Chapitre 16 (Eliott)
11e mois de l’an 27 – Région de Mosley
Il était plus de vingt heures lorsqu’Eliott avait reçu l’appel d’alerte, à l’instar de ses collègues et amis. Grant les avait fait venir pour un briefing d’urgence, mais il tardait à arriver. Pour couronner le tout, Yann, d’habitude toujours ponctuel, était lui aussi aux abonnés absents. Il s’apprêtait à le contacter quand soudain, les portes s’ouvrirent en trombe. Son ami déboula dans la salle de réunion et vint prendre place à ses côtés.
— Putain, mais t’étais où ?!
— Avec Evann…
Son partenaire s’arrêta net lorsqu’il remarqua son regard foudroyant. En trois semaines de temps, les choses n’étaient pas allées en s’arrangeant de ce côté‑là, et Eliott le supportait de moins en moins bien. Non pas parce que la jeune femme lui adressait des regards emplis de mépris à chaque fois qu’elle le croisait, non. Mais parce qu’au contraire, elle avait recommencé à le regarder comme elle l’avait fait cette nuit‑là… ce qui l’ébranlait bien plus encore.
Ses doigts glissant sur la petite boule métallique du jouet qu’il tenait entre les mains, l’Élite observa attentivement son ami. Des gouttes de sueur ruisselaient sur sa tempe, qu’il essuya rapidement avant de passer une main fatiguée sur sa nuque. En d’autres circonstances, on aurait pu penser qu’il revenait de la salle de sport… sauf qu’il n’en était rien, puisque lui‑même y avait passé une bonne partie de la journée. De plus, il s’était habillé en toute hâte, à en juger par le pan de son t‑shirt qui dépassait à moitié de son pantalon. Et pour couronner le tout, il savait de source sûre – lui‑même – que Yann passait de – trop – nombreuses heures dans l’appartement d’Evanna.
— Tu t’la tapes ?
— Je te demande pardon ? s’étonna son ami.
— Me prends pas pour un con, Yann.
— T’es ridicule, souffla‑t‑il en secouant la tête de dépit.
— Moi, j’suis ridicule ?!
— Vous l’êtes tous les deux, rétorqua‑t‑il de cette voix grave qu’il prenait lorsqu’il s’apprêtait à faire un discours moralisateur. Arrêtez de faire les gamins et parlez‑vous, à la fin.
— J’ai rien à lui dire.
— Alors m’emmerde pas avec tes insinuations, tu me connais mieux que ça.
— Mec, tu passes ton temps dans son appart’, tu penserais quoi à ma place ?!
— Si tu tiens assez à elle pour te poser ce genre de questions, demande‑lui toi‑même. C’est pas à moi de répondre à ça.
— J’t’en prie Yann, toi aussi, tu me connais mieux que ça, j’ai jamais tenu à personne, nia‑t‑il en bloc. J’suis juste curieux.
— Ouais, je te connais, justement, lui concéda son ami. Et je sais que l’homme que je connais ne se serait jamais autant impliqué pour une étrangère qu’il était juste censé exfiltrer. Il ne l’aurait jamais suivi, ne se serait jamais occupé d’elle comme tu l’as fait, ne se serait jamais confié à elle, ne lui aurait jamais rien prom…
— Putain de merde, mais elle t’a tout raconté ?!
— … et il aurait encore moins été jaloux d’Hassan pour quelques raisons que ce soit, reprit‑il sans tenir compte de son intervention.
— Cet enfoiré, siffla‑t‑il entre ses lèvres.
— Tu vois ? lâcha‑t‑il comme s’il venait de prouver quelque chose. Franchement, y’a aucun mal à avouer qu’on tient à quelqu’un.
— Arrête tes conneries, je tiens pas à elle.
— Sérieusement, Eliott. Ça t’est déjà arrivé avant de passer une nuit entière avec une femme sans coucher avec elle ?
Eliott le dévisagea en silence, ne sachant pas s’il devait se sentir flatté ou trahi que la jeune femme ait tout raconté de ce qui s’était passé à son meilleur ami.
— Les gens comme nous pourront jamais être heureux, mon pote, conclut‑il.
Yann se redressa sur sa chaise et le dévisagea avec attention, avant que ses yeux ne s’illuminent subitement. Comme son ami était sur le point de se lancer dans une conversation un peu trop sérieuse à son goût, Eliott expira bruyamment et reporta son attention sur le jouet qu’il tenait en main. Mais rien n’y fit, il n’y échappa pas.
— C’est vraiment ce que tu penses ?
— Ouais. Ça me paraît assez évident, à moi.
— Comment tu peux le savoir ? T’as jamais essayé de t’engager avec personne.
— Pas intéressé, lâcha‑t‑il. Et puis toi non plus, t’as jamais essayé.
