Chapitre 18 (Eliott)
1er mois de l’an 28 – Région de Norfolk
La nuit était tombée depuis plus de trois heures quand Grant, qui menait la marche, ordonna à Eliott de s’arrêter et pointa du doigt la fumée qui s’élevait au loin. À travers les branchages décharnés, la silhouette de Moss se dessinait bien distinctement devant eux, se réchauffant les mains d’un air serein auprès d’un feu de camp improvisé.
À la suite de leur échec deux semaines plus tôt, les deux Élites avaient pisté les traces du quad, puis celles de leur mentor après qu’il eut abandonné son véhicule pour s’enfoncer plus profondément dans la forêt. En revanche, jamais Eliott n’aurait pensé le retrouver ainsi. Fatigué de cette traque qui n’en finissait pas, il rangea son arme sous le regard interrogateur de Grant.
— Tu crois vraiment qu’il ferait un feu et se mettrait à découvert dans un moment pareil ? répondit‑il à sa question silencieuse. Il sait qu’on est là. Il veut qu’on soit là. C’est un appel à la trêve, et tu le sais tout aussi bien que moi. Alors arrêtons de jouer à ce petit jeu, et saisissons l’occasion d’en apprendre plus. J’en ai plus qu’assez, merde.
Son chef et ami reporta son attention sur le vieil homme. Si Eliott était tout à fait capable de déroger un peu aux ordres de l’Académie, le directeur de l’Élite, lui, mettait un point d’honneur à toujours les exécuter sans poser de questions. C’était là une sorte de mantra, une règle de vie qu’il avait toujours suivie à la lettre. Ou du moins, presque toujours. Et c’était peut‑être là ce qui le faisait tant douter.
— Ça va aller, Grant, le rassura‑t‑il en le gratifiant d’une petite tape sur l’épaule. Quoi qu’il se passe, tu peux compter sur moi. J’suis avec toi.
Son soutien inconditionnel finit de le faire hésiter. Grant rengaina et hocha la tête avec assurance, avant de lui ordonner de le suivre. Ils s’approchèrent prudemment du fondateur de l’Académie, lequel fixait les flammes ardentes sans même se soucier d’eux.
— Vous n’y avez pas mis tout votre cœur, leur lança‑t‑il.
— Vous non plus, rétorqua Grant en s’asseyant à ses côtés.
Moss esquissa un sourire entendu. Eliott contourna le feu pour prendre place de l’autre côté, là où il pourrait surveiller les arrières de son supérieur sans problème.
— Alors tu as choisi Eliott, commenta‑t‑il. Intéressant… mais risqué.
— Qu’est‑ce que c’est censé vouloir dire ? s’insurgea le concerné.
Le fondateur de l’Académie esquissa un nouveau sourire.
— Toujours aussi fougueux.
— Il était le plus apte à faire ce qui devait être fait, se justifia Grant.
— Et qu’en est‑il de toi ?
— Vous connaissez déjà la réponse à cette question.
Moss hocha doucement la tête, comme perdu dans ses pensées. La chaleur réconfortante du feu venait déformer ses traits ridés par le temps, lui donnant l’air encore plus vieux qu’il ne l’était vraiment.
— J’ai longtemps réfléchi, pendant ma fuite, à si je devais me laisser capturer, me laisser tuer, ou vous tuer à mon tour, avoua‑t‑il franchement. La première option que j’ai éliminée était celle de vous abattre. Comment faire ça à mes propres enfants ?
Eliott échangea un regard étonné avec Grant. Il s’était attendu à beaucoup de choses de la part du fondateur de l’Académie, mais certainement pas à ça. « La compassion, l’amitié et l’amour ne doivent jamais interférer avec ce qui doit être fait ». La règle d’or établie par Moss avait toujours été de ne pas se plier à ses émotions. En une phrase, l’homme venait donc non seulement d’avouer ne pas respecter sa propre ligne de conduite, mais jetait au feu le fondement même de ce qui faisait d’eux des Élites.
— Voyez‑vous, je pensais qu’en vous inculquant ces principes, je vous protégerais des horreurs que votre position vous mènerait à exécuter. Car vous le savez mieux que personne, la liberté et la paix nécessitent de nombreux sacrifices. Se laisser guider par ses émotions, c’est laisser la porte ouverte à l’anarchie, au chaos et à la souffrance. C’est ne pas faire ce dont le plus grand nombre a besoin. C’est pourquoi le monde a besoin de gens comme vous.
Il soupira, les flammes du feu devant lui se reflétant dans ses yeux fatigués.
