Chapitre 18-1 (Eliott)

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Sans un mot, Eliott se leva à son tour et Grant l’imita. Un silence assourdissant les enveloppa, seulement brisé par le crépitement du feu qui n’avait plus rien de rassurant.

— Comme je vous l’ai dit, j’ai longuement hésité, reprit Moss d’une voix un peu plus rauque que la normale. Et puis j’ai réalisé que ce choix ne devait pas me revenir. J’ai fait le mien en me confrontant à mon fils… celui‑ci vous revient, ajouta‑t‑il en leur tendant son arme.

À côté de lui, Grant n’esquissa pas le moindre mouvement, ses yeux inexpressifs fixés sur l’homme qui avait fait de lui ce qu’il était. Pendant un instant, une lueur de tristesse y brilla, avant de se dissiper pour laisser place à cette froideur qui lui était caractéristique. Se remémorant la promesse qu’il s’était faite, Eliott attrapa l’arme sans sourciller. Peu importe les émotions qui l’animaient. Peu importe la personne qu’il se devait, cette fois, d’assassiner.

Mais cette décision ne lui revenait pas. Elle revenait seulement à Grant, en ce moment même en proie à une hésitation dévorante. Il réfléchissait à toute vitesse, évaluant toutes les possibilités, imaginant l’impact qu’elles auraient sur lui, sur l’Élite, et sur l’Académie.

— Toujours unis… murmura‑t‑il pour lui donner du courage.

Son chef et ami hocha la tête en signe de reconnaissance. Comme en réponse, Moss se retourna et se laissa tomber à genoux. Une image des plus déstabilisantes, mais Eliott n’en laissa rien paraître. Il se contenta de pointer son arme sur lui, persuadé que son directeur, malgré ses erreurs récentes, prendrait la bonne décision. Eliott avait toute confiance en son jugement. Moss les avait peut‑être abandonnés, mais il avait toujours quelqu’un à suivre. Un frère.

— J’ai connu une utopiste une fois, se confia le vieil homme, les yeux rivés vers le ciel. Pleine de vie, et d’une douceur infinie…

Il laissa échapper un soupir de bien‑être, accompagné d’un petit rire nostalgique.

— Une volonté à toute épreuve, une foi infaillible… et un dévouement pour sa famille.

Les paroles de leur mentor se répercutèrent avec fracas sur le visage de Grant, comme si elles le replongeaient dans un passé, sinon révolu, encore douloureux. Eliott asséna un coup de crosse à Moss pour le faire taire. L’heure n’était pas aux confessions, ne voyait‑il pas qu’il rendait les choses plus difficiles ? Le vieil homme ne s’en soucia pas, continuant ses révélations après avoir accusé le coup.

— Finn aurait été un bon dirigeant, reprit‑il d’une voix rêveuse. S’il n’était pas aussi aveuglé par l’influence de son père, bien sûr. Seigneur, j’aurais dû mieux m’occuper de lui…

L’arme qu’Eliott tenait en main se retrouva subitement dans celle de son directeur, qui s’en était saisi d’un mouvement sec et rapide pour la pointer en direction de son prédécesseur.

— Le vice‑président n’est pas le seul à pouvoir être sauvé. Votre fils aussi, peut l’être.

— Je ne te savais pas si optimiste, Grant…

— Ce n’est pas de l’optimisme, Moss, rétorqua le directeur de l’Élite, qui, pour la première fois, s’était adressé au fondateur de l’Académie par son prénom. C’est de la persévérance. Ce dont vous avez cruellement manqué lorsque vous avez décidé d’abandonner. Et si je n’arrive à sauver aucun d’entre eux, je sauverai l’Académie.

Sa poigne se resserra autour de son arme. Toute hésitation avait disparu de son regard, ne laissant transparaître qu’une détermination à toute épreuve.