Comme son ami ne répondait pas, Eliott tourna la tête vers lui. Plongé dans ses pensées, Yann avait baissé la tête, son index tapotant distraitement son autre main.
— Ça va, mon pote ? s’inquiéta‑il.
— Ouais, ça va.
Eliott n’insista pas, bien trop heureux d’avoir mis fin à cette conversation stupide. Il peinait à comprendre comment Yann pouvait encore croire à toutes ces conneries. Quelle femme sensée accepterait que l’homme avec qui elle partage sa vie soit un meurtrier sanguinaire capable de tout, même des pires atrocités ? Lui, en tout cas, n’infligerait jamais cela à aucune d’entre elles. En agissant comme il le faisait, il passait peut‑être pour un goujat, mais il évitait au moins que quiconque ne s’attache vraiment à lui.
Les minutes passèrent, et toujours aucune nouvelle de Grant. Mais alors qu’il commençait doucement à désespérer, son supérieur pointa enfin le bout de son nez. Le silence se fit dans la salle, et chacun attendit patiemment qu’il prenne la parole. Se faire convoquer de la sorte était inhabituel, l’homme ne s’embarrassant d’ordinaire pas de tous les réunir lorsqu’il avait des ordres à donner.
— Les nouvelles ne sont pas bonnes.
Grant se tourna vers eux et les scruta l’un après l’autre. Ses traits étaient plus tirés que d’habitude, même s’il s’efforçait de garder cette mine fermée qu’il arborait habituellement.
— Moss Weber est passé à l’ennemi.
— Quoi ?! s’écria quelqu’un sur sa gauche.
Des vagues de protestations s’ensuivirent, s’amplifiant encore davantage à mesure que la nouvelle se répandait dans l’esprit de chacun. Eliott, lui, préféra rester de marbre, dans l’attente de plus amples informations.
— N’importe quoi !
— C’est absurde !
— Silence, ordonna Grant.
Les bavardages cessèrent net. Les lumières de la salle de briefing s’abaissèrent dans la foulée, laissant les images que Grant leur exposait à l’écran parler d’elles‑mêmes. Rapports médicaux, comptes‑rendus scientifiques, relevés d’appels en provenance et en direction de Sadell… autant de preuves qui pourraient bel et bien justifier une potentielle trahison de la part du fondateur de l’Académie.
Eliott s’autorisa un regard vers Yann, qui le dévisageait d’un air désolé. Pour la plupart d’entre eux, Moss avait été comme un père. Une figure paternelle qui les avait recueillis, réunis sous une seule et même bannière malgré leurs différences. Mais désormais, on leur annonçait qu’il les avait abandonnés pour rejoindre Kaba… et en toute objectivité, l’idée n’était pas des plus farfelues. Moss avait toujours été très attaché aux utopistes, à leurs valeurs, et à leurs croyances, sans compter son total désaccord avec la manière de gouverner de son fils. L’idée était d’autant plus probable dans son esprit que le vice‑président lui‑même avait mis en garde Grant quelques semaines plus tôt quant au fait de suivre les traces du vieil homme.
— Comme vous le savez, les relations entre le président et son père étaient plus que tendues depuis plusieurs mois, notamment concernant la façon d’aborder le sujet des utopistes. À la suite de soupçons portés à son encontre, dont les miens, il m’a été demandé d’ouvrir une enquête. En voici les éléments.
Grant sélectionna en premier lieu les relevés téléphoniques et les agrandit.
— Depuis le début des hostilités, Moss a été en contact avec Kaba et Anderson à plusieurs reprises sans jamais en référer au comité de direction. Malheureusement, nous n’avons pas été en mesure de récupérer les enregistrements audios de ces conversations, mais…
Il passa au dossier suivant regroupant différents rapports médicaux, et enchaîna sur les comptes‑rendus scientifiques qui y étaient liés.
— Comme certains d’entre vous le savent déjà, le département scientifique de l’Académie travaille actuellement sur un procédé avant‑gardiste qui pourrait bien révolutionner la sphère scientifique et médicale. Or, tous les résultats d’analyse et tous les comptes‑rendus afférents à cette nouvelle méthode révolutionnaire ont été transmis par Moss aux utopistes. Plus récemment…
Il sélectionna la preuve suivante, une vidéo de surveillance sur laquelle on pouvait voir le vieil homme s’infiltrer dans le couloir du laboratoire principal, avant d’en ressortir peu après.
— Dans quelques instants, vous verrez Moss Weber commettre l’irréparable.
La caméra changea de point de vue. Ils se trouvaient désormais à l’intérieur du laboratoire, avant que leur homme n’en ressorte. Tous le virent tirer une balle dans le cœur de deux scientifiques, avant de récupérer un étrange objet brillant, qu’il glissa dans sa poche.