— Mais l’Académie est corrompue, et je n’ai pas pu l’empêcher. Je n’ai rien vu. Ma propre création, souillée de l’intérieur. Et je leur ai offert une arme des plus redoutables. Vous.
— Que voulez‑vous dire ? s’empressa de demander Grant.
Eliott, lui, en était encore à analyser les propos que son mentor venait de débiter. Comment l’homme qui l’avait élevé, et lui avait appris à devenir un homme fort et indépendant, pouvait‑il lui avouer sans sourciller que tout ce sur quoi il avait basé sa vie n’était qu’un ramassis de conneries ? Et par‑dessus le marché, il accusait l’Académie d’en être la responsable. Pourtant, c’était bien lui qui avait assassiné ces deux scientifiques. Lui qui avait transmis ces informations confidentielles à leurs ennemis. Lui encore qui avait fui comme un lâche en les abandonnant à leur sort, les forçant à le traquer pour le tuer.
— Il vous a posé une question.
Le ton d’Eliott avait été brusque et glacial, mais il ne s’en soucia pas. Il voulait des réponses. Il voulait connaître sa version des faits, savoir si sa vie était bel et bien construite sur un mensonge. Et, si oui, pourquoi.
— Je vous ai élevé comme j’ai élevé mon propre fils, répondit enfin Moss. Pourtant, là où mon cœur s’emplit de fierté quand je vous vois, il s’emplit de regret à la pensée de Viktor. Mon œuvre… Il l’a simplement réduite à néant.
— Que s’est‑il passé ?
Eliott dévisagea Grant d’un air ahuri. Comment pouvait‑il rester aussi calme, alors que lui remettait clairement en question toute son existence ? Moss dut le remarquer car il ne répondit pas, préférant se tourner vers lui pour ancrer son regard au sien.
— Je sais ce que tu penses, affirma‑t‑il. Tu penses que les piliers sur lesquels tu t’es appuyé toute ta vie ne sont que des leurres et des mensonges, et que je me suis servi de vous. Mais si mon fils nous a bel et bien manipulés, je peux t’assurer que je croyais vraiment en ce que j’ai construit. Je croyais réellement en ce que cela représentait, et je croyais réellement en la paix avec les utopistes. Ils n’ont jamais été nos ennemis.
Moss toussa à plusieurs reprises, vraisemblablement affaibli.
— C’est parce qu’ils ne sont pas nos ennemis que vous leur avez transmis des données confidentielles et vous êtes enfui comme un lâche en tuant deux des vôtres ? cracha‑t‑il avec mépris.
— Je n’ai pas eu le choix, Eliott, se défendit‑il. Il fallait que j’agisse.
— Les preuves vous accablent, Moss ! s’énerva‑t‑il. Arrêtez un peu vos conneries !
— Laisse‑le terminer, ordonna Grant.
— Mais…
— Eliott.
Il grogna de mécontentement, non sans manquer de s’exécuter.
— Si j’ai bel et bien été en contact avec Anderson et Kaba, je ne leur ai jamais transmis la moindre information confidentielle, reprit Moss d’une voix faible. Tout ce que j’ai jamais fait a été de vouloir négocier la paix, comme je l’ai toujours fait. Je sais que je vous ai appris à suivre aveuglément les ordres, à laisser l’Académie vous dire ce qui est bon ou non, mais je vous en prie… L’Académie n’est plus ce qu’elle était, et vous devez l’accepter. Mon œuvre… Mes rêves…
Eliott resta silencieux, se noyant dans les flammes devant lui qui menaçaient de l’emporter. Il ne savait pas quoi penser de ces allégations. Ce qu’il savait en revanche, c’est que les rêves dont lui parlait Moss, il les avait eus, lui aussi. C’est pourquoi il avait tant voulu rejoindre l’Élite. Il avait voulu être fort, pour lui‑même mais surtout pour les autres. Pour ceux qui ne pouvaient pas faire ce dont lui était capable.
Mais désormais, on lui disait qu’il avait fait tout cela pour rien, qu’il avait servi la cause d’un seul homme avide de pouvoir. Et si tout ce que disait Moss était vrai, il se trouvait maintenant dans une position où il n’avait pas d’autre choix que d’obéir, faute de quoi il se retrouverait pisté et traqué comme l’était le vieil homme. Car après tout, sa vie ne lui appartenait plus depuis longtemps. Elle appartenait à l’Académie.
— Comment savoir que vous dites la vérité ? Comment savoir que l’Académie n’est pas… ce que nous pensions qu’elle était ? lâcha Eliott dans un souffle.
