Chapitre 19 (Grant)

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Putain, Kaz, comment tu peux faire ça…

J’exécute les ordres. Et je te conseille d’en faire de même si tu tiens à la vie.

Ouvre les yeux, Kaz…

— J’exécute les… ordres…

— Ouvre les yeux, Kaz.

La froideur d’une crosse vint percuter sa joue avec force. Grant n’eut d’autre choix que de s’exécuter, mais l’obscurité ambiante l’éblouit si fortement qu’il se résigna à les fermer de nouveau.

— Kaz, c’est ma sœur, putain, tu peux pas faire ça !

Les ordres sont les ordres.

Tu pourrais nous laisser partir. Laisse‑moi m’en charger.

Je…

Kaz, je t’en prie…

— Je…

— Kaz, je t’en prie.

Nouveau coup de crosse. Grant cligna des paupières à plusieurs reprises, les voix dans sa tête résonnant si fort qu’elles lui martelaient le crâne.

Je ne peux pas faire ça, Thomas.

Tu peux le faire, Kaz… Je sais qui tu es au fond. Et tu le sais aussi. Tu peux le faire.

Non !

— Tu peux le faire, Kaz.

— Non…

Grant respirait difficilement. L’air s’engouffrait dans sa poitrine de manière irrégulière, déversant une douleur brûlante et à peine supportable à chacune de ses inspirations. Elle irradiait à travers tout son corps, mais provenait irrémédiablement de sa poitrine. Il tenta de se redresser, mais la douleur lui coupa la respiration. Non, c’était plus haut. Elle provenait du haut du torse, juste sous la clavicule.

Tu n’aurais jamais dû venir ici, Thomas.

Kaz…

— Tu n’aurais… jamais dû…

— Mais je suis là maintenant. Alors on fait quoi, Kaz, dis‑moi ?

La clarté et la puissance de cette voix résonna si fort en lui qu’elle lui sembla presque réelle. Dans un effort surhumain, Grant se concentra sur son environnement. Le sol sur lequel il était retombé était froid, rêche et irrégulier. Une odeur lui emplissait les narines, une effluve de pierre humide et de terre qu’il pouvait maintenant sentir sous ses doigts. Des gouttes d'eau ruisselaient dans un écho lointain sur ce qu’il estima être les contours rocailleux d’une paroi, et une faible lumière filtrait par, peut‑être, l’ouverture d'une grotte, contrastant avec la noirceur qui provenait des profondeurs.

— Fais un effort, Kaz.

— Tu… Tu n’es pas… Thomas est… mort…

— C’est vrai. Tu m’as tué.

Grant tenta désespérément de jeter un coup d’œil aux alentours, mais sa vue demeurait trouble. Il ne distinguait rien d’autre que des ombres sur les parois, dont l’une semblait étrangement se mouvoir.

— Bon, j’en ai plus qu’assez d’attendre.

La voix semblait de plus en plus agacée, et Grant secoua énergiquement la tête pour reprendre ses esprits. Comme il l’avait préalablement établi, il avait été touché en haut du torse, sous sa clavicule gauche, juste au‑dessus du cœur. La blessure n’avait pas été mortelle et n’avait touché aucun organe interne. Elle avait cependant été sommairement soignée, du moins l’estima‑t‑il puisqu’il pouvait sentir les fils de suture s’étirer à mesure qu’il respirait. La balle était donc ressortie et l’hémorragie stoppée.

Un coup puissant décoché au visage le fit cracher du sang et lui remit les idées en place, lui rappelant par la même occasion qu’il avait déjà été frappé à deux reprises auparavant. Les soins qu’il avait au premier abord imaginés être dispensés par un allié venaient très probablement de l’homme qui venait de le frapper, et qu’il pensait avoir jusque‑là simplement halluciné.