— Alors tu réussiras là où j’ai échou…

Un bruit sourd retentit dans le silence de la nuit, empêchant le vieil homme de terminer sa phrase. Ce n’était pas le bruit d’un coup de feu violent et inéluctable, mais bien un bruit sec, faible, et amorti par la neige qui emplit Eliott de soulagement : Grant avait jeté son arme au sol.

— Et vous serez en vie pour le voir, lâcha‑t‑il en aidant son mentor à se relever.

Les deux hommes se dévisagèrent en silence. Malgré la tension palpable qui les enveloppait, un respect mutuel se dégageait de leur contemplation. Ils restaient fièrement immobiles, s’interdisant toute marque d’affection qui, pourtant, semblait vouloir tous deux les étreindre. Un peu plus, et si les évènements récents ne lui laissaient pas un goût amer en bouche, Eliott en aurait presque été ému. Non pas qu’il eut douté de Grant et de sa capacité à prendre la bonne décision, mais la voie qu’il avait décidé de suivre lui laissait entrevoir un futur moins sombre, sinon heureux.

Mettant fin à leur échange silencieux, le fondateur de l’Académie récupéra le cylindre de sa poche et le leur tendit.

— Pourquoi ne pas simplement l’avoir détruit si cela leur permet de faire ces expériences ? demanda Grant.

— J’ai pensé qu’elle pourrait vous être utile pour… aider votre amie.

— Comment ?

— Les matériaux à l’intérieur. Je n’ai pas eu le temps de les analyser, mais s’ils peuvent ramener des âmes de l’Écume, peut‑être peuvent‑ils aussi les y renvoyer.

Jusqu’alors peu intéressé, Eliott arracha le cylindre des mains de son ami et l’observa longuement, avant qu’un grognement de frustration ne remonte le long de sa gorge. Il connaissait exactement la personne qui pourrait les aider à en savoir plus, et l’idée ne l’enchantait clairement pas. Mais vraiment pas. Sans qu’il ait eu le besoin d’expliciter ses pensées, Grant hocha la tête pour lui notifier son accord.

— Vous devriez y aller, maintenant.

— En es‑tu bien sûr, fils ? insista son mentor. Que vas‑tu dire à l’Académie ?

— Laissez‑moi gérer ça, Moss, le rassura Grant. Vous en avez suffisamment fait pour Barden. C’est à notre tour, maintenant.

Les yeux brillants et la mine fière, le fondateur de l’Académie acquiesça et les dévisagea l’un après l’autre. Les adieux n’allaient pas s’éterniser, le respect n’ayant pas besoin de longs discours. Le cœur lourd, Eliott serra le bras du vieil homme. Puis, ce dernier se tourna vers son successeur.

— Toujours unis… lâcha Grant en lui tendant sa main.

Son mentor la regarda un instant, avant de la serrer dans la sienne avec émotion.

— Quoi qu’il advienne.

*

Moss avait quitté les lieux depuis plusieurs minutes, maintenant. Pourtant, les deux membres de l’Élite regardaient encore dans la direction qu’il avait emprunté, comme pour prolonger une connexion qu’ils savaient désormais rompue.

— T’as fait ce qu’y fallait, Patron.

— Nous le saurons très vite.

Le cœur lourd, Eliott posa une main sur l’épaule de son ami.

— Allez, viens. Rentrons chez nous.

Après plus d’un mois et demi passé loin de Mosley, tout ce à quoi Eliott aspirait était une bonne douche chaude et, pourquoi pas, la chaleur d’une femme dans son lit. Mais pas n’importe quelle femme. Et pas pour les raisons habituelles. Un sourire idiot vint étirer ses lèvres, mais une moue ennuyée le remplaça lorsque la réalité le rattrapa : il ne pouvait pas plus être avec elle qu’avant. Pire encore, la revoir s’avérerait bien plus difficile maintenant qu’il l’avait laissée entrevoir la vérité.

Pourquoi a‑t‑il fallu que tu te montres si vulnérable, putain, Eliott ?

