Chapitre 17 (Eliott)

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12e mois de l’an 27 – Région de Norfolk

Les flocons de neige tourbillonnaient autour d’Eliott, tourmentant son visage alors qu’il scrutait les environs à travers la lunette de son fusil. Gravir la colline n’était pas le meilleur moyen de trouver un refuge contre le temps brutal qui sévissait dans la région, mais cela leur offrait une position idéale.

Le village en contrebas s'étendait à perte de vue, baigné dans une lumière blanche et froide qui n'appartenait qu'à la région de Norfolk. Les toits enneigés brillaient sous les rayons du soleil pâle, tandis que les arbres dénudés s'élevaient comme des squelettes noirs au milieu du blanc immaculé. Le froid lui pénétrait les os, mais il était trop fasciné par ce qu'il voyait pour s'en soucier. Le paysage silencieux s'étendait comme une toile figée dans le temps, et il connaissait quelqu'un qui, à coup sûr, aurait adoré voir cela.

Parcouru de frissons, Eliott resserra son manteau pour se protéger de la morsure du froid. Ses yeux cherchèrent des signes de vie dans ce paysage désolé, mais il ne voyait que des silhouettes floues. Elles se mouvaient dans les rues, à peine visibles à travers le brouillard épais, mais aucune ne ressemblait à Moss.

Des bruits de pas derrière lui, étouffés par la neige, mirent fin à sa contemplation. Il se redressa pour saluer Grant, qui soufflait dans ses mains et les frottait énergiquement.

— Toujours rien ?

— Nope, répondit‑il. Mais le blizzard va pas tarder à atteindre le village. C’est sa meilleure chance, il va sûrement pas la rater.

Le directeur de l’Élite acquiesça, avant de lui prendre le fusil des mains. Il s’allongea à son tour et regarda à travers la lunette, permettant à un Eliott plus que ravi de se relever après plus de deux heures de surveillance intensive.

La traque avait commencé un mois auparavant, aux abords d’Ashford. Période durant laquelle Moss les avait aisément baladés à travers toute la région, pensa‑t‑il avec amertume. Malgré son âge avancé, force était de constater que le fondateur de l’Académie maîtrisait encore à la perfection toutes les techniques de camouflage qu’il leur avait enseignées. Nul doute d’ailleurs que si Grant et lui n’avaient pas été des membres de l’Élite, leur proie se serait déjà enfuie depuis longtemps. Changements de véhicules fréquents, fausses identités, artifices, fausses pistes, camouflage… autant de méthodes qui lui murmuraient que leur mentor n’avait rien laissé au hasard.

Il s’agissait donc désormais de savoir si les élèves avaient dépassé le maître. Si Grant et lui n’avaient pas encore réussi à le prouver, le fait qu’ils soient encore sur ses traces un mois plus tard l’emplissait déjà de fierté. Peut‑être Moss lui‑même, se plaisait‑il parfois à penser, était‑il fier de les voir persévérer de la sorte. Après tout, ils étaient la preuve que son enseignement avait porté ses fruits.

D’un autre côté, tout portait à croire que le vieil homme avait tout simplement perdu la raison. Si le traître avait réellement rejoint Kaba, la logique aurait voulu qu’il rejoigne Sadell, que les utopistes contrôlaient déjà et qui se trouvait à quelques heures d’Ashford. Mais en lieu et place, il s’était dirigé vers les hauteurs enneigées de Norfolk… ce qui n’avait absolument aucun sens.

— Je persiste à dire que c’est bizarre.

— Pourquoi cela ne me surprend‑il pas ?

La réponse de Grant lui arracha une grimace de déconvenue, et il retomba dans le silence. Certes, l’Élite avait toujours eu pour principe de ne jamais se poser de questions, la mission passant avant tout. C’était là une manière de se détacher des conséquences de leurs actes et de leurs états d’âme. Mais Eliott, même s’il l'avait toujours appliqué à la perfection, vacillait. Il le savait, il le sentait. Plus il traquait Moss, plus les questions jaillissaient, et plus les doutes s’installaient.

— Nous serons bien vite fixés, reprit Grant. Il n’y a plus rien au nord, et le blizzard atteindra bientôt le village. La traque touche à sa fin… Tiens‑toi prêt.

Le cœur d’Eliott se souleva dans sa poitrine.

Oui… se répéta‑t‑il en boucle dans son esprit. On sera bientôt fixés.

— Tu comptes le lui dire, un jour ?