Grant tenta de se remémorer la scène de son braquage. Son assaillant, vêtu d’un uniforme académique, se trouvait à approximativement cinq mètres de lui lorsqu’il lui avait tiré dessus. Eliott se situait à quelques pas sur sa droite, laissant libre champ au soldat de lui tirer en plein cœur. À cette distance, il aurait été aisé pour n’importe quel soldat ayant reçu un entraînement de base de le tuer. Sans même viser le cœur, la balle aurait eu moult occasions de faire davantage de dégâts en se logeant dans un organe vital, si l’homme qui tirait savait un tant soit peu ce qu’il faisait. Mais la balle l’avait percuté dans le haut du torse, poinçonnant du même fait assez de vaisseaux sanguins pour déclencher une hémorragie et le mettre en état de choc, mais préservant chacune des artères qui auraient pu le tuer à coup sûr.

Oui, le coup avait été porté avec un angle bien précis, d’une justesse rare et presque chirurgicale qui ne lui était pas inconnue. Puis, son agresseur s’était assuré qu’il survive… ce qui ne semblait vouloir dire qu’une chose : on avait besoin de lui.

— Où. Est. Elle ?

Par cette simple phrase, son maton lui donna raison. Grant lâcha un petit rire de satisfaction quand il réalisa qu’il avait visé juste… sans mauvais jeu de mot. Et alors que l’homme s’impatientait à ses côtés, il éclata d’un rire puissant et incontrôlé.

— Aïe !

Son cri de douleur lui sembla si étrange qu’il fut repris d’un fou rire, incapable de s’arrêter. Il ne pouvait que difficilement croire qu’il s’adonnait à un trait d’humour dans sa situation, alors même qu’il ne s’y livrait pas en temps normal. Il s’esclaffa plus encore, la blessure se rouvrant à mesure que ses rires incontrôlés lui soulevaient la poitrine, mais même cet état de fait échoua à calmer son hilarité. Il continua de glousser un moment avant que son agresseur le frappe de nouveau au visage, le ramenant doucement à la réalité. Il avait commencé à reprendre le contrôle de la situation, ce n’était pas le moment de craquer et de se perdre à nouveau dans les méandres de la folie qu’il longeait déjà de beaucoup trop près.

— Ne m’oblige pas à me répéter, on n’a pas toute la journée.

Même avec le recul et l’analyse de la situation, Grant entendait toujours cette voix. Cette voix qu’il avait aussi entendue alors qu’il gisait dans son propre sang, après avoir cru reconnaître la silhouette de son défunt ami.

Mais il n’avait pas pu être là. Thomas était mort.

Il l’avait tué lui‑même.

Un angle bien précis, d’une justesse rare, presque chirurgicale.

— C’est impossible…

Mais il ne reçut rien d’autre en réponse qu’un objet froid et longiforme qu’on déposa dans le creux de sa main. Grant tenta de l’examiner, mais il ne distingua que les contours ogivaux d’une balle de revolver. Il la laissa retomber dans sa paume et évalua approximativement son poids, avant de la palper de ses doigts pour en déterminer le diamètre.

Son cœur manqua un battement quand il prit conscience de ce qu’il tenait au creux de sa main. L’armée académique utilisait comme arme de poing des calibres .9mm, d’une longueur de 19.15mm et d’un poids de 124 grains, soit 8 grammes. Moss l’avait suffisamment forcé à apprendre à différencier les calibres existants pour qu’il soit capable de les reconnaître. Et la balle qu’il tenait toujours dans sa main n’en était pas une. Celle‑ci était de calibre .45 ACP, d’une longueur approximative de 23mm et d’un poids doublement supérieur. Des munitions utilisées par les Colt, que l’armée n’utilisait pas… mais qui était devenu l’arme de prédilection de Thomas.

Désorienté, Grant laissa retomber son bras sur le sol froid et la balle s’échappa de sa main pour rouler sur le sol. Il la suivit du regard jusqu’à ce qu’une botte ne vienne l’immobiliser et qu’une main ne la saisisse, laissant apparaître dans son champ de vision les contours d’un visage ovale. Il secoua la tête et cligna des yeux pour affiner sa vue, mais rien n’y fit. Pour autant, le visage de feu son ami lui avait apparu comme un flash lorsque l’homme s’était agenouillé pour récupérer son bien. Et plus que tout, il avait vu la casquette qui recouvrait partiellement son front être replacée d’un geste machinal et irréfléchi.

— Thomas…

— Dis‑moi où est ma sœur, siffla l’interpellé.