Cette simple réflexion eut raison de lui et le ramena aussitôt sur le droit chemin. Oui, il devait arrêter toute cette comédie une bonne fois pour toutes. Il était un Élite et se devait d’agir en conséquence. Il n’allait pas laisser une femme le déstabiliser de la sorte, tout de même.

— Elle n’a pas lieu d’être mise au courant de quoi que ce soit.

En réponse à ses pensées, la voix de Grant résonna dans la froideur de la nuit.

— Je comptais rien dire.

Et c’était vrai. Eliott était bien conscient qu’elle n’avait pas à connaître la vérité sur les découvertes récentes. Sa confiance en eux était déjà limitée, sans compter celle qu’elle accordait à l’Académie, presque inexistante.

— Je suis très sérieux, Eliott, insista son supérieur. C’est un ordre.

Eliott prit sur lui pour ne pas s’offusquer du peu de confiance dont son chef faisait preuve à son égard alors même qu’il mettait déjà tout son cœur à se convaincre lui‑même. Jamais il ne lui avait donné aucune raison de douter de lui et de sa capacité à faire passer l’Élite avant ses propres besoins. Plus encore, de tous les membres dont elle était composée, il était de loin le seul à s’être toujours montré implacable et à toujours suivre les ordres, même les plus réprimandables. C’était d’ailleurs la raison pour laquelle il l’avait choisi, aussi trouva‑t‑il son insistance légèrement mal placée.

— J’t’ai dit que j’étais OK avec ç…

Eliott ne termina jamais sa phrase, la silhouette de son ami s’étant soudainement figée. La peau du directeur de l’Élite avait pris une teinte blafarde, l’une de celles qu’il n’avait jamais vue sur son visage d’ordinaire maîtrisé.

Grant Kazuki n’était pas le genre d’homme à succomber à ses émotions, et la mine décomposée qu’il arborait murmura à Eliott qu’il était déjà trop tard. Il dégaina pourtant son arme, mais un choc violent à la tête le fit chuter au sol. Un coup de feu résonna dans les bois alentours, faisant s’envoler les quelques courageux oiseaux qui traînassaient encore sur les arbres décharnés.

Non…

Des bruits de pas crissèrent à côté de lui et il se redressa difficilement, la vue trouble, à la recherche de son ami. Il le trouva un peu plus loin au sol, la blancheur de la neige ayant pris la teinte rouge de son sang qui se répandait autour de son corps, pris de violentes convulsions.

— Grant…

Il tenta de ramper jusqu’à lui, mais un coup de pied au visage le fit basculer sur le dos et lui coupa le souffle. Son agresseur s’éloigna de lui pour s’approcher de sa victime, dont il ne distinguait même plus les contours.

Bordel…

Eliott n’arrivait plus à bouger le moindre de ses membres, et il ne savait même pas dire pourquoi. Sa tête était lourde, à tel point qu’il pouvait aisément deviner qu’il était sur le point de tomber inconscient.

Merde…

Un tintement strident résonna à ses oreilles, comme le ferait deux objets métalliques s’entrechoquant. Un son qu’il aurait juré avoir déjà entendu quelque part. Dans un dernier effort, il tourna la tête et cligna des yeux à plusieurs reprises pour affiner sa vue.

Au‑dessus de Grant, les plaques militaires que son agresseur portait autour du cou dansaient sinistrement au gré du vent. Elles s’entrechoquaient avec fracas, le regard de leur détenteur brillant d’un enthousiasme à peine dissimulé par la casquette qu’il portait sur la tête. Brisant la symphonie qui se jouait autour d’eux, l’homme laissa échapper un rire qui aurait sonné presque enfantin si la situation n’avait pas été aussi catastrophique. Un rire qu’Eliott avait déjà entendu, une fois, au détour d’une forêt dense. Et alors qu’il cessait subitement de rire, sa voix s’éleva dans les airs, libérant des paroles qui ne laissèrent planer aucun doute sur son identité.

— Bah alors, Kaz… T’as vu un fantôme ?

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