Chapitre 17-1 (Eliott)
Eliott lui offrait un sourire encourageant quand une explosion retentit soudain dans le village, accaparant toute leur attention.
— Diversion, lâcha‑t‑il tout en scrutant les environs à l’aide de ses jumelles. Reste vigilant, il pourrait surgir de n’importe où.
— Rejoins le village, ordonna Grant. Tire à vue.
— OK.
Sans attendre, Eliott se rua sur l’un des quads qu’ils avaient subtilisés plus tôt et démarra en trombe. Il dévala la colline à pleine vitesse, le vent sifflant à ses oreilles tandis que le premier coup de feu résonnait dans l'air, effrayant les oiseaux qui s'envolèrent au‑dessus de lui.
Merde.
La visibilité était exécrable. Le blizzard brouillait tout, et il ignorait si Grant avait atteint sa cible ou non. Puis, les contours incertains du village se dessinèrent enfin plus nettement, enveloppant son cœur du même brouillard qui avait jusqu’alors assombri sa vue. Traversant prudemment la rue principale au milieu des silhouettes paniquées qui cherchaient refuge, Moss tenait une femme en otage. Les larmes coulaient à flots sur son visage, ses supplications déchirant l’air jusqu’à lui parvenir tandis qu’elle implorait son ravisseur de la libérer. Un second coup de feu éclata et rata une nouvelle fois sa cible, juste au moment où Eliott descendait précipitamment du quad et armait son fusil.
— Moss !
Le fondateur de l’Académie ne réagit pas, se mouvant habilement entre les bâtiments avec pour seul bouclier la pauvre malheureuse qu’il tenait fermement devant lui. Eliott réprima un juron. Avec un otage dans la balance, ils n’auraient aucune chance s’ils continuaient de l’attaquer en frontal. Oui, ils devaient se montrer plus malins que lui. Plus rusés.
— La vieille grange, murmura‑t‑il à travers la radio accrochée à la bretelle de son sac.
Sans attendre, Eliott se faufila vers la destination mentionnée, contournant prudemment la structure pour s’assurer qu’elle n’offrait aucune échappatoire. Tout semblait verrouillé. Aucun moyen pour Moss de s'enfuir, si tant est qu’ils arrivaient à le coincer à l’intérieur.
— Grant ? tenta‑t‑il encore une fois.
Silence. Son chef demeurait aussi muet qu’il savait parfois l’être, la tempête perturbant la communication et rendant toute coordination impossible. Puis, sans prévenir, les coups de feu retentirent à nouveau. De manière plus cadencée cette fois, forçant Moss à se replier aux portes de la grange comme il l’avait initialement suggéré. Sous le feu ennemi, leur mentor n’eut d’autres choix que de foncer à l’intérieur avec son otage, et les coups de feu cessèrent enfin.
— Attends‑moi.
— Mais…
— C’est un ordre.
Eliott se mordit la langue, se pliant à l'autorité de Grant mais il ne baissa pas pour autant sa garde. Les yeux rivés sur la seule sortie du bâtiment, son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. Là était leur meilleure chance de capturer leur proie, de la questionner. L’idée lui semblait séduisante – bien plus que l’idée de l’abattre.
Quelques minutes plus tard, Grant le rejoignit. Ils franchirent ensemble les grandes portes robustes de la grange, progressant prudemment sur un sol jonché de paille et de foin. Le vaste espace était baigné par une lumière tamisée provenant du toit, là où les tuiles s’étaient effondrées. Elles laissaient passer les quelques rayons du soleil ou, en l’occurrence, quelques flocons de neige qui se mélangeaient à la poussière environnante. Suspendues au plafond, des chaînes en métal tombaient au sol et tintaient elles aussi dans une mélodie macabre. Des poutres en bois massif s’élevaient vers le toit et craquelaient sinistrement, ne couvrant cependant pas les pleurs de la femme provenant de plus loin.