— Jamais.

Grant avait rétorqué spontanément, et il se surprit d'avoir fait montre d’autant de fermeté. Deux raisons s’imposèrent à lui. La première : la personne qu’il voyait devant lui ressemblait peut‑être à son ami, mais il n’était pour autant pas l’homme qu’il avait connu. Celui‑là, il l’avait abattu de sang‑froid cinq mois auparavant sur ordre de l’Académie. Non, celui qui se tenait à ses côtés n’était pas Thomas. Sa voix sonnait différemment. Elle était pressante, inquiétante, et le soldat ne dégageait plus rien de chaleureux. Comment l’aurait‑il pu, après tout, face à l’homme qui lui avait sans hésiter tiré une balle en plein cœur ?

D’une justesse rare, presque chirurgicale…

Grant se refusa à approfondir cette réflexion et la laissa là.

La seconde : la fille. La jeune femme qu’il avait pris sous son aile par pure culpabilité avait, dans le peu de temps où il l’avait fréquentée, réussi à se frayer un petit bonhomme de chemin jusqu’à son cœur, aussi sinueux était‑il. Principalement d’ailleurs parce qu’elle ressemblait à s’y méprendre à son frère, allégeant ainsi purement et simplement ses remords.

Voilà donc les raisons qui l’avaient poussé à instinctivement s’opposer à la demande expresse de son assaillant. Il n’avait aucune confiance en lui, et il ne pouvait risquer de mettre Evanna en danger sans en avoir préalablement étudié les tenants et les aboutissants.

Sans quoi tout ce qu’il avait fait jusque‑là n’aurait servi à rien.

— Comme c’est cocasse, tu t’es pris d’affection pour elle, s’amusa Thomas dans un rire enfantin. Tu crois vraiment que je lui ferais le moindre mal ? ajouta‑t‑il dans un fou rire. Je suis mort pour avoir voulu la protéger, Kaz, t’as oublié ?! T’étais là, pourtant !

Grant ne répondit rien, se contentant de reporter son attention sur le plafond. Effectivement, la situation était plus que risible. Thomas – 1er du nom, pas celui qui se tenait sur sa gauche – était mort parce qu’il avait cherché à protéger sa sœur de l’Académie. Il s’était rebellé dans un élan d’indignation et de révolte, se sentant trahi par l’institution à laquelle il avait dédié les cinq dernières années de sa vie. Et Grant l’avait, pour cette même raison, abattu sur ordre de cette même instance, refusant de voir la vérité en face alors qu’elle était pourtant sous ses yeux. Alors que son ami avait raison. Alors qu’il s’employait désormais à faire ce que Thomas avait voulu faire.

Le rire de Grant vint lentement rejoindre celui du soldat, prenant de plus en plus d’ampleur à mesure que l’ironie de la situation s’imposait à lui. Leurs rires résonnèrent à l’unisson dans une symphonie qui lui aurait presque paru réconfortante si l’homme avec qui il la jouait ne venait pas de lui tirer dessus, et s’il n’avait pas lui‑même tenté de l’assassiner quelques mois auparavant. Mais leurs rires, vestige d’une époque passée, s’amenuisèrent jusqu’à s’estomper complètement. Grant en vint presque à regretter la douleur des soubresauts répétés qui lui avaient déchiré la poitrine tant celle qui s’emparait maintenant de son âme lui tailladait le cœur.

— N-Non, c-ce n’est qu’un rêve.

À ces paroles qui s’étaient élevées dans les airs, Grant tourna si brusquement le regard vers le soldat que sa tête lui en tourna. Il avait parlé d’une voix plaintive et tremblotante, bien différente de celle avec laquelle il s’était exprimé jusqu’à présent. Thomas était toujours accroupi mais se tenait les tempes, secouant énergiquement la tête de gauche à droite.

Grant décida de saisir sa chance. Réprimant un cri de douleur, il se redressa brusquement pour se jeter sur Thomas, comptant sur l’effet de surprise et le désarroi de son détracteur pour prendre l’avantage. Les deux hommes roulèrent sur plusieurs mètres, mais Grant se retrouva rapidement immobilisé sous le corps de son ancien ami, l’une de ses mains le maintenant fermement au sol tandis que l’autre posait le canon de son arme sur son front.