Jusqu’alors plongé dans le silence immaculé de sa surveillance, Eliott sursauta avant de se tourner vers son supérieur. Allongé à plat ventre dans la neige, son œil était collé à la lunette du fusil, aussi vif et alerte qu’il le connaissait. Les flocons le recouvraient d’un fin manteau blanc qui se confondait parfaitement avec sa parka, le rendant encore moins visible qu’auparavant.

Sa question n’avait pas été des plus précises. Pour autant, Eliott l’avait tout de suite comprise. Tout comme elle l’avait fait avec lui, la sérénité des lieux avait plongé son chef et ami dans un état introspectif.

— Non, répondit‑il simplement. Et toi ?

— Non.

La réponse de Grant avait été sans équivoque. Pourtant, le silence qui s’ensuivit indiquait qu’il n’avait pas pour autant mis fin à sa réflexion. Il vibrait d’interrogations, de doutes et d’incertitudes.

— Ne la laisse pas s’immiscer dans ton esprit, Eliott, reprit‑il posément. Ne renie pas qui tu es, d’où tu viens, et respecte tes engagements.

La surprise, l’agacement, la frustration… ces trois émotions surgirent en Eliott comme un torrent mais c’est l’amertume qui, rapidement, prit le dessus face à la mauvaise foi évidente de son supérieur.

— Tu te fous de moi, j’espère ?

— Tu n’avais que neuf ans quand Moss t’a recueilli. Tu n’étais qu’un enfant.

— Ouais, comme tous les autres, rétorqua‑t‑il, vexé.

— Tu as été formaté par lui, poursuivit‑il sans se soucier de son intervention. Par l’Académie. Tes résultats étaient exemplaires, ton parcours irréprochable. Tu as passé toutes les épreuves haut la main, et tu n’as jamais montré le moindre signe de faiblesse, même lorsqu’il a fallu m’abandonner à Sadell.

— Où tu veux en venir ?

— Puis, tu l’as rencontrée, lâcha‑t‑il enfin. Et tu es revenu me chercher. Tu t’es laissé dicter ta conduite par tes sentiments.

— J’ai adapté le plan à la situation, se défendit‑il avec hargne. On était complètement paumés, on connaissait pas les lieux, on n’avait plus de matériel, on était obligés de la suivre. Te rejoindre était la meilleure option qu’on avait, et tu le sais. Elle aurait jamais coopéré.

— Admettons, concéda‑t‑il. Puis, nous l’avons ramenée…

— Non mais c’est pas vrai, tu vas pas me faire tout l’historique, s’exaspéra‑t‑il.

— Le fait est que tu perds complètement le contrôle lorsqu’il s’agit d’elle, Eliott.

Enfin. Il le formulait.

— C’est marrant de la part de quelqu’un qui a passé les quatre derniers mois à la cacher et la protéger, rétorqua‑t‑il. Regarde tout ce que tu fais pour elle, sérieusement. Et c’est moi que tu viens blâmer ?

— Ce n’est pas pour elle, lui retourna‑t‑il. Et je ne te blâme pas.

— Peu importe pour qui tu le fais, Grant, c'est certainement PAS pour l'Académie.

Le directeur de l’Élite releva pour la première fois la tête de son fusil. Ses yeux sombres se perdirent un instant dans le vide, avant de se fixer sur lui avec attention.

— C’est justement pour cette raison que tu dois rester fort.

— Quoi ?

Il haussa les épaules avec désinvolture, un léger sourire au coin des lèvres.

— Il faut bien que l’un de nous deux le soit, lâcha‑t‑il en reprenant sa position.

Le regard d’Eliott se perdit dans la neige qui virevoltait autour d’eux, dont certains flocons venaient se perdre dans la chevelure grisonnante de son chef. Si faiblesse n’était pas synonyme d’Élite, elle l’était encore moins pour son directeur. Mais tous le savaient, Grant avait faibli lorsqu’il avait pris sous son aile une certaine sadellienne. Et bien qu’il fût assez pragmatique et honnête envers lui‑même pour l’admettre, il ne se le pardonnait sûrement pas et ne souhaitait pas le voir faire les mêmes erreurs.

— Moss n’aurait pas pu choisir meilleur leader que toi, Grant, décréta Eliott. Peu importe tes décisions récentes, j’ai toute confiance en toi et en ton jugement. Et pour ma part… ajouta‑t‑il en lui tendant la main. C’est toi que je choisis de suivre. C’est toi ma famille, pas elle. C’est l’Élite. Personne d’autre.

Grant le dévisagea longuement, avant d’attraper son bras et de le serrer. Il lui offrait un sourire encourageant quand une explosion retentit soudain dans le village, accaparant toute leur attention.

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