L’espace au‑delà semblait plus exigu, offrant à un homme recherché la meilleure opportunité de se cacher. Alors qu’ils s’en approchaient, Grant lui fit signe de s’arrêter et d’écouter. Jusqu'à présent, seuls les sanglots de la femme résonnaient dans l'air froid mais désormais, une autre voix se mêlait à la sienne. Une voix qu’il avait si souvent entendu, et qu’il n’entendrait peut‑être bientôt plus.
Eliott replaça ses mains sur le manche de son arme, déterminé. La prudence était de rigueur. Malgré son âge, Moss était astucieux, fourbe, mais par‑dessus tout armé, surentraîné, et connaissait tout de leurs forces et faiblesses. Grant ouvrit la marche, et il le suivit d’un pas leste. Après un temps où le directeur de l’Élite s’assura qu’il était prêt, il défonça la porte, qui céda instantanément.
Les sons étouffés provenant d’un des box sur leur gauche, ils s’y précipitèrent d’un seul mouvement. En son centre, une femme d’une cinquantaine d’années se tenait à genoux, tremblante, les yeux rouges de larmes et les mains liées derrière son dos… seule. Sur sa poitrine, un petit boîtier noir, grossièrement attaché. Il émettait en continu la voix de Moss, résonnant dans l’espace vide comme pour les provoquer.
— Putain !
Eliott se pencha vers elle et le lui arracha d’un geste brusque. Grant avait déjà rebroussé chemin pour inspecter les autres box quand il s’immobilisa soudain, avant de venir ancrer son regard sombre au sien. Un bruit de moteur qu’on essayait d’allumer était venu rompre le concerto que jouait déjà le blizzard frappant les murs de brique et la femme gisant au sol.
— Et merde !
Réprimant les autres jurons qui menaçaient de franchir la barrière de ses lèvres, Eliott s’élança à toute vitesse à travers le bâtiment. Il rejoignit la grange principale pour finalement constater qu’ils avaient été enfermés à l’intérieur. Il fonça vers les bottes de foin entassées à sa droite et bondit en direction des chaînes en métal suspendues. Il en remonta une avec agilité, jusqu’à arriver à hauteur de la poutre qui léchait le plafond. En toile de fond, les bourdonnements du moteur devenaient plus pressants : il ne leur restait plus beaucoup de temps avant que Moss ne réussisse à s’emparer de leur véhicule et ne s’échappe à nouveau.
Eliott se balança le long de la chaîne avec toute la célérité que lui permettait son corps, avant de sauter et de se rattraper à la poutre qu’il visait. Il se hissa dessus et se remit sur pieds, avant de la traverser en équilibre plusieurs mètres au‑dessus du sol pour rejoindre l’autre côté de la grange, où le pan de mur au‑dessus de la porte laissait entrevoir une ouverture. Mais à l’extérieur, Moss était déjà loin, s’enfuyant au volant d’un de leur quad tandis que le capot du second fumait dangereusement.
Eliott se laissa tomber sur le rebord de la grange, soufflant de frustration. Comment avaient‑ils pu le laisser filer ainsi ? Le poids de leur échec pesait lourd sur ses épaules, et même si Grant demeurait muet, son silence en disait long, lui aussi : ils venaient de gâcher leur seule et unique chance d’interroger leur ancien mentor.
Tandis que son chef sortait son téléphone pour faire un rapport à l’Académie, Eliott se laissa glisser le long de la paroi extérieure, ses bottes crissant sur la neige fraîche. Il se pencha pour retirer la planche de bois qui les avait maintenus enfermés, jetant un dernier regard à l’horizon où Moss s'était déjà évanoui.
— La cible s’est échappée.
Déprimé, Eliott rejoignit Grant à l’abri et tenta de suivre la conversation qu’il entretenait au téléphone. À l’autre bout du fil, la voix froide et tranchante du vice‑président, le petit‑fils de Moss.
— C’est… déplorable.