Moss leur montra un petit objet cylindrique qu’il tenait dans sa paume, dont le contenu chatoyait de lueurs jaunes et violettes.
— Qu’est‑ce que c’est que ça ? s’étonna‑t‑il.
— Il s’agit de la pièce maîtresse d’un appareil scientifique communément appelé « accélérateur de particules », expliqua leur mentor en refermant sa main sur le cylindre. Rien à voir avec un quelconque projet avant‑gardiste visant à révolutionner la sphère médicale, croyez‑moi bien…
Il les dévisagea l’un après l’autre, mais aucun d’eux ne répondit.
— C’est l’objet que j’ai récupéré au laboratoire, avant de m’enfuir, reprit Moss. Leur dernier prototype. Ils s’apprêtaient à le tester, apparemment très prometteur… et la véritable raison pour laquelle vous êtes là. N’est‑ce pas, Grant ?
L’interpellé ne confirma pas. Pour autant, il ne réfuta pas non plus.
— À quoi y sert, cet appareil ? demanda Eliott.
— À mener à bien des expériences contre‑nature, répondit le vieil homme. J’ai vu de mes propres yeux ce qu’ils ont fait à ces pauvres malheureux, leurs propres hommes… Je n’avais pas d’autres choix que d’arrêter cette folie. C’est pour ça que je me suis enfui avec le cylindre. Quant au reste des preuves, je suppose que ce ne sont là que des pures inventions de Viktor pour m’accabler et dissimuler ses méfaits. Après tout, c’était ma parole contre la sienne.
— Vous répondez pas à la question, s’impatienta‑t‑il. À quoi y sert, cet appareil, bordel ?
— Il permet de faire artificiellement traverser le linceul aux âmes qui auraient d’ores et déjà rejoint l’Écume… et de les rattacher à un corps existant.
Eliott laissa échapper un rire si faux que les deux autres hommes se retournèrent vers lui.
— Foutaises, lâcha‑t‑il sous leur regard inquisiteur. Me dites pas que vous êtes réellement passé utopiste et que vous croyez à ces conneries, railla‑t‑il son mentor.
— Tu as sauvé une femme qui accueille une âme en elle et tu oses me dire que tu n’y crois pas ?
Eliott ouvrit la bouche pour rétorquer, mais aucun mot n’en sortit. Premièrement parce que Moss n’était pas censé être au courant de cette affaire, et secondement parce qu’il n’avait jamais pensé à cela de cette manière. À dire vrai, la réalité s’imposait maintenant à lui de manière si évidente qu’il se demanda pourquoi il se refusait toujours à y croire, la vérité s’étant dévoilée à lui avec de jolis yeux dorés et un délicat goût de miel.
— C’est un fait avéré, continua Moss sous le regard sérieux de Grant qui abordait la situation avec une maturité qu’Eliott n’avait pas. Les utopistes ne sont pas nos ennemis, ils sont juste porteurs de vérité. Kaba Père l’était, en revanche, et nous avons libéré Barden de son joug. Mais…
— Mais l’Académie y a vu là une occasion d’asseoir son pouvoir, conclut Grant qui semblait presque se parler à lui‑même. Et de prendre le contrôle de l’Écume grâce à cet appareil. De contrôler la mort elle‑même. Elle a commencé à faire des expériences…
— Comment on peut être sûr que c’est l’Académie la fautive ? leur fit remarquer Eliott. Anderson aurait très bien pu créer l’appareil et fomenter ça tout seul. L’Académie s’en serait rendue compte, d’où sa désertion. Ça aurait du sens.
— Non.
Grant avait parlé d’une voix ferme. Les yeux noyés dans le crépitement des flammes, ses pupilles allaient et venaient de gauche à droite à mesure que la vérité s’imposait à lui. Le rythme cardiaque d’Eliott monta encore d’un cran. Il appréhenda la suite, le comportement de son supérieur ayant drastiquement changé à mesure qu’il regroupait les pièces du puzzle.
— Les expériences ont commencé bien avant les évènements récents, murmura‑t‑il. L’appareil de Mosley n’était pas le seul existant. Il y en avait un second à Sadell, sauf que cette pièce n’y était pas. L’Académie m’a ordonné de détruire l’appareil, et j’ai exécuté les ordres. Je n’ai pas voulu y croire… se reprocha‑t‑il. J’ai cru ce qu’ils m’ont dit, qu’Anderson l’avait créé de sa propre initiative, et je suis resté fidèle à l’Académie. J’ai refusé de voir la vérité en face…
— Grant, de quoi tu parles ?
Aucune réponse. Son chef se contenta de détourner le regard du brasier crépitant pour scruter son mentor, le visage sombre.