— C’était stupide, le railla‑t‑il d’une voix sombre.

Étrangement, et alors que l’effort fourni inutilement avait quadruplé la douleur qui parcourait son corps, la vue de Grant sembla s’affiner. Le visage de son ami, bien réel cette fois‑ci, lui brisa irrémédiablement le cœur. Il s’obligea à planter son regard dans le sien, comme pour se punir de la décision qu’il avait prise ce jour‑là. Comme pour ressentir encore plus profondément la douleur qui s’emparait de lui. Une douleur qui menaçait de le faire sombrer dans des abîmes plus profonds encore, dont il pensait sincèrement – et peut‑être même espérait – ne jamais pouvoir revenir.

Mais heureusement, Grant n’avait jamais eu la moindre intention de mourir aujourd’hui. Pas ici. Pas comme ça. Et quand bien même il devait mourir de la main de Thomas, il ne quitterait pas ce monde la peur au ventre. Il partirait la tête haute, en assumant pleinement les décisions qu’il avait prises et les conséquences qui en avaient résulté : avec honneur.

— Alors réveille‑toi.

La surprise vint fugacement arrondir la bouche du soldat et agrandir son regard, avant que son visage ne se referme quasi instantanément. Ses yeux, cependant, gardèrent cette lueur d’hésitation qui poussa définitivement Grant à poursuivre dans cette voie.

— Qu… quoi ? balbutia Thomas.

— Tu as dit que ce n’était qu’un rêve. Alors réveille‑toi, répéta‑t‑il.

De nouveau, le soldat réagit et secoua vivement la tête, avant de venir resserrer sa poigne autour de son colt. Il gesticula légèrement, comme gêné par ces simples mots qui, pourtant, n’avaient aucun sens pour Grant. Mais c’était là son unique chance de s’en sortir.

— Réveille‑toi, Thomas.

— Non, non, non, non, non !

Furieux, le soldat s’éloigna de lui avant de tomber à genou et de se frapper la tête avec la crosse de son arme.

— Non, non, non, non, non ! hurla‑t‑il encore.

Il se retourna vers Grant et le dévisagea avec haine, les yeux brûlants de fureur.

— Dis‑moi où elle est !

— Non.

Thomas rampa presque jusqu’à lui et lui plaça l’arme sous le cou.

— Dis. Moi. Où elle est.

Même réponse, et le soldat le frappa au visage avant que son attention ne soit happée par un bruit au‑dehors de la grotte et par une lumière qui semblait se rapprocher.

Enfin. C’est pas trop tôt.

Reportant son attention sur lui, son ravisseur siffla de frustration.

— C’est ma sœur, putain !

— Personne ne la trouvera ni ne lui fera du mal, Thomas. Je peux te l’assurer.

Le soldat jeta un nouveau coup d'œil à l’entrée de la grotte. Dans très peu de temps, les renforts arriveraient et il ne pourrait plus s’enfuir. Il n’avait plus beaucoup de temps, et il le savait. Mais il pouvait tout aussi bien encore le tuer avant de partir…

— Tant que je serai en vie, il ne lui arrivera rien…

Il ponctua ses paroles d’un regard lourd de sens, et Thomas lâcha un rire puissant.

— Très bien.

Il enfonça ensuite son doigt dans la blessure de Grant qui se mit à hurler de douleur, arrachant au passage les sutures qui n’avaient pas encore sauté.

— Ce n’est pas fini, lui murmura‑t‑il alors qu’il continuait d’enfoncer ses doigts dans sa chair. Ça ne fait que commencer.

Il retira sa main de la plaie et Grant tomba sur le côté, le souffle coupé, incapable de supporter la douleur une minute de plus. Il crut voir des paires de bottes s’approcher de lui, peu après avoir vu celle de Thomas s’éloigner. Une voix qu’il connaissait l’appela par son nom, avant de le retourner sur le dos. Mais il ne distinguait plus rien. Une seule pensée désormais glissait lourdement dans son esprit : Thomas était en vie, et il ne lui dirait pas.

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