Ses sourcils se froncèrent malgré lui. Pourquoi Grant faisait‑il son rapport au vice‑président et non pas au président lui‑même ? Il se perdit un instant dans cette question avant de réaliser que, finalement, il n’en avait rien à faire. Tout ce qui comptait à cet instant était qu’ils avaient échoué, et cette réalité le rongeait plus que toute autre.
— Et la fille ?
— Toujours rien, mentit son supérieur.
Le cœur d’Eliott s’accéléra : voilà une réalité tout aussi inquiétante que la première. Grant avait‑il reçu l’ordre direct de la capturer ? La réponse qu’il cherchait désespérément se déroba à lui, laissant place à un tourbillon d’incertitude et de frustration.
— En êtes‑vous bien sûr, Kazuki ?
— Que dois‑je comprendre, Monsieur ?
Grant lui jeta un regard en coin, probablement dans un souci de confidentialité. Il détourna prestement le regard, feignant si bien l’indifférence que son supérieur ne s’éloigna que très légèrement de lui, lui laissant tout le loisir d’espionner la suite de la conversation.
— La désertion du fondateur de l’Académie soulève des questions quant à votre loyauté, vous en conviendrez. Après tout, l’Élite n’a‑t‑elle pas été créée à son image et ses membres ne le considèrent‑ils pas comme leur propre père ? Ma pensée est donc la suivante : et si… votre loyauté n’était en réalité pas tournée vers l’Académie, mais vers mon grand‑père ? Auquel cas votre parole n’aurait plus aucune valeur. Ce que vous m’avez dit à propos de la fille serait donc aussi à remettre en cause, naturellement…
Eliott prit sur lui pour ne pas siffler d’amertume. Le vice‑président remettait en cause leur loyauté à l’Académie sous prétexte que Moss les avait élevés, mais ne l’avaient‑ils pas eux‑mêmes mis à mort, leur propre sang ? Si eux en avaient été capables, pourquoi l’Élite ne l’aurait‑elle pas été s’il était bel et bien un traître ?
— Je voudrais simplement m’assurer que j’ai toute votre loyauté, Kazuki. Puis‑je vous faire confiance ?
— Sauf votre respect, Monsieur, je traque votre grand‑père, l’homme qui m’a recueilli et m’a élevé, comme vous aimez si bien me le rappeler, depuis plus d’un mois. Je pense avoir largement prouvé vers qui ma loyauté est tournée. Concernant la fille maintenant, croyez bien que je mets tout en œuvre pour la retrouver.
L’assurance et la conviction de Grant avaient été telles qu’Eliott lui‑même fut tenté, durant une demi‑seconde, de le croire. Et alors qu’il ne pouvait pas le voir, il imagina très nettement les lèvres du vice‑président s’étirer en un sourire en coin, le regard froid et la mine figée.
— Nous le saurons bien assez tôt, conclut‑il avant de raccrocher.
L’appel terminé, Grant rangea son téléphone dans la poche intérieure de son manteau et soupira légèrement, la mine éreintée. Eliott le dévisagea du coin de l’œil, inquiet pour son supérieur dont le double‑jeu pesait de plus en plus sur les épaules. Il ne l’avait jamais vu ainsi. Il était d’ordinaire si confiant et sûr de lui que rien ne semblait jamais pouvoir l’ébranler, à tel point qu’il en était même devenu un modèle de force et de dévotion à ses yeux. Mais à le voir devant lui, le regard vide et la mine éteinte, Eliott réalisa qu’il n’était qu’un homme. Un homme soumis à une pression telle qu’il ne pouvait jamais se permettre de flancher, ni même de laisser quiconque entrevoir le moindre de ses doutes ni de ses peurs.
— Eh, le héla‑t‑il alors qu’il relevait la tête vers lui. Toujours unis…
Il lui tendit son poing fermé, avant de le gratifier d’un sourire encourageant. Reprenant son masque d’imperturbabilité, Grant lui sourit poliment en retour et posa une main reconnaissante sur son épaule. Il y exerça une légère pression amicale, et vint taper son poing tendu à l’aide du sien.
— Quoi qu’il advienne, acheva‑t‑il.

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