— Thomas avait raison. C’est vous qui lui avez fait ça.
Eliott n’eut aucun mal à deviner ce que son directeur venait de suggérer. Il se tourna lui aussi vers Moss, priant pour qu’il contredise la théorie de son ami mais il n’en fut rien. Le vieil homme baissa les yeux d’un air contrit, ne laissant plus planer aucun doute sur sa véracité.
— Nous nous sommes effectivement lancés dans des recherches à l’époque, afin de comprendre comment fonctionnait l’Écume et le processus pour le rejoindre… expliqua‑t‑il.
— Vous avez participé à ces expériences ! lui reprocha Eliott, sidéré. Vous avez fait ça sur une gamine, et vous osez dire que vous n’saviez pas ?!
— Non, il n’avait jamais été question de faire des tests sur elle. Nous ne pensions même pas l’appareil au point. Ce qui lui est arrivé n’est qu’un regrettable accident. Du moins le pen…
— Allez vous faire foutre !
— Eliott, le sermonna Grant.
Cette fois, Eliott n’écouta pas et se leva d’un bond. S’entendait‑il seulement parler ? C’était une chose de récupérer des orphelins pour en faire de bons petits soldats, mais ça en était une autre de faire des expérimentations sur des enfants innocents. Parce qu’effectivement, il ne s’imaginait pas comment une petite fille pouvait se retrouver au milieu de leur expérience par accident. Il n’était peut‑être pas l’Élite le plus intelligent de la bande, mais il n’était certainement pas le plus stupide. Quelqu’un avait forcément dû la poser là !
— Un regrettable accident, sérieusement ?! Et puis même si c’est l’cas, c’est tout le mal que ça vous fait, à vous ?! s’offusqua‑t‑il. Vous avez basculé sa vie à tout jamais, vous l’avez détruit ! Elle n’avait rien demandé, elle ! Mais quelle importance pour vous, hein ? Puisque ce n’était qu’un putain de « regrettable accident » ! Allez lui dire ça maintenant qu’une bande d’utopistes sans foi ni loi est à ses trousses et essaye de l’enlever tous les trois jours, sans compter l’Académie qui ferait on sait pas quoi avec elle si elle mettait la main dessus !
— Eliott…
Il capitula sous le regard insistant de Grant et se laissa retomber à terre, la tête baissée. L’Académie le dégoûtait, purement et simplement. Il y avait dédié sa vie, mais cela n’avait jamais été que des mensonges. Moss n’en était pas le responsable direct, certes – faire des recherches et faire des expérimentations sur des humains étaient deux choses bien distinctes –, mais il ne pouvait s’empêcher de lui en vouloir.
— Nous avons cessé les recherches à l’instant même où nous avons réalisé ce qui s’était passé, reprit leur mentor d’une voix calme. D’ailleurs, le laboratoire de Sadell a été fermé dans la foulée, et Orsby et la fille ont été déclarés morts. J’étais moi‑même persuadé que nous avions laissé cela derrière nous, jusqu’à ce que Kaba ne nous la réclame. Apparemment, des membres de l’Élite s’étaient mis en tête de la protéger et l’avaient ramenée à Mosley… ajouta‑t‑il en lançant un regard en coin au directeur de l’Élite.
— Si votre fils et Anderson avaient continué les expériences toutes ces années, pourquoi ce dernier a‑t‑il subitement quitté l’Académie ? releva Grant.
— Ça, ça sera à vous de le découvrir, rétorqua Moss d’une voix grave. Mais une chose est sûre, je connais Anderson. Il ne renoncera devant rien pour atteindre ses objectifs. Ses travaux sur l’Écume l’ont toujours obsédé, et je suis certain qu’il n’arrêtera pas de sitôt. La bonne nouvelle étant que pour continuer ses recherches, il semble non seulement avoir besoin de l’accélérateur de particules et du cylindre, mais aussi de votre amie. Et pour l’instant, il n’a la main mise sur aucun des trois.
Le silence retomba, chacun se perdant dans ses pensées. Bien évidemment, Eliott mit plus longtemps à recouvrer sa lucidité. À bien des égards, il se sentait trahi. Par l’Académie, par Moss, et dans une certaine mesure par Grant, qui n’avait pas su voir les signes qui s’étaient montrés à lui à Sadell. Puis, le fondateur de l’Académie se releva. Il le suivit des yeux d’un air las, acceptant le regard lourd de sens qu’il lui octroya. Un regard désolé qui se voulait encourageant. Un regard qui lui signifiait que le moment était venu.

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