tous les deux ensemble.
— Que nous vaut l’honneur de votre présence ici, Monsieur le directeur ?
— Elle a bien failli tout saccager, siffla‑t‑il furieusement.
— Pardon ?
— Jameson. Mes fleurs.
Tous les regards se tournèrent vers la petite Sarah qui, imperturbable, continuait de mâchouiller nonchalamment la ficelle de son sweat‑shirt.
— Quoi ? Ça aurait pu nous être utile pour les recherches ! se défendit‑elle avec aplomb. Et puis vous n’étiez pas censé me débusquer, M’sieur le directeur.
Kaz se tourna de nouveau vers Breen pour la gratifier d’un regard glacial et accusateur.
— Je croyais vous avoir explicitement indiqué qu’il était hors de question de faire la moindre expérimentation sur elle ?
Evanna s’approcha discrètement de Yann, confuse.
— De quoi est‑ce qu’ils parlent ? chuchota‑t‑elle. Quelles fleurs ? Et pourquoi ça met Kaz aussi en rogne ?
— Pour les fleurs, je sais pas, admit‑il. Mais pour ce qui est du reste… Tu vois, la grande serre, dans le dôme ?
— Celle qui est tout le temps fermée ? Oui, je me suis demandé pourquoi personne n’avait le droit d’y entrer. J’ai même essayé plusieurs fois… avoua‑t‑elle à mi‑mots, ce qui lui valut un énième sourire.
— C’est le petit paradis de Grant, voilà pourquoi. C’est lui qui l’a créée, c’est en quelque sorte l’endroit où il se ressource. Quoi ? s’étonna‑t‑il devant sa mine surprise. L’Élite n’a pas le droit d’avoir des passions ? la taquina‑t‑il en lui donnant un léger coup d’épaule.
— Si, bien sûr que si. C’est juste que…
Elle soupira, le regard perdu sur Kaz et Breen qui semblaient en pleine négociation. Ses pensées vagabondèrent vers le souvenir de cette chaude nuit d’été passée avec Eliott à son arrivée à Mosley. Une nuit durant laquelle elle s’était sentie si bien, et où lui aussi semblait…
— C’est juste que vous envoyez tellement de signaux contradictoires, parfois… reprit‑elle dans un souffle. C’est dur de tout comprendre, ou même de savoir qui vous êtes vraiment.
L’Élite resta silencieux, assurément conscient de ce à quoi elle faisait référence.
— Yann… ?
— Hm ?
— C’est quoi, ta passion, à toi ?
Pour la première fois, il se tourna entièrement vers elle pour mieux la dévisager. Après un moment de réflexion, son visage s’adoucit et un sourire éclaira ses lèvres.
— La pâtisserie, admit‑il. Mais si tu le dis aux méchants, je te tue !
Evanna pouffa de rire devant la fausse menace de l’Élite. Bien qu'elle ne l'ait retrouvé que depuis quelques jours seulement, Yann était déjà devenu pour elle un pilier sur lequel s’appuyer, lui offrant une stabilité bienvenue dans un environnement chaotique. Elle appréciait la manière dont il insufflait une touche de légèreté et de chaleur dans leurs interactions, sans jugement ni prétention.
— Tu sais, reprit‑il d’une voix plus sérieuse. Pour en revenir à ce que tu viens de dire, les signaux contradictoires, et tout ça… Si tu veux mon avis, tu devrais davantage te fier aux actes qu’aux paroles.
Il fit une légère pause, avant d’ajouter avec un sourire :
— Surtout en ce qui concerne Eliott.
— Qu’est‑ce que tu veux dire ?
— Que c’est pas moi qui t’ai ramené dans ta chambre l’autre soir, Evy.
— Qu…
Mais avant qu’elle n’ait eu le temps de répondre, Breen apparut devant eux.
— Fiou, eh bien ! Je l’ai connu moins farouche ! s’amusa‑t‑elle en les gratifiant tous deux d’un clin d’œil entendu. Mais j’ai eu gain de cause.
Evanna réprima une énième moue de dégoût et balaya la pièce du regard. Kaz avait disparu sans qu’elle s’en aperçoive, et Sarah s’était installée aux côtés de Caleb. Tous deux débattaient avec animation autour d’une tablette qui projetait au‑dessus d’elle un hologramme bleuté. Un HoloTech, lui avait dit Yann une fois.
— Alors c’est d’accord ? l’interrogea-t-elle. Vous allez m’étudier ?
La scientifique acquiesça avec enthousiasme. Elle détacha ses cheveux, puis dénoua le nœud de sa cravate et envoya ses talons valser au loin.
— Alors, on commence par quoi ? reprit‑elle.
— Par l’arabidopsis thaliana ! s’exclama Sarah en levant sa tablette en l’air.
— Il est plus que probable que votre entité réagisse aux champs magnétiques, expliqua Caleb en récupérant l’HoloTech des mains de l’adolescente pour y vérifier des données. Il s’agit donc là de notre piste la plus prometteuse, étant donné l’état de notre IRM… Or, l’arabidopsis thaliana – c’est une plante – a longtemps été étudiée pour sa sensibilité à la variation des champs magnétiques. De plus, son cycle de vie est plus court que celui du lupinus polyphyllus, et il a un génome plus petit. Ça me semble parfait !
À la fin de son explication, le scientifique releva la tête de sa tablette et leur offrit à tous un sourire radieux. Evanna le lui rendit de bon cœur mais, dès qu’il la remarqua, ses yeux s’écarquillèrent et son visage se décomposa.
— N‑nous p‑pouvons commencer p‑par… par là, ajouta‑t‑il en rendant brusquement l’appareil à Sarah, les joues rougissantes.
Les scientifiques hochèrent la tête d’un air entendu et se tournèrent vers elle d’un mouvement. Elle les observa en retour, légèrement confuse. Très bien… mais que devait‑elle faire, maintenant ?
— En d’autres termes… ?
Breen se mit à rire avec enthousiasme, avant de la gratifier d’un sourire malicieux.
— Bienvenue au sein de l’Élite, Mademoiselle Orsby. Il semblerait que votre présence ici soit requise encore quelques semaines.
— Eh bien, ajouta Yann en riant. C’est Josie qui va être contente.

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