Chapitre 16-1 (Eliott)
— C’est normal d’avoir peur, tu sais.
— Putain !
En moins d’une demi‑heure, Eliott avait paqueté ses affaires et était paré au départ. L'enjeu de la mission était tel que tout le monde s’était réuni pour les voir partir, et l’idée lui avait tellement donné le cafard qu’il s’était isolé cinq minutes dans les vestiaires. Mais la protégée de Grant, elle, en avait apparemment décidé autrement.
— Tu n’es pas obligé de faire ça, murmura‑t‑elle en s’approchant.
— Fous‑moi la paix.
Evanna s’arrêta, mais elle ne fit pas demi‑tour pour autant. Dans l’espoir de la faire partir, il feignit de ranger quelques affaires dans son sac d’un air qui se voulait nonchalant. Il n’avait vraiment pas besoin qu’elle vienne encore remettre en cause toutes ses certitudes.
— C’est vraiment ce que tu veux, Eliott ?
Oui. Non ?
— Ouais. Dégage.
Il l’entendit soupirer, se refusant toujours à la regarder. En plus de complètement mettre à mal la moindre de ses convictions, savoir qu’elle prenait sur elle pour lui remonter le moral l’agaçait plus encore.
Comment pouvait‑on s’oublier autant au profit des autres ? Ne pouvait‑elle pas simplement voir qu’il ne la méritait pas ? Tout serait tellement plus simple si elle arrêtait de voir en lui cet homme qu’elle avait fait naître et qu’il ne voulait pas être. Soudain, la simplicité de sa vie d’avant lui manqua. Elle lui manqua tellement qu’il aurait donné n’importe quoi pour voir Evanna disparaître, emportant avec elle tous les doutes et les espoirs stupides qu’elle avait semés dans son sillage.
Comme en réponse à sa demande, la porte du vestiaire claqua. Une vague de déception déferla en lui, bientôt rejointe par une pointe d’agacement lorsqu’il pensa à lui courir après. Excédé par toutes ces émotions contradictoires, Eliott cessa de feindre une quelconque activité pour s’asseoir sur le banc et prendre sa tête entre ses mains. Mais que lui arrivait‑il, à la fin ? D’où pouvait bien provenir cette joie indélébile et ce bien‑être inespéré à sa vue alors qu’il n’en avait jamais rien eu à faire de personne ?
— Putain, mais j’suis tellement con, ma parole.
— J’aurais pas dit mieux.
La voix d’Evanna résonna dans l’espace, là où elle n’aurait jamais dû s’élever. Relevant la tête, Eliott repéra sa silhouette immobile près de la porte, qu’elle avait volontairement fait claquer pour faire croire à son départ. Il ferma les yeux de dépit, réalisant seulement alors qu’il venait de se faire bêtement avoir.
— Sérieux, j’suis pas d’humeur, marmonna‑t‑il en reportant son attention sur ses pieds.
Aucune réponse ne lui parvint. Après un long silence seulement brisé par un brouhaha lointain, il l’entendit s’approcher lentement, jusqu’à s’agenouiller devant lui là où son regard n’avait toujours pas quitté le sol.
— Je vais te toucher… murmura‑t‑elle.
Sans comprendre, Eliott releva la tête vers elle. Ses deux grands yeux dorés le fixaient avec patience, attendant une autorisation qui ne venait pas. Elle dut prendre son silence comme une bénédiction, car elle se hissa soudain sur ses genoux pour passer ses bras autour de son cou.
Déboussolé, Eliott n’esquissa pas le moindre mouvement tant ce geste déversa en lui une vague de sentiments inconnus, guidée par le plaisir de la sentir à nouveau contre lui. Et avant même qu’il ne le remarque, ses bras l’enlacèrent à leur tour, fébriles et hésitants. Elle laissa échapper un gémissement de bien‑être, si spontané qu’il la serra davantage contre lui pour l’entendre encore.
Jamais Eliott n’aurait pensé pouvoir trouver un réconfort tel dans les bras d’une femme, du moins pas de cette manière. Tous les doutes qui l’avaient animé se dissipèrent à l’instant même où il enfouit son visage dans le creux de son cou, humant les quelques mèches de cheveux qui habillaient son épaule. Il ne pouvait – ni ne voulait – l’expliquer, mais l’avoir dans ses bras le faisait se sentir bien. Aussi bien que durant cette soirée et nuit qu’il avait passé en sa compagnie, compris et accepté comme il ne l’avait jamais été.
Ils restèrent un moment agrippés l’un à l’autre, avant qu’elle ne s’éloigne légèrement de lui pour poser son front contre le sien. Tous ses sens anéantis, Eliott l’admira en retour, mais elle l’abandonna pour contempler sa bouche qu’elle effleura de son pouce.