— Inutile de vous préciser que sa géolocalisation a depuis lors été désactivée…
Sa présentation terminée, Grant ralluma la lumière. Tout autour de lui, ses collègues se jetaient des coups d’œil en coin dépités et peinés, les preuves apportées par leur supérieur ne laissant que peu de doutes sur la réalité des faits. Mais Eliott, lui, ne s’éternisa pas sur la question. On ne les avait pas fait venir ici pour débattre du sujet, mais bien pour leur transmettre les ordres de l’Académie. Il savait ce qui allait suivre ensuite. Il ne le savait que trop bien.
— Aux abords d’Ashford, précisa‑t‑il. Eliott…
Mais Eliott s’était déjà levé, se dirigeant vers la sortie pour préparer son départ.
— Eliott.
— Ouep, Patron ? lâcha-t-il en se retournant nonchalamment.
— Tu connais le sort réservé aux traîtres, n’est‑ce pas ?
Leurs regards se croisèrent, aussitôt chargés de tension. Grant cherchait à s’assurer qu’il était paré à toutes les éventualités, mais comment aurait‑il pu en être autrement ? Moss les avait préparés à ce genre de situation depuis le jour où il les avait recueillis. C’était ce qu’était l’Élite. Faire ce qui doit être fait, quoi qu’il en coûte.
Et Eliott, lui, ne craignait ni les remords, ni les regrets, il vivait déjà avec au quotidien. Au contraire, il préférait que ce poids pèse sur ses épaules plutôt que sur celles de ses proches, encore moins celles de Grant. Il n’avait peut‑être aucune idée de ce que signifiait avoir une vraie famille, mais la relation qu’entretenaient les deux hommes était pour lui ce qui s’apparentait le plus à une relation père/fils.
— C’est comme si c’était fait.
— Bien, répondit Grant. Des questions ?
— Oui, moi, retentit une voix derrière eux.
Le cœur d’Eliott se souleva dans sa poitrine, et il se retourna vivement à la recherche de sa propriétaire. Assise droite sur sa chaise dans un uniforme de l’Élite qui lui allait étonnamment bien, Evanna avait levé une main en l’air. Elle semblait se questionner, l’un des doigts de sa main libre effleurant sa lèvre inférieure avec sérieux.
— Pourquoi partez‑vous du postulat que Moss est la cible à abattre ? demanda‑t‑elle.
— Evanna, soupira Grant.
D’un geste de la main, il ordonna aux deux Élites devant elle de la faire sortir. Ses collègues tentèrent de s’exécuter, mais à chacune de leurs tentatives pour se lever, les deux malheureux retombaient lourdement sur leurs chaises sous les assauts d’Erin.
— Non, parce qu’ils n’oseront pas te le demander, assurément, ils ont été bien formés, continua‑t‑elle sans se démonter. Mais par chance, je ne suis pas une Élite. Alors ôte‑moi juste d’un doute car peut‑être que je me trompe, mais Moss Weber n’est‑il pas celui qui a fondé l’Académie ? L’Élite ? Du même fait, n’est‑il pas celui à qui vous devez fidélité et loyauté ? Ne devriez‑vous pas au moins l’interroger avant de le condamner à mort ?
Rares étaient les personnes qui osaient s’opposer au directeur de l’Élite, et l’insolence dont Evanna avait fait preuve mêlée à la pertinence de ses propos la rendaient aux yeux d’Eliott encore plus fascinante.
— Nous recevons nos ordres du président de l’Académie en place et de personne d’autre, rétorqua posément Grant. Lequel est suffisamment qualifié pour prendre les décisions qui s’imposent afin d’assurer le maintien de l’ordre et de la sécurité de Barden.
— C’est stupide. Ils pourraient vous dire n’importe quoi que vous le fer…
— Ça suffit, Evanna. Quelles preuves supplémentaires veux‑tu ?
Étonnamment, la jeune femme se tut. Elle croisa les bras sur sa poitrine d’un air renfrogné, mais la ride qui s’était dessinée sur son front indiquait que son cerveau n’avait pour autant pas fini de réfléchir.
Alors qu’elle avait jusqu’à présent pris grand soin d’éviter son regard, Evanna posa ses beaux yeux dorés sur lui. Fier, Eliott détourna aussitôt son attention d’elle, feignant l’indifférence comme il le faisait depuis maintenant trois semaines. Mais il ne pouvait nier qu’elle avait marqué un point. Jamais il ne l’avait envisagé ainsi – pour la simple et bonne raison qu’il ne voulait pas se bercer d’illusions –, mais Moss était celui qui avait créé l’Académie et les avait formés. N’était‑il pas celui qu’ils étaient alors censés suivre ?
Soupirant d’agacement, il balaya ces pensées d’un simple geste de la main. Il n’était pas payé pour réfléchir, il était payé pour agir. Et c’était exactement ce qu’il allait faire.

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