Le contrôle lui échappa. Sans effort, il plaça ses mains sous ses fesses et la souleva pour l’asseoir sur ses genoux. Sa main trouva sa joue et il la caressa délicatement du bout des doigts, totalement envoûté par la douceur de ses traits. Elle était si belle. Si somptueuse qu’il approcha son visage du sien pour la goûter, mais elle se recula légèrement.
— Chhht… murmura‑t‑il doucement. Tout va bien, Princesse… Je te le promets…
En quête de vérité, le regard doré d’Evanna s’ancra au sien, et il s’y noya sans retenue. Ce même regard dans lequel il s’était juré de ne jamais s’aventurer, mais qu’il ne voulait désormais plus quitter. Il y dissipa toutes les craintes qu’il pouvait encore y voir, et ne la trouva finalement qu’elle, simplement elle, brûlante du même désir qui l’embrasait.
Timides d’abord, les lèvres d’Eliott se déposèrent sur les siennes. Puis, peu à peu, elles se lièrent avec une force irrésistible, leur langue se mêlant dans une danse sensuelle et éperdue. Le temps sembla s’arrêter, et Eliott glissa ses mains sous son t‑shirt à la recherche de sa peau nue. Son contact la fit gémir de plaisir, le transportant toujours plus profondément dans les abîmes de son âme. Tout chez elle l’attirait. Son odeur, la douceur de sa langue sur la sienne, la chaleur de sa peau sous ses doigts… mais il fut bientôt rattrapé par le manque d’air qui l’obligea à se détacher d’elle. Elle ne le laissa pas faire, repartant bien vite à l’assaut de ses lèvres. Elle frottait toujours plus inconsciemment son corps contre le sien, à tel point qu’elle déclencha en lui une réaction qu’il n’avait pas anticipée.
— Attends… haleta‑t‑il en se libérant de son emprise.
Elle obéit docilement et s’éloigna, les joues en feu et les yeux brillants. Il la contempla alors qu’elle replaçait distraitement une mèche de cheveux derrière son oreille, qui retomba aussitôt sur son visage. Elle n’insista pas, sa langue glissant sur ses lèvres d’un air absent comme pour en capter encore toutes les saveurs.
Jusqu’alors obnubilé par ses airs timides, le bonheur naissant d’Eliott s’effaça lentement au profit d’un sentiment de frustration intense. L’heure de la séparation approchait et, jamais très loin, la tranchante réalité.
Meurtrier.
Secrètement pourtant, il aurait voulu la garder rien que pour lui, qu’elle ne réserve à personne d’autre cette bienveillance qu’était la sienne. Il ne voulait pas que les autres la voient comme il la voyait, qu’elle leur donne ce qu’elle lui donnait, et cette pensée vint bientôt s’ajouter à la longue liste des raisons pour lesquelles il n’était pas fait pour ce genre de relations.
— Tu… Tu vas revenir, hein ?
La voix tremblante d’Evanna l’extirpa de ses pensées. Elle avait parlé faiblement, les yeux rivés sur ses mains qu’elle farfouillait avec nervosité.
— Je veux dire…
Étrangement, Eliott savait pertinemment ce qu’elle voulait dire.
— J’vais pas mourir, Princesse.
Son corps tressaillant, Evanna acquiesça sans pour autant être convaincue.
— Regarde‑moi, ordonna‑t‑il.
Elle s’exécuta. Le jaune de ses yeux s’était assombri, inquiète comme jamais personne ne l’avait été avant elle à son égard. Toutes les craintes d’Eliott ressurgirent de plus belle, bientôt rejointes par le regret d’avoir faibli alors qu’il n’était pas en mesure de lui offrir quoi que ce soit. Pourtant, il aurait voulu l’embrasser encore. Lui faire comprendre qu’elle n’avait pas à s’inquiéter, et qu’il reviendrait toujours à elle. Mais il ne le pouvait tout simplement pas.
— J’vais pas mourir, répéta‑t‑il. Et t’avise même pas de suggérer le contraire, p’tite tête.
Elle sourit faiblement en réponse, son regard reprenant peu à peu une teinte plus claire.
— Bon, faut que j’y aille…
— Oh, oui, bien sûr, s’excusa‑t‑elle en se relevant. Eh bien… fais attention à toi.
Eliott récupéra son sac et le porta sur son dos, la gorge sèche. « À la prochaine » furent les seuls mots qu’il fut capable de prononcer, avant de la gratifier d’un signe de main ressemblant vaguement à un salut militaire. Mais alors qu’il la dépassait pour rejoindre le hangar, il s’arrêta à sa hauteur et se tourna une dernière fois vers elle.
— En fait… Pourquoi Yann passe autant de temps chez toi ?
Les yeux de la jeune femme s’arrondirent de surprise, mais une lueur de malice ne tarda pas à venir les faire briller. Sourire aux lèvres, elle pencha la tête sur le côté et leva un doigt en l’air d’un air espiègle.
— Reviens, déclara‑t‑elle. Et peut‑être que je te le dirai.

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